La Blogothèque

And Also The Trees – Missing

Cela commence comme une toile d’Hopper. Un type accoudé au comptoir d’un bar, qui vide son verre, les yeux on ne sait trop vers quoi puisque vous le voyez de dos, et que son pardessus et son feutre le ramènent à ce point de schématisation où il n’est plus vraiment quelqu’un mais il peut tout aussi bien être vous. Puis la chanson bifurque.

Un nom le tire, et ses pensées avec, du côté d’une constellation riche en suggestions monstrueuses : un boeuf qui prend les dimensions de l’univers ou sous la peau duquel se glisse un Dieu, une créature qui hante les labyrinthes de l’imaginaire antique et la part monstrueuse de notre psyché, ce nom qui évoque le métal d’un revolver automatique, ou celui d’un massif qui s’élève de la poussière et du feu du plateau anatolien et qui plonge vers la méditerranée. Autant le dire, ce “Taurus” charrie des éboulis de colère, de dépit, de violence et des frustrations sexuelles en tous sens. Le front se plisse, les tempes tambourinent derrière le calme apparent. Cela pourrait tout aussi bien être le début que la fin de l’histoire, et “Missing” est, on le croit, à la fois le début et la fin de l’histoire, prise en étau entre le “trop tard” et le “pas encore” :  une seule et unique note, têtue comme un aiguillon, un axe, horizontal et droit, qui grésille, et auquel rivés, on attend. On attend quelque chose comme le tonnerre, une déflagration. Et on rêve aussi. On rêve, je crois, de quelque chose comme enlever la fille d’Agenor, ou encorner  le toréador.

 

 

“Missing” est aussi une chanson perdue. Une chanson qui n’a jamais vraiment été jouée si ce n’est sur quelques dates d’une tournée en 1996. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment une chanson au sens où on l’entend habituellement. C’est une pièce, comme le dernier morceau d’un puzzle, celui qui venait achever l’album Angelfish. Angelfish est un album “mineur” de la discographie d’And Also the Trees qui contient néanmoins ses classiques. On en retenait généralement “Paradiso”, ce titre des étreintes sans fins et des faux semblants, qui développait avec ses sonorité fifties un imaginaire à la Chandler. Mais “Missing” est un morceau à part. Il n’a d’ailleurs qu’une faible parenté, qu’elle soit d’inspiration ou de contemporanéité avec cette collection de chansons. En réalité, il existait déjà sous cette forme atypique, à l’époque où le groupe enregistrait son album précédent The Klaxon, en 1993. Il semblait seulement inachevé, comme l’ébauche d’un morceau à venir. Il aura fallu deux années pour voir de l’achèvement dans cet inachevé, et dans l’ébauche, une œuvre complète qui tient de l’échappée belle. Il y a dans ce geste et cette considération une forme de sagesse, qui fait tout le prix d’une telle musique et qui donne lieu à cette beauté perturbée, monumentale et déceptive dans sa monumentalité, cinémascopique et intimiste, l’une des plus bouleversantes qu’on puisse entendre dans le rock anglais. And Also The Trees le sait. Hunter not the hunted, leur dernier album est un manifeste en la matière. Le groupe des frères Jones a ceci de merveilleux qu’il peut se targuer d’écrire et d’enregistrer aujourd’hui, 30 années après la parutions de son premier 45 tours, ses meilleurs disques et de tutoyer ses propres classiques, ceux de la fin des années 80, quand tant d’autres sont condamnés à les répéter.

La réapparition de “Missing” est une bonne nouvelle. Merci donc à Sébastien et à l’équipe responsable des sessions Faits Divers pour avoir filmé et enregistré l’un des concerts que And Also the Trees a donné en France, en ce début d’automne. C’était à Mâcon.

L’intégralité du concert est visible ici.  Vous pouvez soutenir Faits Divers et leur projets de sessions : . À La Blogothèque, on les avait filmés en 2007 à la Maroquinerie : ici, et en concert à emporter, .

À noter que Simon Huw Jones et Justin Jones se produiront au studio 603 à Vevey (Suisse) pour une session électrique en duo, le dimanche 15 décembre, à 17h.