La Blogothèque

Vatican Shadow – Remember Your Black Day.

Je vous mets au défi d’essayer de remonter la discographie de Dominick Fernow et d’en sortir sain d’esprit. Déjà parce que vouloir se taper l’intégrale de Prurient relève du masochisme et personnellement je ne suis pas très chaud pour passer une quarantaine d’heures à me faire décaper les ratiches à la scie sauteuse. Aucune offense dans ces propos, l’ami Fernow a assez signifié dans ses interviews qu’il n’était pas là pour divertir et que faire de la “musique” à proprement dit ne l’intéressait pas.

Aussi, parce qu’après treize ans au service de la destruction des tympans, essayer de retracer le parcours du personnage est aussi complexe et vain que d’établir une cartographie exhaustive des réseaux terroristes mondiaux. Oh, mais vous faites peut-être partie de ceux qui ont suivi le truc début et qui d’ailleurs ne ratent pas une occasion de le signifier. Dans ce cas, passez tout de suite votre chemin. Mais si comme moi, vous arrivez sur le tard – peut-être parce que vous avez préféré passer votre adolescence à écouter du skate punk immonde et  essayer tant bien que mal de rouler des pelles plutôt que de vous intéresser à des choses plus “intelligentes” et promis, personne ne vous en tiendra rigueur) – vous vous rendrez vite compte que chacun de ses side-projects ouvre la porte sur un univers aussi vaste que celui que vous pensiez avoir déjà exploré de fond en comble. Parce que Fernow est partout, joue avec / produit / distribue (pas de mention inutile à rayer) une pelletée de gens passionnants. Le dénominateur commun entre Raime, Justin Broadrick, Akitsa, Cold Cave et Ritchie Hawtin, c’est lui. Le versant noiseux de Stephen O’Malley en quelque sorte.

Cette boulimie, Fernow la tient probablement de son passé de digger bruitiste précoce. Peu de jeunes gens s’en souviennent, mais se procurer de la musique obscure avant 2007 ne réduisait pas à entrer l’algorithme magique “ nom de l’album + .rar + blogspot” dans la barre de recherche Google. Non, mettre la main sur une cassette de Whitehouse relevait de la quête du Graal, et Fernow en a fait son étendard de croisade. Contre la mélodie, d’abord, en fondant son propre label, Hospital Productions, dès 16 ans, pour finir par établir son QG dans les bas-fonds de l’East Side, derrière un magasin de reggae. Hospital Productions, la boutique, devient vite la nouvelle terre promise de la noise, où l’amateur d’accouphènes pouvait se repaître à volonté des cassettes de Tour de Garde jusqu’aux délires scatos de Rudolf Eb.ert. Si l’échoppe a mis la clé sous la porte en 2011, le label continue de sévir en ligne et croyez moi, choper un disque estampillé Hospital Productions avant qu’il ne soit sold-out demeure toujours un putain d’exploit. Ah, les petits tracas de la vie de blanc…

BYZANTINE PRIVATE CIA

Depuis, le caractère obsessionnel de Fernow semble avoir trouvé un nouveau terrain de jeu avec Vatican Shadow. Si vous êtes sensibilisé de près ou de loin à la musique à boucles, vous avez sûrement dû voir passer ces pochettes façon jeu des sept familles des dictateurs, avec des personnages aussi sympathiques que ce bon vieux Saddam ou Nidal Malik Hasan, psychiatre de l’US Army et jihadiste présumé (qui a buté 13 personnes dans la fusillade de Fort Hood au passage). Le genre de disques qu’il vaut mieux planquer ou – si vous faites partie de ces gens chiants qui aiment “débattre” en soirée – mettre bien en évidence sur votre commode Ikea PS. Oh je vous vois venir avec vos gros sabots. Non, Vatican Shadow n’a pas d’ambition politique, ni de portée moralisatrice d’ailleurs. La dénonce révoltée, c’est bon pour Godspeed You ! Black Emperor. Non, Vatican Shadow est le fruit d’un esprit paranoïaque obsédé par les tenants et les aboutissants d’un conflit aussi complexe qu’abstrait. Saddam a beau avoir été renversé et pendu, le cadavre de Ben Laden donné en pâture aux poissons, le traumatisme reste intact pour pas mal de gens, y compris notre cher Dominick. Je l’imagine bien assez bien dans son studio, entouré coupures de presse sur la guerre au Moyen-Orient, en train de se farcir les videos conspirationnistes de Mathieu Kassovitz pour tout recracher dans ses assemblages technoïdes dépouillés, quelque part entre Muslimgauze et John Carpenter.

Remember Your Black Day, distribué par les Français de  Modulor, ne déroge d’ailleurs pas à cette esthétique de collage construite depuis les premiers jours, un produit bâtard entre indus minimale et EBM claustro découpée au AK-K7. Sans jamais tomber dans le cliché orientaliste façon “Bons Baisers de Baghdad”, Fernow arrive à instaurer un malaise palpable et constant, à créer la bande-son du film qui passe en boucle dans l’esprit traumatisé des vétérans de la Guerre du Golfe. Je ne sais pas si les opérateurs de drones ricain ont une autoradio dans leurs petites cabines d’arcade, mais une chanson comme Not The Son Of Desert Storm But The Child Of Chechnya (ouais, le garçon aime les titres à rallonge) serait tout à fait de circonstances pour un drive-by chirurgical au dessus de Falloujah, la vision nocturne en prime. D’ailleurs si les créateurs de Homeland avaient eu la bonne idée de mettre du Vatican Shadow à la place de ce putain de jazz qui sort de nulle part, on aurait peut-être pas décroché si vite (et aussi offert une chirurgie labiale à Damian Lewis mais ça, c’est un autre problème).

HATE OVER HOPE COULEUR

Mais la facette la plus vicieuse de Vatican Shadow reste sa transposition en live, quand Fernow transforme ce qui aurait pu rester un side-project d’autiste parano en rave pétée façon boum de bunker. On savait depuis les derniers albums de Prurient que le noiseux avait, à l’instar de Pete Swanson, des vues sur le dancefloor. Mais quand Fernow apparaît en treillis, rangeos montantes et coupe réglementaire exhorter un public enthousiaste à danser, le set prend carrément des allures d’Anschluss, de guerre totale contre l’apathie et le limiteur de décibels. Je ne pense pas qu’il y ait là une quelconque ironie ou pire encore, une volonté d’appuyer “là ou ça fait mal” pour en tirer des poncifs douteux sur la société du spectacle et la “dégénérescence du monde occidental”(sic). Vatican Shadow reste avant toute chose un projet d’art total, qui a pour ambition de représenter sous tous ses aspects un merdier géopolitique. Comme le fait de trouver, quelque part en Europe, des kids capable de danser devant des slogans comme“ HATE OVER HOPE” ou “DRONE WAR STRIKES” dans la joie et l’insouciance. Cette image, aussi malaisante et absurde soit-elle, reste un volet à part entière du polyptyque crasseux dépeint par Fernow. Au même titre que les tractations secrètes entre gouvernements, les attentats suicides ou l’opération Desertstorm.

Ah, et sinon Hospital Productions a sorti un split d’Akista et Ash Pool, la formation BM de Fernow. C’est une des plus belles choses que vous entendrez cette année.

Vatican Shadow – Remember Your Black Day ( Hospital Productions / Modulor, 2013)

Crédits photo couverture : Collage extrait de A Lie Must Tell A Single Story, via Fact Magazine