La Blogothèque

Emily Jane White, thérapie

Le temps de souffler et de se ressourcer, une pause pour elle… et l’impatience acceptée volontiers pour ceux qui l’écoutent passionnément. Le temps de se confier à d’autres…

[…] Je crois que ça remonte à 2008, avec la découverte de son premier album Dark Undercoat. Je ne croyais plus en Chan Marshall, je ne retrouvais plus dans ses tentatives de devenir la crooneuse américaine celle qui avait fait de ses meurtrissures des merveilles de chansons poignantes. Il me fallait une figure féminine à élever à sa place sur un piédestal, quelqu’un qui prenne le relai des Myra Lee, Dear Sir et What Would The Community Think. La place était vacante. Elle l’a prise. Et c’était salutaire…

Vous vouliez tuer la mère, la remplacer ?

C’est intéressant cette interprétation. Sur le premier titre de l’album, l’hommage à “Bessie Smith”, Emily chante : “I would die in heaven / I would die in heaven just to meet you“. Et Dark Undercoat s’achève sur “Two Shots In The Head”, un meurtre ou un suicide. Il y a beaucoup de morts et de drames dans sa musique, d’envies aussi, de jalousies également. C’était peut-être ça.

Il s’agissait surtout pour moi de trouver une alternative, une suite à cette histoire, de remplacer une figure féminine par une autre. PJ Harvey, Shannon Wright, Scout Niblett, auraient pu faire l’affaire, mais j’avais déjà une relation “ancienne” à leur musique, il fallait quelqu’un de “neuf”, de l’inédit. Elle est arrivée au bon moment.

Vous vouliez que ce soit elle. N’avez-vous pas idéalisé ce disque ?

Non, je ne crois pas. Il y a tout ce qui me bouleverse en général dans ce disque : un minimalisme folk-rock touchant, une instrumentation juste et une sonorité émouvante, une écriture sobre, riche et dramatique. Il n’y avait pas d’exagération…

Vous aviez mis la barre très haute. Elle a dû vous décevoir ensuite ?

Au contraire. Avec Victorian America, son deuxième disque elle s’était épanouie ailleurs. Elle n’avait pas changé de registre, elle avait simplement trouvé les moyens pour enregistrer les chansons telles qu’elles devaient être : plus ambitieuses, lyriques, arrangées, éloquentes et évocatrices.

Que de compliments !

Ecoutez cet album, plongez-vous dedans, immergez-vous en lui. Rarement vous ressentirez un sentiment aussi troublant de confusion entre la thématique, l’univers d’une chanson et son incarnation sonore. I’m living the country life / just me and the moon in a love so dirty“, çà et des fantomes, des paysages d’une Amérique fantasmée comme gothique…

Vous avez voulu vous approprier cet univers d’ailleurs…

N’exagérons pas, c’était simplement une occasion, un concours de circonstances heureuses : une soirée de poche qui ne se fait pas et ma décision d’en organiser une en “off”…Et la récompense de morceaux inédits, même pas enregistrés sous forme de démos et qui seront sur Ode to Sentience un an plus tard.

 

Et ensuite, pour Ode to Sentience, c’est la même fascination ?

En découvrant l’album j’ai été à la fois rassuré et déçu. C’était un disque rassurant, car il restait dans la veine du précédent, l’amenant peut-être un peu plus loin dans l’incarnation, explorant plus profondément encore. C’était presque le même album (les musiciens qui accompagnent Emily sont aussi les mêmes), avec un degré d’engagement supplémentaire, mais sans que cela ne soit si évident à première vue.

Et vous avez été déçu ?

Un peu, paradoxalement. Même si, avec le recul, je pense que c’était plus une légère frustration qu’une véritable déception. J’attendais un pas en avant, et c’était un piétinement sur place. Mais une pause dans un très bel endroit.

Vous aviez besoin d’être rassuré, et vous l’avez été au final. Comment avez-vous géré ensuite l’absence, ces trois années sans nouvelles ?

En écoutant Ólöf Arnalds, Sharon van Etten, Serafina Steer et plus récemment Nancy Elizabeth.

Des émotions par procuration…

Peut-être. Et des faux-espoirs. Avant Blood/Lines, il y a quelques (fausses) pistes, des concerts qui sonnent trop folk, trop country. Des vidéos où on la voit tâter des rythmes électro… De quoi me décontenancer un peu.

Et alors, quand vous recevez enfin ce quatrième disque, quelles sont vos premières réactions ?

Il est arrivé presque par surprise, je ne l’attendais pas aussi tôt. Un peu plus de trois ans certes, mais c’était ce qu’il fallait pour acter un nouveau disque. Il aurait pu arriver dans un ou deux ans, ça n’aurait pas eu d’importance. Au contraire, il arrive peut-être un peu tôt, il aurait fallu faire un break plus long. J’écoute toujours la musique d’Emily régulièrement, ses trois disques (surtout les deux premiers en fait, pour être honnête) m’accompagnent très souvent. Il aurait fallu que je m’en éloigne un peu plus. Ils sont encore trop récents.

 

Et donc ?

Et donc, beaucoup de fébrilité et d’hésitation. Je ne l’ai pas écouté le premier soir, les conditions n’étaient pas réunies. Il me fallait un peu de temps, que je l’écoute tard le soir, que je puisse être seul et pas susceptible d’être dérangé. Que je puisse me concentrer dessus, vraiment, l’aborder dans son intégralité en une fois.

La première écoute est troublante : c’est bien elle, son timbre de voix, son univers, mais quelque chose a changé, quelque chose qu’il est difficile de cerner de prime abord, quelque chose qui n’est pas de l’ordre du détail mais plutôt de l’intention. Certes, il y a des arrangements différents, il y a une prépondérance des orgues et des synthétiseurs, il y a des sons plus enveloppants (c’est particulièrement flagrant sur “Keeley” par exemple). On sent un travail méticuleux sur les harmonies vocales (on entend aussi son amie Marissa Nadler sur deux titres), mais ce ne sont que des changements de surface, en profondeur le changement est plus radical.

Comment çà ?

C’est difficile à expliquer, c’est une interprétation hasardeuse peut-être, mais j’ai l’impression que c’est aussi une question de maturité. Emily a enchainé trois albums en autant d’années, comme si elle dépendait de cette musique, de ces albums. Sur Blood / Lines, on sent une prise de recul, l’absence de compte à rendre (mais ce n’est pas comme si elle avait dû en rendre auparavant), comme si elle avait fait l’album qu’elle désirait après ceux qu’on lui avait suggéré de faire. Ou plutôt après ceux qu’elle pensait devoir faire.

Cet album est cohérent mais il présente plusieurs facettes, comme si après des albums qui exploraient une voie particulière (et qui en faisait de très belles descriptions), elle avait voulu explorer des voies parallèles, plusieurs voies en même temps. On entend Calexico (sur “Thoroughbred”) mais du Calexico qui aurait recruté une chanteuse possédée, une chanteuse qui déborderait le groupe, qui violenterait cet americana indé. On l’entend aussi bousculer ses morceaux, les faire changer de rythmes, leur faire prendre des accents plus pop ou au contraire, évoquer par réminiscence la sobriété brute de Dark Undercoat.

Elle a pris des risques, mais ce devait être salutaire.

C’est un disque plus dur, je crois. Un disque que j’aime déjà beaucoup.

Avec un mois de recul, vous pensez que vous pourrez l’aimer autant que les précédents ?

Très certainement. En découvrant toutes ses facettes peu à peu. C’est un disque important, il mérite ces attentions…

[…]

Emily Jane White -Holiday Song

 

 

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Emily Jane WhiteBlood/Lines déjà disponible chez Talitres

Photos : Sara Sanger