La Blogothèque
Mercredix

Tülây German : résonances d’une icône folk et politique en Anatolie.

Tülây German a l’une de ces histoires qui ne surprennent personne en Turquie, mais qui vue de France révèle une puissance romanesque étonnante. Issue d’une bonne famille d’Istanbul, Tülây German s’essaie dans les premiers clubs de jazz de l’ancienne capitale ottomane et d’Ankara. La première fois qu’elle le fait, ce sera d’ailleurs en cachette. Elle qui dans son enfance chantait des lieder de Schubert, y reprend des standards en anglais comme “Summertime” ou “The Thrill is gone”, avant de graver un 45 tours, qui est une pure merveille et qui est dès sa parution considéré comme l’acte fondateur de la pop et de la folk turque contemporaine, “Burçak Tarlası”. Deux faces de 3 minutes chacune qui changent le cours de l’histoire et offrent matière à inspiration pour les 50 années à venir. C’était en 1964. En 1987, 23 ans plus tard, dont 20 passées en exil, Tülây German met brutalement un terme à sa carrière, disparait des projecteurs en plein milieu d’une tournée européenne durant laquelle elle se sent si bien qu’elle comprend qu’il ne lui reste plus qu’à décliner. Elle s’évanouit un peu comme Garbo, et décide qu’elle ne réapparaitra plus. Depuis, presque plus un seul mot. Aucune image. La femme, que le chant et les combats politiques n’avaient cessé de mettre au centre de la cité, a choisi de briller dans le retrait. Ce soir-là, en Hollande, elle décidait de n’être plus qu’un nom, une voix, et de se confondre avec le destin de ses chansons.

Car cette disparition après le concert de Eindhoven n’était pas seulement un adieu à la scène comme tant d’artistes les orchestrent parfois à répétition, à des fins lucratives ou narcissiques. Ce n’est pas une histoire de coquetterie. C’est une disparition réelle et complète, qui, avec le temps, a même atteint le cercle des proches. On ne sait pas exactement jusqu’à quel point, puisque de rencontre, il n’y aura pas. Mais ce qui est sûr, et tout le monde vous le dit toujours avec l’expression d’un regret, c’est que Tülây German a construit un désert autour d’elle. En partant à sa recherche, d’abord à Istanbul, puis à Paris, j’ai souvent pensé à ce poème de Nâzım Hikmet qui commence ainsi : “Les chants sont plus beaux que les hommes,/ plus lourds d’espoir,/plus tristes,/et plus longue est leur vie./ Plus que les hommes, j’ai aimé leurs chants./J’ai pu vivre sans les hommes/Jamais sans leurs chants;/Il m’est arrivé d’être infidèle à ma bien aimée/Non pas au chant que j’ai chanté pour elle;/Jamais non plus les chants ne m’ont trompés“.Traduction de Munevver Andraç et Guzine Dino. “Il neige dans la nuit”, Poésie/Gallimard. Cette position de retrait, indépendamment des raisons personnelles qui ont pu y contribuer, est aussi une manière de laisser à sa musique le soin de dire le meilleur, et de ne laisser comme empreinte, que celle d’une présence au sommet de son incandescence. Il y a chez Tülây quelque chose de l’icône et du fanal.

Nâzım Hikmet est l’un des fils, rouges assurément, de cette rêverie à laquelle Tülây a décidé d’abandonner ceux qui d’une manière ou d’une autre suivraient sa trace. Et on ne peut que la remercier du voyage. La trace est belle, et les rencontres qu’elle occasionne, la mémoire qu’elle charrie, rendent assurément notre présent plus beau. Günaydın Tülây hanım.

1 “Mapushane” (1980). Avec François Rabbath.

Tülay et François RabbathFrançois Rabbath est ma première rencontre avec quelqu’un qui a côtoyé Tülây German. Il a fait deux albums avec elle au début des années 80. Ce sont les derniers disques que Tülây enregistre, si on excepte un mystérieux Turquie de Mehmet Koç sur lequel on n’a jamais réussi à mettre la main. Mais ce sont également, avec ces premiers 45 tours que Tülây German enregistre en Turquie au milieu des années 60, les plus beaux. “Mapushane” est un extrait de ce premier disque intitulé Toulaï et François Rabbath. Ligne droite et raideur d’un saz dont le jeu a été dépouillé de tout travail ornemental, contrebasse réduite au rôle de clausule avec ces trois notes simples qui ponctuent la mélodie, la soulignent et viennent donner la réplique à cette voix qui chante l’enfermement. Tülây German, farouche, passe du murmure au chant plein, du souffle presque immatériel, à celui qui gonfle la poitrine et qui s’élève contre les murs d’une cour inexorablement fermée, malgré les figuiers, les colonnes de marbre ou les platanes qui s’élancent vers le ciel. L’épure, la véritable épure, dénude et met le chant à vif.

Tülây German & François Rabbath – Mapushane:

 

On se sent nécessairement petit lorsqu’on rencontre François Rabbath. Outre les disques qu’il enregistre sous son nom et qui renouvellent le vocabulaire de la contrebasse dans la musique jazz, improvisée ou expérimentale On vous invite à écouter les compilations “François Rabbath 60″ et “François Rabbath 70″ publiées chez Emen, ou l’album “Carmen!”, si vous ne connaissez pas l’oeuvre du contrebassiste. – au point qu’une”méthode Rabbath” est enseignée aux quatre coins du monde -, l’homme a accompagné Charles Aznavour, Jacques Brel, réalisé des disques pour Edith Piaf, Barbara ou Paco Ibáñez, quand il ne joue pas pour l’orchestre de l’Opéra de Paris ou sous la direction de Myung Wung Chung. Michel Legrand lui a même dédié un concerto appelé « Contrebande pour contrebasse ». L’image du contrebandier lui va bien. Après vous avoir accueilli avec un sourire bienveillant et curieux, François, dans sa longue tunique, vous prépare un café turc et vous installe dans ce salon où des mois durant, des années même, il se réunissait avec Tülây German et son compagnon, Erdem Buri, pour mettre en musique des poèmes de Nâzim Hikmet, Karacaoğlan, Dede Efendi, Yunus Emre ou d’autres poètes anonymes anatoliens. Trois saz Luth à trois cordes constitué d’une petite caisse et d’un long manche, et qui est l’instrument d’accompagnement privilégié de la musique traidtionnelle turque. sont toujours suspendus dans le salon, la contrebasse trône près du piano.

Vous savez, j’en ai accompagné des grandes vedettes mais Tülây a quelque chose de spécial. Barbara par exemple a beaucoup de talent mais c’est une chanteuse qui sait  toujours exactement ce qu’elle fait. Tülây, c’est autre chose, c’est d’un autre ordre. C’est un ange. Quand elle chantait, elle vivait, et il y avait cette aura qui se créait autour d’elle, vous comprenez ? Chaque note partait de l’âme, et chaque mot qu’elle prononçait avait du sens. Erdem Buri me demandait toujours comment je faisais pour faire mes arrangements alors que je ne parle pas un mot de turc. Mais je n’avais pas besoin de savoir de quoi parlaient les poèmes, il y avait cette voix et cette prononciation qui me disaient déjà tout.  J’ai toujours fait une différence entre faire ces deux disques avec Tülây et gagner ma vie en faisant mon métier. Avec les autres, c’était bien, je m’amusais. J’aimais bien aussi parce qu’une de mes conditions a toujours été qu’on me laisse la liberté de travailler avec les artistes que j’accompagnais comme je l’entendais,  mais je dois dire qu’avec Tülây, je n’ai jamais “travaillé”. J’ai passé deux années entières à jouer ces morceaux, à créer un arrangement spécifique pour chaque mélodie qu’Erdem avait composée. J’ai même appris à jouer du saz alors que mon instrument est la contrebasse. Mais comment vous dire ? Quand on se réunissait et qu’on jouait ensemble, ici, on prenait notre pied. C’était une osmose. C’est rare.

2  “Burçak Tarlası” (1964). Avec l’orchestre de Doruk Onatkut.

Tülay German -Burcak Tarlasi - 1964

Il  neigeait sur Istanbul quand j’ai entendu pour la première fois “Burçak Tarlası”. C’était un mois de février. Les flocons allaient, légers et souples, j’étais entre Yeniköy et Istinye, et le bus m’emmenait vers Taksim. Les eaux du Bosphore se confondaient dans le gris du ciel, les collines des deux rives semblaient comme des maquis ombrageux et broussailleux suspendus dans les airs. Je faisais mon Héraclite et mon Démocrite, sur ce goulot qui relie la mer de Marmara et la Karadeniz, les yeux embués, le coeur comprimé mais prêt à bondir. Une sorte de joie douloureuse, si vous voulez, vécue en tous les cas avec intensité, et que la chanson de Tülây German allait encapsuler. Étrangement, « Burçak Tarlası» m’a d’abord ramené vers Vinicius de Moraes et l’une de ses danseuses :” Tes pieds qui retiennent la danse prisonnière/Ton corps grave de grâce soudaine“  Vinicius de Moraes, “Recette de femme, Cinq élégies et autres poèmes”. Traduction de Jean-Georges Rueff aux éditions Chandeigne. . Ces deux vers du poète brésilien semblaient traduire à merveille ce contraste étonnant entre cette introduction dont rien ne laisse suggérer l’emballement médian, et ce rythme sautillant et allègre, comme une sorte de mambo qui s’empare du morceau jusqu’à l’accélération finale. Et puis, il y a cette fin abrupte, mais persistante, qui imprime et fait alors résonner cette mélancolie que le rythme de ritournelle avait endormi.  Cette chanteuse dont je ne savais évidemment rien me rappelait deux italiennes que le hasard m’avait récemment remises en mémoire : il y avait quelque chose de l’onirisme et la démesure tragique du chant d’Edda dell’Orso, et la pétulance de Silvana Mangano lorsqu’elle chante “El Negro Zumbon” dans cette séquence irrésistible que Nanni Moretti regarde en sirotant un jus d’orange dans Caro Diaro.

“Burçak Tarlası” n’a pourtant rien d’une fantaisie érotico-comique, ni rien du lyrisme échevelé des partitions qu’Ennio Morricone a offert à Edda dell’ Orso.  Avec Tülay German, la mélopée ne se perd pas dans le vertige des cimes, l’écho qui résonne est celui de la solitude et du vide. Plus encore, cette chanson a les deux pieds dans la terre des champs de blé qu’il faut désherber, les ronces ont des épines, elle blessent. Ce türkü, probablement écrit dans les années 30, porte la révolte d’une jeune mariée qui ne veut plus se courber dans les champs envahis par la vesce, qui refuse d’obéir au pouvoir tyrannique de sa belle-mère, et qui menace de partir et de ruiner toute la famille. La chanson est un manifeste féministe m’assure-t-on. Ce sont les relations verticales au sein de la famille traditionnelle que cette chanson remet en cause. Ce qui est important, c’est aussi que la femme mise en scène travaille, elle n’est pas à la maison, elle n’est pas non plus le bibelot dont on s’entiche. Et le travail y est présenté comme une forme d’aliénation des corps et des esprits imposée par ceux auxquels la structure sociale donne du pouvoir. La danse et le jeu, qu’on appelle tous deux  oyun, sont avant tout révolte contre un ordre : ils libèrent la parole, ils libèrent les corps. Me voilà remis à ma place avec mes chanteuses italiennes. Tülây German n’a rien d’un objet délicieusement kitsch.

Tülây German – Burçak Tarlası:

 

Tülay et Erdem Buri - 1964bDifficile également d’imaginer que la création de “Burçak Tarlası” avait été une aussi grande et longue affaire. Celle-ci commence en effet en 1962, lorsque Tülây German rencontre Erdem Buri, un musicien, de dix ans son aîné, qui avait fondé un premier orchestre de jazz à la fin des années 40 et qui animait dans les années 50 une émission de jazz sur les ondes radiophoniques stambouliotes. Erdem est ce qu’on appelle un intellectuel engagé : il a fréquenté les départements de droit, de philologie française, ou de philosophie, à l’université. “Erdem était politique jusqu’au bout des ongles, c’était un être qu’on respectait immédiatement, et qui avait une autorité. Il était cultivé, il s’intéressait aux avant-gardes.  Il connaissait pas mal de choses. C’était une vraie crème et en même temps, il était capable de devenir cinglant dans une conversation, quand il le fallait. ” se souvient François Rabbath.

Beaucoup d’artistes choisissent de s’exprimer dans une langue qui n’est pas leur langue maternelle : on chante volontiers en anglais, en français, en espagnol ou en italien, dans la très cosmopolite Istanbul. Erdem Buri convainc Tülây German de renoncer au répertoire anglais qui lui avait apporté une certaine notoriété dans les milieux jazz en Turquie, alors qu’elle se produisait hebdomadairement  avec le quintette de Salim Ağırbaş, et de chanter en turc. Ilham Gencer venait de rencontrer un certain succès avec une chanson qui s’intitulait “Bak Bir Varmış Bir Yokmuş”. Dans les sessions d’enregistrement que Tülây fait cette même année pour Odeon, le label implanté à Istanbul depuis le début du siècle via sa firme anglaise HMV,  on trouve aussi bien une version du “Summertime” de Gershwin, qu’un enregistrement d’un  classique russe “Podmoskovnye Vechera”. En turc, “Les nuits de Moscou” deviennent “Mutlu Günler”, les jours heureux. En 1962, nous sommes en pleine guerre froide. La Turquie est membre de l’OTAN depuis 1951. Elle sert de base avancée aux Etats-Unis qui installent sur son territoire des missiles nucléaires IRBM. Chanter une bluette sentimentale comme “Les Nuits de Moscou” n’est pas un geste si innocent qu’il peut paraître à première vue. La chanson est l’indicatif de Radio Moscou et elle a connu un grand succès en U.R.S.S depuis qu’elle est apparue dans un documentaire sur les Jeux Olympiques alternatifs que le bloc soviétique organise à partir de 1952, les Spartakiades. Les promesses et la fidélité que se jurent ces deux amants, la nuit, dans le jardin, à la fin de l’été, peuvent assurément se lire de plusieurs manières.

Mais la grande idée d’Erdem Buri consiste à aller puiser dans le fond folklorique des türkü ; ces chants colportés de villages en villages par des troubadours qu’on appelle aşik et qui au cours des sept siècles où la langue turque est devenue une langue strictement orale, parlée par les paysans d’Anatolie – la langue de cour, la langue administrative et celle des lettrés, la langue ottomane, est une langue fabriquée sur un double fond, arabe et persan – fondent un répertoire de chants originaux qui n’a cessé de s’enrichir depuis. Ces poètes errants s’accompagnent d’un instrument qu’on appelle le saz  et ils chantent, parfois tout ensemble, parfois séparément, l’amour de la femme aimée, de la nature ou de Dieu.  Aşik, d’ailleurs, signifie “amant”. Tülây German s’entoure d’aşiks comme Ali Izzet ou Nesimi Çimen, ou d’un chanteur qui s’inscrit dans cette tradition mais qui en a profondément renouvelé l’approche vocale, Ruhi Su. C’est à leur contact qu’elle se construit petit à petit un répertoire qu’elle va défendre au Festival des mélodies balkaniques de 1964 qui se tient à Belgrade. Elle en remporte le premier prix. À son retour, Aykut Sporel propose au couple de fonder un label s’ils acceptent d’enregistrer “Burçak Tarlası”. C’est ainsi que naîtra le label Ezgi Plâkarı. Murat Meriç Dans son article,” Tülay German : Türk Popüler Müziğinin fragmani”, Kalan Cd 212. rapporte le témoignage de Doruk Onatkut sur la genèse de l’enregistrement : « C’était Erdem Buri, le producteur de ce disque, et il avait cette idée un peu folle de ré-arranger des türkü . Il m’a appelé, on s’est rencontré. On a travaillé ensemble pendant un moment que l’on peut qualifier de « très long » pour l’époque. Dès que j’avais du temps libre, je le rejoignais. On s’asseyait et on essayait des choses. On écoutait de la musique et on cherchait ensuite à la reproduire au piano. Erdem Buri a choisi « Burçak Tarlası» parmi les œuvres nombreuses qu’on avait décortiquées. Il voulait que ce soit un 45 tours. Après ce long travail, j’ai écrit les partitions puis on est allé au studio. L’enregistrement de « Burçak Tarlası» nous a pris environ 20 heures. Je me souviens qu’on est entré à 10h du matin et qu’on en est ressorti à deux heures, le matin suivant. » Traduction de Merve Gürsoy et d’Alexandre François.

Tülay As Klup

La chanson rencontre un succès phénoménal. Tout le monde connait encore “Burçak Tarlası”. Son succès semble également contribuer grandement à la création par le journal Hürriyet des Altın Mikrofon, ce concours duquel va émerger toute l’incroyable scène de rock turc du début des années 70 : le génial Erkin Koray, les groupes Moğollar, Mavi Isiklar ou Cem Karaca & Apsalar, et puis, dans les années suivantes de véritables stars comme Selda Bağcan ou Baris Manço. Dans une certaine mesure, Hürriyet proposait aux jeunes artistes de refaire le geste que Tülay et Erdem venaient de réaliser. Il s’agissait de s’emparer de ce patrimoine anatolien et de l’interpréter selon les modalités de la “modernité occidentale” : jazz, surf rock, pop, cha-cha ou tango. Le projet pouvait avoir ceci d’ambigu qu’il pouvait flatter les vues nationalistes autrefois défendues par un théoricien comme Ziya Gölkap. Après la disparition de l’Empire Ottoman, celui-ci voulait refonder la musique de la nouvelle République, créée par Mustapha Kemal, dans ce terreau de la tradition populaire qui donnait une cohérence aux nouvelles frontières du jeune état, celle des türkü. Et pour davantage marquer la rupture avec la tradition impériale, Gölkap avait préconisé l’adoption de canons harmoniques occidentaux. Le guitariste américain Marc Ribot Dans une interview filmée, réalisée par Mathias Dreyfuss, et qui faisait partie de l’exposition “Radical Jewish Culture : Scène musicale New-York 1980-2000″, au Mahj. disait qu’il se méfiait toujours du concept de “folk musique” dans son sens étroit et identitaire parce que derrière “folk”, il entendait “ein Volk”, et derrière “ein Volk”, il lui semblait qu’on pouvait toujours entendre “ein Reich”. La boutade avait ceci d’intéressant qu’elle mettait l’accent sur le danger qu’il y avait à se référer et à s’identifier totalement avec une tradition, parce que cette attitude finit toujours par exclure les autres. Il ajoutait qu’il avait pour sa part résolu ce problème en traitant la tradition juive dont il s’inspirait comme d’un objet ancien qu’on avait déterré, et qui pour cela était un peu cassé et érodé par le temps. Son jeu, parfois peu révérencieux, intègre cette distance et des déformations qu’introduisent le temps et l’histoire pour arriver jusqu’à l’enfant né dans le New Jersey, à Newark.

Dans le cas des Altın Mikrofon, les créatures vont largement échapper aux éventuelles intentions nationalistes des créateurs, et c’est souvent parmi ces artistes que l’on trouvera des modèles de résistance aux modèles culturels et idéologiques dictés par l’état. Selda Bağcan dont certaines chansons sont considérées comme des appels à la révolte par les autorités turques fait l’épreuve de la prison et est frappée d’une interdiction de quitter le territoire.  D’une manière générale, ces artistes vont plutôt jouer la carte de cette schizophrénie identitaire, soit qu’ils réhabilitent dans leurs chansons la mélancolie que Gölkap voyait comme un défaut oriental et efféminant de la sanat müziği Musique savante Ottomane.; soit qu’ils décident de réhabiliter un vocabulaire musical qui les rapproche de leurs voisins égyptiens ou libanais, à travers le courant Arabesk, soit qu’ils se noient dans une frénésie de guitares fuzz, de pédales wah-wah ou de rythmes funk. Le dernier album du groupe Baba Zula Paru en 2011. rend hommage à ce bricolage culturel érigé en fondement esthétique. Il s’appelle Gecekondu. Le mot désigne ces habitations construites en une nuit, à la va-vite, avec du matériel de récupération trouvé à proximité.

 

Danseurs de Gezi 12062013

Depuis le 12 juin, je n’entends plus les pas de danse de plus en plus effrénés de “Burçak Tarlası” de la même manière. Je ne pense plus à Edda, à Silvia ou à Vinicius mais je pense toujours à la danse.  Je pense à ces danseurs, les danseurs de Gezi qui portent un masque et qui virevoltent devant l’objectif d’un passant. Sur cette photo qui a fait le tour des réseaux sociaux, on ne voit pas la police, on ne voit pas les tirs de bombes lacrymo qui vous étranglent, ni ces jets d’eau qui ont depuis quelques jours cette capacité étonnante de brûler la peau de ceux qui en sont aspergés . On ne voit que des corps qui tournent, des équilibres précaires, le galbe d’une jambe en tension. Les gestes sont gauches, mais les étreintes joyeuses. On prévoit leur fuite prochaine, mais on sait qu’ils reviendront, et que quoiqu’il arrive, on ne les oubliera pas. Leur danse est un défi.

 

3 « Mecnunum Leylamı Gördüm » (1964). Avec l’orchestre de Doruk Onatkut.

La Leyla de la chanson est une passante. Mecnun la croise de manière fortuite dans une rue. Mais Leyla ne fait que passer. Elle a une jolie fossette. Elle porte la lumière du jour et celle de la nuit. Elle donne le goût de la beauté et de l’au-delà, elle est une étoile. Le coeur a ses raisons que la raison ignore. Mais dans un rêve Leyla se tourne vers Mecnun et lui demande de lui passer au cou un joli collier. Pulsation swing et cuivres de big band viennent donner toute la saveur de cette comédie sentimentale. Tülây est aux anges, séductrice, elle joue avec affèterie de ses atours et de ses inflexions, elle aussi virevolte, posant sa voix avec une infinie délicatesse, comme si elle osait à peine toucher à son sujet, se contentant d’en effleurer les notes et de les faire vibrer.

Tülay German – Mecnunum Leylamı Gördüm:

 

Ce türkü reprend le cycle bien connu des amours de Leyla et de l’Amoureux Fou (Mejnoun), épopée populaire d’origine arabe dont Jérôme Cler Joueur de saz et passionnant ethno-musicologue parti recueillir les traditions populaires du sud ouest de la Turquie. Il est l’auteur d’un excellent “Musiques de Turquie”, co-édité par Actes Sud et La Cité de la Musique. Il enseigne à l’université de Paris-Sorbonne et à l’EHESS. me dit qu’elle est l’équivalent au Moyen Orient de notre Tristan et Yseult, moins dans ses modalités,  ce n’est pas une histoire tragique, que dans la manière dont elle fonde un rapport à l’amour et une tradition de chants. « Mecnunum Leylamı Gördüm » est aussi devenue pour moi indissociable  de l’une des premières séquences qui ouvre Les Collections de Mithat Bey (11 e 10 Kala), le second long métrage de la réalisatrice Pelin Esmer. Sur ce rythme de comédie rétro, le spectateur, dans une lumière aux reflets dorés, découvre l’appartement de ce personnage de collectionneur excentrique et un peu bougon qui entrepose, inventorie et classe patiemment des journaux – toujours les même titres achetés depuis 50 ans -, des objets de toute sortes (lunettes de soleil, lampes, interrupteurs, des bouteilles de vodka de la même marque, des radios), des encyclopédies, des livres. Mithat Bey a aussi minutieusement  enregistré ses conversations au téléphone, ses monologues, ou encore des chansons qui passaient à la radio. La caméra glisse sur les objets de la collection et remonte vers ce héros de “roman célibataire”, qui a préféré sa collection à  sa vie conjugale et qui protège jalousement son appartement de toute intrusion extérieure. J’avais écrit à Pelin Esmer pour savoir si elle accepterait de me rencontrer,  pour me parler de 11 e 10 Kala, de son utilisation de « Mecnunum Leylamı Gördüm » dans le film. J’espérais qu’elle pourrait me dire ce que Tülây German pouvait encore représenter pour sa génération.

L’histoire était en réalité simple. La chanson était pour elle le reflet de Mithat Bey, comme son empreinte sonore. Pelin avait tout simplement trouvé la chanson sur l’une des cassettes enregistrées par Mithat Bey, car le personnage principal de son film n’était autre que l’oncle de Pelin, et la collection, une collection réelle bâtie par celui-ci. D’ailleurs, Mithat Esmer, qui fêtait ses 80 ans le jour de notre rencontre, s’est avéré un guide merveilleux pour qui voudrait découvrir toutes ces grandes voix des années 40, 50 et 60 comme les Müzeyyen Sënar, les Hamiyet Yülceses ou encore ce Ruhi Su qui travailla avec Tülây.

11 e 10 Kala - Pelin Esmer

Les films de Pelin sont comme des îles. Des îles pour ses personnages. Des îles pour les spectateurs. Ils ont leur périmètre : celui d’une tour de garde perdue dans les forêts de conifères qui recouvrent les collines d’Anatolie (Gözetleme Kulesi/ La Tour de guet), l’appartement d’un sexagénaire qui ramène de ses pérégrinations matinale quotidienne l’écume du centre bouillonnant d’Istanbul, les arrache au temps, et dans un geste de totalité presque démiurgique tente de les arracher à la destruction (11 é 10 Kala), ou encore celui d’un théâtre dans lequel des femmes échappent à la vie des champs et familiale pour la mettre en scène, et pour la mettre en mots (Oyun). Ils sont des lieux clos, à l’écart ; mais ouverts à la rumeur d’un monde et à la navigation. Ce monde qui peut apparaitre comme une menace, est aussi la destination de ces histoires, car il faudra quitter l’île. Le lieu des films de Pelin Esmer, c’est un espace où l’on s’extrait momentanément des règles et des normes sociales, économiques et du temps du travail. C’est un lieu transitoire, comme celui de la rencontre qu’on y fait. C’est aussi le lieu où l’on battit les fictions qui permettront peut-être de se réapproprier son histoire :  une fille-mère en conflit avec son corps meurtri, et avec les hommes, qui réchappe de peu à la tragédie et à l’infanticide (Gözetleme Kulesi/La Tour de guet), un gardien d’immeuble qui au contact de la collection de Mithat Bey va échapper à son sous-sol et à la solitude de la répétition des tâches ménagères, et s’approprier sa ville, apprendre à flâner et à perdre du temps (11 e 10 Kala), des femmes qui transforment leur labeur quotidien en source de plaisir et de jeu (Oyun). Pelin Esmer prend ses personnages avant une rencontre, et à l’élégance de nous les abandonner avant le dénouement, déjouant ainsi une double tentation : celle du pessimisme tragique, qu’on présente peut-être trop souvent comme la seule manière de construire un constat lucide sur le monde, ou celle du happy-end qui a trop souvent le défaut d’en nier avec naïveté la rudesse et la cruauté.

Pelin Esmer est, avec Semih Kaplanoğlu Dont la merveilleuse “Trilogie de Yusuf” fut présentée à Cannes et reçut un ours d’or au festival de Berlin en 2010., l’une des très grandes réalisatrices de ce nouveau cinéma d’auteur turc dont la filiation – du moins pour son versant turc – remonte aux films de Yılmaz Güney et passe par Nuri Bilge Ceylan, le réalisateur d’Il était une fois en Anatolie ou de Les Trois Singes. On aura rarement vu au cinéma traiter avec une telle beauté le corps déformé et meurtri par la naissance d’un enfant, la relation ambigüe qui peut exister entre une mère et son nourrisson (Gözetleme Kulesi). Pelin a aussi ce sens du comique qui rappelle  Jacques Tati, lorsque le personnage de Mithat Bey se confronte à un ensemble de cadrans de montres, dont aucune n’est réglée sur la même heure, offrant à la fois un moment d’absurde et d’une qualité plastique étonnante. Ces horloges déréglées sont aussi un joli clin d’oeil à L’Institut de remise à l’heure des montres et pendules, le grand roman d’Ahmet Hamdi Tanpınar Grand romancier turc (1901-1962) dont les éditions Actes Sud ont pour le moment traduit et publié une nouvelle intitulée  “Pluie d’été” et ce roman, qui pourrait être l’équivalent turc de “L’Homme sans qualités”, “L’Institut de remise à l’heure des montres et des pendules”.  On espère qu’une traduction de “Huzur”, autre grand roman de Tanpinar sera un jour disponible. .

 

4  “Günlerimiz” (1980).  Avec Züflü Livaneli et François Rabbath.

Tulay German - Yarının Şarkısı  - 1965L’année 1965 s’annonce comme une année faste pour Tülây German. Elle se produit régulièrement à l’As Kulüp, la boîte qu’Erdem Buri vient d’ouvrir dans le quartier de Şişli, avec son trio. L’As Kulüp devient très rapidement le repère des intellectuels et des artistes progressistes de la ville. Il permet à Tûläy de contourner la censure dont elle va faire l’objet sur les ondes radiophoniques. Elle sort en effet un second 45 tours,  “Yarının Şarkısı”, qui devient l’hymne du parti ouvrier de la Turquie. C’est avec ce titre qu’elle ouvre la plupart de ses récitals. En concert, cette chanson prend des allures de Song à la Kurt Weil, avec ses allures de marche claudiquante, mais les harmonies sont brillantes. Les paroles et la musique sont d’Erdem. Il est maintenant de notoriété que Tülây German nourrit des sympathies pour le Parti Communiste.  Être communiste n’est pas chose simple et relève d’un acte de courage. C’est essentiellement sur les mouvements de gauche et les syndicats que s’exerce la violence d’état et de la police politique – les bourreaux de Sansariyan Han ou de la caserne Selimiye – lors des différents putsch des années 60, 70 et 80. Des leaders de la gauche de 1968 – des avocats, des polytechniciens, des professeurs – finissent assassinés, pendus. Ce sont d’ailleurs leurs visages qu’on a pu voir refleurir sur le centre culturel Atatürk de la place Taksim, au début de ce mois de juin. Il y a Deniz Germiş, le plus charismatique d’entre eux, mais aussi Yusuf Aslan et Hüseyin Inan. Les autres sont enfermés, torturés, puis relâchés. Tout cela se retrouve consigné dans les premières nouvelles de Nedim Gürsel Nedim Gürsel, Un long été à Istanbul, Imaginaire/Gallimard. . Et comme tout militant se retrouve fiché et surveillé, il devient même parfois impossible de trouver un emploi. Certains, du coup, fuient en Irak ou trouvent asile en Syrie quelques années, en attendant une amnistie. D’autres profitant des accords passés entre l’état turc et la RDA partent en Allemagne fournir la main d’oeuvre qui manque à son industrie. C’est aussi l’histoire de nombreux immigrés turcs qui arrivent France au début des années 80. Ces jeunes femmes, ces jeunes hommes abandonnent là-bas, carrières, études, et finissent dans le bâtiment, ici.

Mais revenons en 1966, où les jours deviennent plus difficiles pour Tülây German et Erdem Buri. Deux événements semblent les amener à prendre la mesure du risque qu’ils encourent. Un jour, en plein concert, quelqu’un dans le public pointe un revolver en direction de la chanteuse. Peu de temps après, Erdem Buri, qui était poursuivi pour avoir traduit en turc la Les Questions fondamentales du marxisme (Le matérialisme militant) de Gueorgui Plekhanov et peut-être aussi la Science de la logique d’Hegel- ces textes étaient alors interdits – est condamné à quinze ans de prison. Erdem Buri semble aussi convaincu que partir est aussi le meilleur moyen de continuer la lutte. En 1951, Nâzım Hikmet était parti de Tarabya sur un bateau de pêcheur pour rejoindre clandestinement la Bulgarie. Par l’un de ces merveilleux hasards de l’histoire, c’est un navire qui s’appelle Le Plekhanov qui l’avait sauvé du naufrage alors que son embarcation était malmenée en pleine Mer Noire par une tempête. Plekhanov est un auteur qu’il ne goûtait guère, d’après ce qu’en dit Nedim Gürsel “L’Ange Rouge”, Seuil. . On ne sait pas si Erdem Buri connaissait l’histoire de Nazım. En tous les cas, il voit dans cette catastrophe la chance de donner à la carrière de Tülây une dimension internationale. Cette affaire Plekhanov, comme on pourrait l’appeler, va les obliger à la saisir. Il convainc Tülây de quitter Istanbul, et de quitter la Turquie.

Le couple part pour Paris, du jour au lendemain. Ils y arrivent un jour d’avril 1966. Il fait très froid en ce mois d’avril 1966. On parle de tempêtes de neige dans le nord de la France. Les Espagnols respirent,  l’armée américaine vient de remettre la main sur la bombe H qu’elle avait égarée au large de Palomarès, quelques trois mois plus tôt.  De Gaulle s’apprête à faire un voyage à Moscou. Le marché de l’acier est en plein essor. Edgar Pisani fustige le peu de « moralité individuelle » des navigants d’Air France qui s’apprêtent à entrer en grève pour 48 heures.  Mireille Mathieu vient de tirer au sort les équipes qui s’affronteront lors des matchs  de la demie finale de la coupe de France de football.

Les horizons larges d’Istanbul, la lumière poudreuse sur les flots, et l’air salé du Bosphore sont loin. Les pêches miraculeuses sur Haliçe, lorsque les tassergaux aux reflets bleutés  migrent de la Méditérranée à la Mer Noire, au mois d’avril, se contenteront de traverser les pages de l’ami Yaşar Kemal. Yachar Kemal, “Pêcheurs d’éponges”, éditions Bleu Autour.

Tülây German, Zülflü Livaneli & François Rabbath – Günlerimiz:

 

Tulay German en France - 1966 Tülây German s’apprête donc à vivre avec Erdem le destin des exilés, un destin qu’elle partage aussi avec Nâzım Hikmet. Celui-ci avait défini l’exil comme “un dur métier“. Il faut dire que l’un des plus grands poètes de langue turque du XXème siècle y est rompu. On dit qu’il a en effet passé plus de temps en prison, ou en exil que sur la terre natale, en liberté. Il a séjourné à Moscou, à Berlin, à Varsovie ou à Paris, comme Tülay, maintenant. Il est mort depuis trois ans quand celle-ci arrive. Elle est tellement radieuse sur les photos de l’époque qu’on l’imagine sans peine être la réincarnation de cet esprit de résistance et de cet appétit du monde qui caractérisent la poésie de Nâzım Hikmet. Peut-être pense-t-elle à ce poème, écrit autour d’un voyage que le poète a effectué à Paris, en 1960, lorsqu’elle descend de l’avion :

« Je suis dans la clarté qui s’avance/Mes mains sont toutes pleines de désirs, le monde est beau./Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,/ La question est de ne pas se rendre…».

La supposition quoique totalement fictive, est d’autant moins absurde que les deux derniers vers orneront l’affiche d’une série de concert que Tülây effectuera au Théâtre de Paris, qui se trouve Rue Blanche, au début des années 80.

Ils sont des arbres sans racines, dit d’eux Erdem Buri. Cette solitude des déracinés, ils la partagent avec d’autres apatrides, compagnons momentanés qui passent par cette île parisienne, parmi lesquels le compositeur Ilhan Mimaroğlu. Il y a aussi le metteur en scène Yılmaz Güney, qui vient de s’évader de prison, ou le musicien Zülflü Livaneli avec lequel Tülây enregistre “Günlerimiz” en duo. Nous sommes en 1980, quelques mois avant le coup d’état militaire du 12 septembre, juste avant que l’histoire ne se répète encore. À l’époque, dans cette petite Turquie de la résistance qui trouve refuge à Paris, Yılmaz Güney monte ce film qu’il a écrit et mis en scène de sa prison, alors qu’il était un prisonnier politique, dans les années 70.

Yol, la palme d’or du festival de Cannes 1982,  est né des lettres que Yılmaz Güney échangeait avec son assistant, Şerif Gören. Ce film choral, tourné dans l’est de la Turquie et sur plusieurs années par Gören et ses acteurs, décrit l’état de cette Turquie de la junte militaire. Güney nous la montre à travers le destin tragique de quatre prisonniers en permission, venus dans cette parenthèse renouer avec leurs histoires familiales, amoureuses et fraternelles. Car loin d’être un retour à la vie, un temps de respiration pour ces existences écrasées entre quatre murs, la permission ne va pas tarder ressembler à une nouvelle descente aux Enfers. La famille, le passé, le poids des coutumes, de l’honneur, la violence politique, les trahisons et une cruauté que l’amour ne parvient plus à tempérer sont les engrenages qui vont broyer chacun de ces destins individuels. Tous finiront par ployer, non sans avoir préalablement re-goûté au bonheur de monter à cheval, d’embrasser une bouche aimée, ou d’avoir étreint un fils.

À la fin du film, il y a cette scène incroyable tournée dans la neige, aussi terrifiante que belle, qui me semble le meilleur pendant visuel à “Günlerimiz”, pour peu qu’on en laisse la signification narrative et qu’on la prenne de manière symbolique. Même acceptation devant le tragique de l’existence, sentiment qu’il faut aller jusqu’au bout, aussi absurde et sans but soit la marche, et les règles multi-séculaires qui y président : “Sessiz sitemsize“, comme le répètent les voix entremêlés de Tülây et de Zülflü à la fin, c’est-à-dire : “en silence et sans se plaindre“. C’est à Zülflü Livaneli que Güney confie la bande originale de Yol.

Güney - Yol

 

5. “Celui qui viendra lundi” (1968). Avec l’orchestre de Timur Selçuk.

years of fire and cinders - didem pekünIl semble que dans un premier temps,  Philips ait misé pas mal d’argent sur celle qu’on allait surnommer ici, “Toulaï d’Anatolie” :  un contrat qui lui permet d’enregistrer en français et en turc, une assurance sur sa voix qui s’élevait à un million de francs, et la machine promotionnelle qui est en marche. Elle n’est pas à un contresens près. Sur l’un des 45 tours “Kumbaya/Parler à la pluie/C’est joli de s’aimer/N’allez pas lui dire.” Philips 370 497. qu’elle enregistre pour le marché français, “Toulaï” (sic) est affublée de clichés balkaniques, celui  du “sabre vivant planté sur la scène”, celle des “flammes qui jaillissent de la terre (…) comme des danseurs folkoriques” tandis que c’est l’image plus heureuse de la  “harpe éolienne” – peut-être empruntée à Coleridge ? – qui vient caractériser sa voix. Cette rhétorique aux accents world est une rhétorique strictement publicitaire, elle rend peu compte des enregistrements que Tülây German réalise pour le marché français.

Didem Pekün et Baris Dogrusöz Dans ce film intitulé Tülay German: Years of Fire and Cinders/Tülay German: Kor ve Ateş Yılları qu’ils ont réalisé en 2010 et que, malheureusement, on n’a toujours pas réussi à visionner. ont retrouvé dans les archives de la télévision française une scène étonnante qui résume le malentendu qui se met en place entre Tülây et la profession. Tülây fait face à trois pontes du music-hall : Bruno Coquatrix et Pierre Guérin, respectivement directeurs de L’Olympia et de La Tête de l’art, ainsi que le journaliste, Maurice Favière. On peut voir ces trois hommes se congratuler d’avoir découvert un tel talent, et y aller de leur petit commentaire, sur celui qui, le premier, l’a programmée dans son théâtre, sur sa future apparition à l’affiche de l’Olympia, sur son accent, car les français sont très friands des accents étrangers, mais à condition qu’ils chantent en français. Tülây se défend, elle ne veut pas être “une chanteuse à accent“. Celle qui est la seule à être tutoyée par une animatrice, qui lui demande, du ton d’une maîtresse d’école, si elle a bien compris tout ce que les augures de la profession viennent de lui dire, aura enfin le droit à son petit tour de chant. Deux couplets de “Dere Geliyor Dere” seulement, exécutés avec toute la flamme qu’une seule et unique petite minute rend possible. On la félicitera d’une telle ardeur, en s’assurant toutefois que la chanson qu’elle a chanté était bien gaie. Cette scène en dit beaucoup sur la France d’avant mai 1968, et remet quelques pendules à l’heure.

C’est en 1968 que Tülay enregistrera une version française de “Dere Geliyor Dere” qui s’intitulera “Celui qui viendra lundi”. La version est touchante, fragile et douce, mais elle n’a rien de l’ardeur combative et tranchante de celle qu’elle enregistrera  une bonne dizaine année plus tard avec le contrebassiste, François Rabbath : l’attente y aura cette raideur qu’impriment aux corps et aux coeurs, la souffrance, les désillusions, le désespoir aussi, mais s’y affirme par la même occasion la même fermeté et la même obstination que dans le vers Nâzım Hikmet : La question est de ne pas se rendre. Mais les années 70 seront passées par là. Et les lundis auront été plusieurs fois remis à la semaine suivante.

Tülây German – Celui qui viendra Lundi:

 

6. “Tombalacik Halimem” et 7. “Sevmem Bir Daha” (1967). Avec l’orchestre de Jean-Claude Pelletier.

Rétrospectivement, on se dit que la maison de disque avait certainement prévu de faire de Tülây German le pendant turc de la “Girl from Greece“, Nana Mouskouri. Il faut dire que les deux femmes appartiennent à la même aire géographique, et à ce titre, pouvaient être porteuses d’un imaginaire exotique. Aziyadé a la vie longue. Les deux chanteuses ont un léger accent, et elles ont, de plus, ce qu’on appelle de manière un peu obscène “une voix” : de la puissance, un spectre large, une agilité technique certaine. Elles ont aussi un goût prononcé pour le jazz vocal. Nana Mouskouri, on le sait, enregistre avec Quincy Jones, en 1962, un Nana Mouskouri in New-York qu’on n’imaginait pas aussi bon. Tülây est moins gâtée. Elle s’essaye à un répertoire qui semble assez peu fait pour elle, comme en témoignent ces titres qui n’aspirent à rien d’autre qu’au bonheur domestique, cette quiétude sous cellophane de l’easy living du rêve américain. “Cooking Breakfast for the One I love” ou “A Cup of Coffee, a Sandwich and you” sont au demeurant loin d’être désagréables même s’ils frôlent l’insignifiance et personne ne semble à l’époque soucieux de les sortir du tiroir où on les a posés. Mais là où la charmante diva grecque accepte de danser le sirtaki avec Georges, Kostas, Philippos, et Spiros, et de chanter la douceur et le bien-être de ces merveilleuses îles blanches perdues dans le bleu du ciel et de la mer, le couple Buri/German est peu enclin à servir une image de carte postale orientalisante de la Turquie ou de la belle Istanbul.

Trois 45 tours vont donc voir le jour, sur lesquels on retrouve des tentatives d’adaptations françaises d’anciens classiques turcs de Tülây. Ces chansons originales sont agrémentées de quelques reprises, comme ce “Coeur d’un ange”, adapté de Nat King Cole. Les arrangements sont confiés à Jean-Claude Vannier, André Goraguer, ou à Jean Claude Pelletier. Cependant, Tülây qui résiste bien aux injonctions folkloriques, peine à trouver un ton qui lui est propre. Ce n’est pas du côté des intentions qu’il faut chercher la faille. Elles sont là, humanistes et internationalistes. Ce “Coin de terre” dédié au jeune militant noir de l’ANC qui s’apprête à purger 27 ans de prison, un certain Nelson Mandela, est révélateur d’une fidélité aux combats d’en-temps. Ce sont d’abord les textes qu’Eddy Marnay – pourtant parolier pour Ferré, Montand ou Piaf – écrit pour Tülây qui semblent assez peu inspirés : ils dépouillent le personnage de tout ce qui fait sa force, et ils finissent par en taire le charme. Tülây est une conteuse, elle est capable de faire vivre une scène, d’incarner des voix. Marnay en fait une espèce de figure maternelle ou sororale, un peu pontifiante. C’est ensuite du côté du conformisme musical et culturel des directeurs artistiques, et d’une certaine frilosité à produire de la musique dans une langue étrangère qu’on peut trouver les causes de ce semi-échec. Les marchés sont nationaux. Françoise Hardy ou Johnny Halliday enregistrent en français pour le marché français, en italien pour le marché italien, en allemand pour le marché allemand, en anglais pour le marché anglo-saxon, or le français tue littéralement le chant de Tülây : il devient linéaire et monocorde malgré la beauté du timbre, malgré son élasticité et celle-ci ne parvient pas à insuffler un peu d’âme – pour paraphraser Rabbath – à ces mots qu’elle sait porter si haut dans sa langue :  “Il fallait qu’elle fasse ce qu’elle savait faire, et il fallait qu’elle chante en turc. Tout ce qu’elle faisait en français ou en anglais, ce n’était pas Tülay. C’était bidon. Je veux dire que n’importe qui aurait pu faire ça. Alors que quand elle chante en turc, là, tu te trouves face à un truc vraiment extraordinaire. “

Tülây German – Tombalacık Halimem :

 

Tülay German - Kumbaya

Aussi, il faut se tourner sur ce que Tülây enregistre dans sa langue maternelle pour véritablement l’ “entendre”.  Tülây German parvient à la même époque  à marier assez idéalement cette tradition populaire des aşik d’Anatolie avec une pop élégante, enlevée, sensuelle, à la rythmique impeccable, soutenue par un orgue hammond, un clavecin (“Olam Boyun Kurbanı”), parfois quelques cordes. Les orchestrations intègrent naturellement quelques instruments traditionnels comme le saz.  Le fameux rythme boiteux, qu’on appelle aksak parce que combinant une structure binaire et ternaire, est ramené à un rythme 4/4 sans grande déperdition, comme sur cette chanson dont une de mes amies me disait dans un grand éclat de rire que son petit frère la lui chantait tous les jours à une époque où elle avait pris du poids. Il s’agit de  “Tombalacık Halimem”.  C’est vrai qu’on peut traduire  “Tombalacık Halimem”, par “ma grosse Halime”. Mais l’adjectif “Tombalacık” peut prendre une signification plus sensuelle comme lorsqu’on parle ici d’un corps pulpeux. “Halime” est un beau fruit. Son embonpoint rend tous les garçons fous d’amour.

Malgré son légèreté apparente, ce türkü raconte – ou plutôt évite de raconter, et c’est qui fait toute la beauté du texte – une histoire tragique dont la scène se déroule à Bolu, petite ville qui se trouve à équidistance d’Istanbul et d’Ankara. Halime, dans sa robe de mariée, et Mehmet sont retrouvés au fond d’un précipice. Le père d’Halime avait promis sa fille à un autre homme, et les deux amants n’ont pu se résoudre à se séparer. Le texte de la chanson est assez obscur. Il est bâti sur la juxtaposition de quatre scènes qui semblent mettre Halime en relation avec la voix d’un villageois : un amoureux éconduit qui lui offre des fraises et qui souhaiterait un cadeau en retour, un autre qui lui dit que la neige est tombée et qu’elle va prendre froid et que cette situation ne peut plus durer, un autre qui lui dit que tout le monde a le coeur brisé, et une dernière voix qui lui demande pourquoi elle ne répond plus : “Algin misin halimem, baygin misin gel / Hiç haberin gelmiyor dargin misin gel”. “Ma Halime, es-tu amère ? as- tu perdu la raison ? reviens/Tu ne me donnes plus de nouvelles, es tu en colère ? reviens”. Parfois, il m’arrive aussi de penser que c’est Mehmet qui parle, juste avant qu’ils décident que rien ne les séparera.

Tülây German – Sevmem Bir Daha:

 

En cette fin de décennie, Tülay German finit toutefois par remporter un succès d’estime avec une relecture hazlewoodienne d’un negro spiritual des anées 30 aux accents messianiques. La chanson dans ses attaques, son tempo et son sens de l’espace a en effet quelque chose chose de “Sand”, que Lee Hazlewood chante avec Nancy Sinatra en 1967. “Kumbaya”, sorte de contraction de “Come by here” dans la langue que les afro américains de Caroline du sud et de Georgie se sont fabriqués, est une reprise de ce gospel popularisé une décennie plus tôt par Pete Seeger et son groupe les Weavers. Le  nom de “Toulaï” apparait au sommaire de magazines comme Rock & Folk, Diapason ou la revue d’obédience communiste fondée par Paulhan et Decour, Les Lettres françaises. On préfère très nettement la version du même titre que l’on retrouve aussi en face B de “O Eski Günler , le 45 tours qui sort en Turquie, la même année. C’est en turc que les syllabes prennent les couleurs les plus adéquates pour traduire cette croyance en des avenirs radieux, alors même qu’ils s’obscurcissent, et qu’on mesure tout l’art de Tülây qui, mine de rien, vous transforme une chanson de boyscouts -  écoutez la version dans laquelle Joan Baez hulule au milieu d’une chorale d’enfants – en chanson pop au long souffle.

C’est à cette époque qu’elle partage en “vedette anglaise” – comme on dit -, les scènes de Charles Aznavour – l’ami d’origine arménienne – ou de Léo Ferré. Elle visite le Brésil, va à Rio où est prise la photo du bandeau, rencontre Gilberto Gil, en pleine effervescence tropicaliste, et Antonio Carlos Jobim. Elle part enregistrer des émissions de télé en Pologne.

Tülay German 70s

Les années 1970, marquent la rupture de Tülây German avec le monde un peu tiède de la pop française. Ce besoin – ou la nécessité – de rompre et d’entrer dans une démarche plus radicale vont correspondre à un changement de patronyme, un nom aux consonances anglo-saxonnes et à un changement de label. Elle arrive chez CBS. Dommage que ce ne soit pas sur Saravah. Tülây German s’appellera désormais Tuly Sand. C’est sous ce nom qu’elle enregistre un 45 tours plutôt réussi en hommage à Janis Joplin en 1972. Boris Bergman écrit les paroles de ce “À Perdre Haleine”. Erdem Buri compose la musique. Le morceau est un blues confiné, lunaire et élégiaque, le son est résolument rock. La voix défie l’attraction terrestre. La petite histoire veut que Paula Stone, une amie de Joplin, ait offert à Tülây, le texte d’une chanson qui s’appelle “Living Now” après avoir entendu ce disque. Tülây travaille également, de Paris, sur un projet d’Ilhan Mimaroğlu, dans lequel Charles Mingus doit assurer la contrebasse.  Il s’intitule Duke Ellington’s sound of love. Ilhan Mimaroğlu avait émigré à New-York dans les années 50 et était devenu pour Atlantic l’heureux producteur de disques du génial et paranoïaque contrebassiste, mais aussi d’Ornette Coleman, de John Lee Hooker ou encore de Freddie Hubbard. Il avait aussi travaillé avec Edgar Varese ou John Cage. Erdem Buri et Ilhan Mimaroğlu se connaissent bien. Ils avaient tous deux enregistré en 1964 une mise en musique d’un poème de Mallarmé, “Le Tombeau d’Edgar Poe”. Le projet avec Mingus avortera. Il n’en reste qu’une chanson qui n’est pas la chose la plus passionnante que Tülây German ait enregistrée. Toutefois, c’est sur un autre projet d’Ilhan Mimaroğlu, qu’elle va ré-apparaître aux côtés d’Erdem Buri.

Mimaroğlu, de passage à Paris en 1975, grâce à une bourse Guggenheim, conçoit pour eux le très libertaire Tract : un disque ovni, expérimental, éminemment politique, pour bandes magnétiques, voix et électronique. Véritable Babel des langues, et des sons,  Tract  est une symphonie-collage qui emprunte ses principes à la musique concrète. Tous les sons sont ici retraités, décontextualisés, associés à des enregistrements provenant d’origines diverses. Se télescopent sur de longues plages de 15 minutes, des extraits de discours de Mikhaïl Bakounine, des morceaux d’Internationale, des dialogues absurdes (“- You have an accent ? Yeah it’s because I’m a spy, a spy for the future, a spy for the days to come“), des parodies de chant grégorien, en latin, ou de pop-songs, des fragments de messages publicitaires, des passages de fanfares glorieuses. Il sample également et réutilise quelques anciens enregistrements de Tülay, les désacralisant, les découpant, les égratignant, comme s’il s’apprêtait à les jeter au feu. L’ensemble, qui n’est pas sans ordre (le procès de Louise Michel en ouverture est présenté comme le péché originel de l’époque moderne), apparait ici comme une sorte de farce tragique et a des allures d’exutoire. Tülây hurle, chante “l’esprit dune époque sans esprit“, joue au chat et la souris avec la C.I.A. (“C.I.AAAAAAAA come and get me, come İlhan Mimaroğlu - Tractand get what you’re bound to get !”), félicite Robert Mac Namara et Nixon, ces “tigres de fer qui mangent les hommes” pour leur soutien aux généraux en Turquie ou au Chili. Les deux faces ont des allures cauchemardesques. L’humour noir, l’ironie, les formules choc, les parallèles outranciers disent l’impasse politique et l’incompréhension devant ce constant déni de démocratie en Turquie, et devant ce qu’elle conçoit comme une permanente ingérence des Etats-Unis et des démocraties occidentales dans le destin des pays du Moyen Orient ou de l’Amérique du Sud.  C’est de toute évidence un point de non retour.

Les temps sont irrémédiablement difficiles. Tülây et Erdem sont de plus en plus isolés, même s’ils reçoivent la visite d’amis comme l’écrivain Yaşar Kemal. Une photo les montre encore, chez eux, entourés de Selda Bağcan ou d’Engin Yorükoğlu Batteur du groupe Moğollar. . Sinon, le couple semble difficile à rencontrer, on dit qu’ils vivent essentiellement la nuit. François Rabbath nous raconte : “Oui, ils étaient très isolés. Ils n’avaient pas de maison de disque. Tülay avait été mise au placard. Ils étaient là, à Paris, à vouloir faire la révolution, à vouloir faire de la Turquie un pays libre.  Alors oui, ici, ils étaient libres de dire ce qu’ils voulaient, ils faisaient ce qu’ils pouvaient, mais ils étaient interdits en Turquie. Les deux avaient quelque chose de  Quichotte et Pansa. On peut trouver cela triste mais moi, je dirais que c’était héroïque. Je crois qu’ils ont été déçu, et qu’ils n’ont pas eu le soutien politique qu’ils s’attendaient à trouver .

Il faut dire que le contexte politique international donne matière à désespoir. Les réactions à la nouvelle du coup d’état de Kenan Evren, sont dans un premier temps extrêmement mesurées, et les intentions démocratiques des généraux, – malgré les exécutions, les procès truqués, le recours quasi-systématique à la torture, l’interdiction de syndicats et de nombreux partis, la censure  – sont officiellement prises au sérieux. Dans la logique de guerre froide, les Etats-Unis appliquent la doctrine Truman, et ne s’émeuvent guère de la répression de mouvements de gauche qui ne servent en rien leurs intérêts. La France, par la voix de Jean François-Poncet, se espère un retour prochain à la démocratie. Elle déposera, 22 mois plus tard, une requête devant la Commission européenne des droits de l’homme, mais plaide pour un maintien des aides économiques au sein de la C.E.E. L’exclusion du conseil de l’Europe demeurera une menace, malgré 4 années d’état de siège Morgan Baillon, “L’adhésion à la Turquie à l’union européenne”, L’Harmattan, p.132-134 et p.203. . Et si les communistes français sont actifs dans leur dénonciation des violences militaires et des atteintes aux droits de l’homme, l’union soviétique ne pipe mot. Le mur n’est pas encore tombé, mais il n’y a plus rien à attendre de côté-là, non plus.

Tu as raison,/Dulcinée est la plus belle femme du monde,/Bien sûr qu’il fallait crier cela/À la figure des petits marchands de rien du tout,/Bien sûr qu’ils devaient se jeter sur toi/Et te rouer de coups,/Mais tu es l’invincible chevalier de la soif/Tu continueras à vivre comme une flamme/Dans ta lourde coquille de fer/Et Dulcinée sera chaque jour plus belle.Nâzım Hikmet, “Don Quichotte”, traduction de Hasan Gurey.

C’est dans l’espace de la poésie de Nâzım Hikmet, celle aussi des aşik du passé que Tülây va réussir à concilier sérénité et révolte, et transfigurer sa colère en beauté et en force et qu’elle va venir à nouveau habiter les vivants. Elle va commencer à livrer des lectures de ces poèmes. C’est à l’une de ces lectures que le duo German/Buri va trouver la possibilité d’échapper au solipsisme et de convertir cette relation fusionnelle en triangle harmonieux. Le contrebassiste François Rabbath est l’architecte qui construira l’équivalent musical des visions du couple et qui le mieux saura offrir à Tülây German l’espace que sa voix appelle.

8. “Hekimoğlu” (1981). Avec François Rabbath.

François Rabbath et Tülây German se rencontrent à la Maison de la Radio par l’intermédiaire de Eve Griliquez, qui dans le cadre de son émission “Libre parcours” sur France Culture a monté un plateau autour de la poésie de Nâzım Hikmet. Eve a connu le poète turc en 1960, ainsi que son ami le peintre Abidin Dino. On est en 1976. Sur ce plateau, Tülây doit chanter les poèmes d’Hikmet, accompagnée d’un joueur de saz qui doit venir de Turquie. François Rabbath intervient entre les poèmes, à la contrebasse. Eve lit. Mais le joueur de saz n’arrive pas.

Tülây German & François Rabbath – Hekimoğlu:

 

François Rabbath - détail couv.docTülây avait l’air tellement triste, que je lui ai dit que ce n’était pas grave, que si elle voulait, c’était moi qui jouerais le saz. Mais ce n’était pas sérieux du tout ! Et  puis le lendemain, elle est partie chercher un saz et elle me l’a apporté. Je me souviens que je lui ai dit : “Mais comment ça s’accorde ?”. Et elle m’a répondu : “Je ne sais pas”. Alors, on a cherché. Il y avait un papier avec le saz, et on a découvert que c’était accordé en sol-ré-la. Et puis, elle a commencé à chanter, c’était la première fois que je l’entendais, et là, je n’en revenais pas. Du coup, j’ai pris ça très au sérieux, je lui ai dit que je voulais jouer du saz, mais que j’en jouerais à l’européenne. Je trouvais que c’était ridicule que moi qui suis libanais, je me mette à jouer du saz à la turque. Tous ces poèmes avaient déjà été enregistrés ainsi, il fallait proposer autre chose et je trouvais aussi que cela mettrait mieux en valeur sa voix qu’un accompagnement de type oriental. C’est donc ainsi que j’ai commencé à chercher des accords, avec elle, sur le saz. Deux jours après, on a fait cette émission. Je l’ai accompagnée sur deux ou trois titres. Et puis, c’est là qu’on a décidé de monter ce spectacle pour le festival d’Avignon. Cela ressemblait un peu à un oratorio, on intervenait chacun notre tour. Tout a commencé comme ça.”

Eve Griliquez, l’acteur Robert Darame, François Rabbath et Tuly Sand jouent donc ce “Chant Profond de la Turquie” au festival d’Avignon, à St Rémy de Provence, et tournent avec succès dans la région, cet été-là. Abidin Dino réalise 4 étendards pour l’occasion. Et c’est en rentrant à Paris que François Rabbath, Tülây German et Erdem Buri prennent l’habitude hebdomadaire de se rencontrer et de jouer ensemble dans le salon de la Rue de Clichy ou chez Tülay et Erdem. Deux ans plus tard, Rabbath invite  Ariane Segal à l’une de  ces réunions. Elle dirige le label Arion et François Rabbath la connait par Aznavour.

Tülay - détail couv“Ariane est restée complètement sidérée, elle avait les larmes aux yeux. Et quand,  elle nous a dit : “quand voulez-vous enregistrer un disque ?”, on lui a répondu qu’on était prêt. Ensuite, tout est allé très vite. On a enregistré le disque en une journée, elle et moi. Je voulais quelque chose de naturel. Tülây était debout, moi, assis avec le saz. Nous étions l’un devant l’autre, en condition de vérité. Sans artifices. Il n’y a aucun montage dans ce que vous entendez. On a procédé en studio comme on procédait à la maison. Elle a chanté deux ou trois fois chaque morceau, puis on discutait et on choisissait les versions qui nous semblaient les plus sensibles.  Mais parfois, c’était tellement senti qu’on n’avait pas besoin de le jouer une seconde fois, elle a une telle aisance que c’est toujours magnifique. C’est seulement le lendemain que j’ai rajouté un deuxième saz, une contrebasse, deux contrebasses, trois contrebasses. La sincérité me semble quelque chose de capital, parce que lorsque quelque chose est vrai, il ne peut pas vieillir. Et je suis sûr que dans cent ans, ces disques n’auront rien perdu de leur jeunesse.”

La grande force de ces enregistrements réside autant dans l’engagement complet – à en perdre  haleine oserait-on dire –  de son interprète que dans la sobriété des arrangements, et leur air de petites mécaniques implacables, avec ces systèmes d’emboitements que Rabbath construit à la contrebasse. La cohésion entre les deux est parfaite. Les cercles que Rabbath échaffaude avec le saz -  qu’ils soient tantôt lâches et ouverts aux quatre vents, tantôt resserrés et rythmiquement remontés comme des horloges – , servent admirablement une voix qui a gagné en gravité et en solennité. Il n’est pas absurde de reconnaître dans cette approche de la matière poétique et du chant quelque chose de l’esprit du Lied allemand ou du Cante Jondo andaloux :  naturel et extrême expressivité du chant placé au centre de l’expérience musicale, importance accordée au silence, simplicité de la mélodie et de l’accompagnement qui n’excluent pas toute forme de sophistication, ancrage populaire de l’inspiration et des sonorités. Si, dans cette quête d’absolu et cette ardeur au chant, Tülây German semble aussi parfois partager quelque chose avec Nico, celle de Marble Index plus précisément  On peut y penser sur “Hapisteler Ama – Yeniliğe Doğru”, par exemple, pour la qualité du chant mais aussi pour les arrangements à l’archet de la contrebasse. , il faut préciser que sa mélancolie ne perd jamais de vue les hommes. Ce n’est pas à un “Voyage d’hiver” que Tülây German convie son auditeur. La mélancolie n’est qu’une modalité du chant, au même titre que la grâce, la joie, et l’ardeur est orientée vers le combat.

Ce premier album, sorti en 1980, est récompensé par la prestigieuse Académie du disque Charles Cros dont les choix sont manifestement  judicieux si l’on en croit la liste des lauréats et des disques primés :  du Comme à la radio de Fontaine et Areski, à Ummagumma de Pink Floyd, du Electric Ladyland d’Hendrix, à La Déboussole de Catherine Ribeiro + Alpes . Toulaï et François Rabbath sera suivi l’année suivante d’un second totalement dédié aux vers de Nâzım Hikmet. La deuxième chaîne du service public lui consacrera une émission de 45 minutes. Le türkü “Hekimoğlu” en est un extrait.

Hommage à Nâzim Hikmet dont l’instigateur est cette fois-ci Erdem Buri semble être une réponse aux événements de septembre, ce que confirme François Rabbath : “Erdem savait ce qu’il faisait. Il n’y a aucun doute pour moi que ce disque était pour eux le moyen de combattre la dictature“. Cela peut sembler étrange, tant il semble que chez nous les poètes ne soient plus guère considérés comme les réceptacles d’une conscience sociale, et qu’on n’accorde peu de crédit à ce qu’ils écrivent, mais Eve Griliquez me racontait que lorsqu’on l’avait invitée pour une lecture au centre français d’Istanbul, au tout début des années 90, on lui déconseillait encore de lire du Hikmet. Elle avait dû lui préférer un poète du XIIIème siècle, qui trouva refuge dans le mysticisme et la folie, ce “refuge des poètes turcs errants” comme le dit Nimet Arzik, qui leur permet d’être des “hors-la-loi, au point de vue esthétique, au point de vue juridique et au point de vue éthique” : Yunus Emre.

09.  “Bana Seni Gerek Seni” (1980). Avec François Rabbath.

Ynustan nazim'aChanter Dieu quand on brûle de l’amour le plus terrestre qui soit, l’expansion des choses infinies quand on est confronté au despotisme, c’est aussi ce que fait le poète Yunus Emre,  lui qui est l’auteur de “Bana Seni Gerek Seni” : “C’est toi seul qu’il me faut, toi seul“. Yunus, dont la légende veut qu’il n’ait été qu’un simple bûcheron, un paysan, un vendeur de baies d’aubépine aux temps de disette, n’en demeure pas moins un représentant authentique du soufisme alévie, cette tradition qui a mêlé à sa pratique de l’islam, des rituels et des croyances chamaniques, pré-islamiques, et qui considère que l’expérience du divin prend avant tout sa source dans le coeur. Pour cette raison, elle méprise les exégèses textuelles figées. Tülay German prête sa voix à d’autres poètes errants de la tradition orale alévie, comme Pir Sultan Abdal, mais elle fait aussi la part belle aux mevlevis, comme Dede Efendi ou Celaleddin Rumi, derviches dont la danse tournante bien connue est un trait d’union entre le ciel et la terre. C’est une image des peuples de langue turque que politiquement ce Toulaï et François Rabbath dessine.

Ce qui rend si émouvante cette déclaration d’amour On vous en reproduit la belle traduction de Nimet Arzik, en précisant toutefois que le nom Dieu n’apparait jamais dans le texte original, “Bana Seni, Gerek Seni” se traduisant littéralement “c’est toi (seul) qu’il me faut , c’est toi” : “Ton amour m’a tiré de moi-même,/C’est toi seul, mon Dieu qu’il me faut!/Je ne sais si c’est jour ou nuit,/C’est toi seul, mon Dieu qu’il me faut!/Richesse ne me cause joie,/Indigence ne me cause souci,/Ton amour seul emplit ma vie/C’est toi seul, mon Dieu qu’il me faut!/Souffle mortel pour qui t’adore,/Gouffre mortel pour qui te chérit,/Que seule soumission eut combler,/C’est toi seul, mon Dieu qu’il me faut!/Vers toi monte l’appel de mon coeur,/Vers toi je vais par monts et par vaux/Pour retrouver ma pensée vraie,/C’est toi seul, mon Dieu qu’il me faut!/Ce qu’on nomme ciel ou paradis :/Un palais et quelques houris…/Les prennent qui veut, à moi, c’est toi,/C’est toi seul, mon Dieu qu’il me faut!/Yunus est mon nom, je le sais/, Yunus dit et redit/Que ce soit ici ou là haut,/C’est toi seul, mon Dieu, qu’il me faut!”. Anthologie de la poésie turque. Connaissance de l’Orient/Gallimard. dans la bouche de Tülây German, ce sont ses allures d’offrande intime. Elle concilie, expiration et inspiration,  la force de l’élan et la fragilité du dénudement. Nul doute que ces mots s’adressent à Erdem Buri et à leur compagnonnage amoureux, intense et indéfectible. Lorsqu’Erdem meurt en 1993, la même année qu’Abidin, Tülây, inconsolable s’enfonce dans une réclusion plus définitive et complète. Hors du monde. Soudainement, la ville “s’est vidée comme un gant dont tu as retiré ta main/Elle s’est éteinte comme s’éteignent les miroirs qui ne te voient plus“. Nâzım Hikmet, “Tu n’es plus là” dans la traduction de Munnever Andaç et Guzine Dino pour Le Temps des cerises.  Elle fait paraître deux livres en Turquie, en 1996 et en 1999, aujourd’hui largement épuisés. On a rencontré par hasard la secrétaire de Tülay sur ce projet, au Père Lachaise, en tombant par hasard sur la tombe de Yılmaz Güney, une journée où l’on n’avait pas du tout prévu d’aller au Père Lachaise. Une expérience de hasard objectif, si l’on veut. Les pages de Erdemli Yıllar et de Düşmemiş Bir Uçağın Kara Kutusu constituent la seule version autorisée de cette histoire dont Tülay a décidé d’être la gardienne. Et puis, à son tour, elle a vidé la ville, et retiré la main du second gant. Mais il reste ce gant auquel elle a imprimé une certaine forme. Un gant, ce n’est pas rien.

Tülây German & François Rabbath – Bana Seni Gerek Seni:

 

10. “Hürriyet Kavgası” (1981). Avec François Rabbath.

Beaucoup de jeunes turcs connaissent un poème de Nâzım Hikmet qui s’appelle “Le Noyer Gulhane”. Le poète s’imagine dans le parc en contrebas de Topkapı, sous la forme d’un arbre qui lui permettrait de voir le fils et la femme inaccessibles. Ils y font leur promenade quotidienne. Sous cette forme, il y tromperait la vigilance des policiers mais aussi de ceux qu’il aime. Le noyer est un symbole de permanence, d’enracinement, il exprime un désir de présence, mais il dit aussi la peur de l’oubli.

Dans les cortèges de Gezi, c’est un extrait d’un autre poème d’Hikmet qu’on pouvait lire : “Yaşamak bir ağaç gibi tek ve hür ve bir orman gibi kardeşçesine“ “Vivre comme un arbre, seul et libre,/ Vivre en frères comme les arbres d’une forêt, Ce rêve est le nôtre!” . Des arbres et une forêt pour dire le désir de liberté individuelle et la nécessaire fraternité sans laquelle celle-ci n’a plus aucun sens. On a pu lire, ici ou là, à raison,  que les mouvements de contestation  nés à Istanbul au début du mois de juin avaient tout à voir et en même temps rien avoir avec des arbres. Gezi Park et ses arbres sont en effet devenus bien plus que des arbres, ils sont les symboles d’une contestation qui s’élève contre la dérive autoritaire d’un régime, qui redistribue encore trop peu les richesses produites, alors que le taux de croissance de son économie est vertigineux (entre 3 et 5%), et qui, via son discours religieux, tend à s’immiscer toujours plus avant dans la vie privée de ses concitoyens, et plus particulièrement des femmes.

tulaygerman_03D’ailleurs, s’il y a bien un plan sur lequel les manifestants ont déjà gagné, c’est sur un plan symbolique : ils ont imposé au monde  l’image de la réalité politique de la Turquie, de sa brutalité et de sa violence sournoise, et largement remis en cause la vision angélique que les pays étrangers avaient de l’AKP. La question est maintenant de savoir si cette victoire symbolique va pouvoir se traduire en victoire politique dans les prochains mois, si le symbole va venir imposer sa forme au réel.

Tülây German & François Rabbath – Hürriyet Kavgası:

 

Quand j’ai cherché à rencontrer Tülây German, l’année dernière, c’est tout naturellement dans les bureaux du label Kalan que je me suis rendu, dans cet ensemble bétonné peu avenant, du côté d’Unkapanı, qui est le point névralgique de l’industrie musicale d’Istanbul. Kalan Muzik avait réédité les disques de Tülây German au début des années 2000. On m’avait dit à Paris, que j’aurais peut-être une chance d’obtenir un rendez-vous, car la seule personne à laquelle répondait encore Tülây, était la femme d’Hasan Saltık, le fondateur de ce label. J’y ai été reçu par Lobna Al Lamii, alors attachée de presse. Nous avons bu du thé et passé une partie de l’après-midi ensemble. Lobna m’avait raconté l’histoire de cette maison de disque, connue en Turquie pour ses positions fortes en faveur des minorités, et qui avait défrayé la chronique au début des années 2000 en produisant les disques comme ceux de la chanteuse, Aynur Doğan, ou le groupe, Kardeş Türküler. Ces artistes avaient choisi la langue kurde comme moyen d’expression quand le simple nom “kurde” était interdit dans l’espace public et passible de poursuites judiciaires.  Ceci avaient valu à Hasan des condamnations. Hasan Saltık avait été libéré sous la pression de la société civile et d’intellectuels turcs. Lobna avait insisté pour que j’écoute les projets que la maison avait développés autour du compositeur arménien Komitas ou de cet étonnant moine, nommé Hampartzum, qui avait inventé son propre système de notation, lequel système avait été utilisé par le même Komitas pour collecter des chansons populaires arméniennes Komitas – “Complete Works for piano” par Şahan Azruni (Kalan 560) ; Gomidas – Divine Liturgy (Kalan cd517) ; Baba Hampartzum (Kalan cd116). Nous avions parlé de cette loi que l’AKP venait de faire voter, et qui faisait tomber la durée légale d’avortement à quatre semaines. Nous avions parlé de ces universitaires – des historiens – qui travaillaient sur la question kurde, et de journalistes qui avaient été arrêtés en grand nombre, au mois d’octobre précédent, sans motifs, à la faveur d’une législation antiterroriste. Mais nous avions aussi parlé de la position hypocrite des pays membres de l’union européenne sur l’adhésion de la Turquie et des enjeux géo-stratégiques et politiques de cette adhésion, pour l’intérieur du pays, comme pour l’extérieur, à un moment où le premier ministre de la Turquie se rêvait en leader pan-arabe (sic), et exploitait la fibre ottomane, et la nostalgie de l’empire. Lobna avait promis d’intercéder en ma faveur.

Les voyages, les vrais, ont toujours leur part de hasards et de coïncidence, je suppose. Les chansons de Tülây German me parlent de ces gens rencontrés dans ces nombreux aller-retour entre Paris et Istanbul, de ces gens qui vous offrent le gîte alors qu’ils vous connaissent à peine, vous ouvrent les portes de leur ville, et ne vous abandonnent pas à la contemplation admirative et distante de lieux dont la beauté est époustouflante, mais qui vous invitent à y habiter – au sens plein – avec eux. Je pense à ces connaissances de quelques jours qui passent la journée entière à cuisiner pour vous offrir le plus beau des festins en geste d’amitié, ou vous invitent aux 80 ans de leur oncle sur la foi d’une discussion autour d’un café ou d’un thé, et partagent avec vous leurs histoires, leurs chansons préférées, les livres qu’ils relisent. Tous ces gens ont fait  parti des manifestants de ces dernières semaines. Ils sont de ceux qui ont rivalisé d’ingéniosité pour ne pas sombrer dans la spirale de cette violence dont ils ont pourtant fait l’épreuve, chaque jour, et qui ont inventé une manière de se tenir ensemble qui dépasse bon nombres de clivages que l’histoire du 20ème siècle et les morts ont dressé entre les camps en Turquie. Les chansons de Tülây parlent de cette Turquie, fière et universaliste, généreuse et utopique.

Le 31 mai dernier, circulait sur internet la photo d’une jeune femme allongée dans l’herbe. Elle portait un t-shirt rouge et un short en jean. Ce n’est pas Ceydan, cette jeune femme en robe rouge qui ressemble à une simple passante et qu’un policier asperge copieusement de gaz. Vous l’avez nécessairement vue avec son sac en bandoulière, droite, échevelée et le visage incliné. Cette autre femme semble mal en point. La tête a été touchée par l’une de ces bombes lacrymogènes que les policiers tirent à hauteur d’homme pour disperser les manifestants. On la connaît. Les traits du visage rappellent quelqu’un. Et puis, vous comprenez. Il s’agit de Lobna. Vous croyiez qu’elle était partie vivre à Berlin, mais c’est bien elle. Vous apprenez qu’elle a été endormie à cause du choc et de l’hémorragie. Cela doit durer quelques jours parce que “le pronostic vital n’est pas engagé”. Cela dure une semaine. Puis deux. Et enfin, dans un soupir de soulagement, vous apprenez, il y a quelques jours qu’elle a ouvert les yeux.

Officiellement, les mouvements de Gezi ont fait cinq morts, quelque chose comme 7500 blessés. On ne compte pas les arrestations pour des motifs totalement farfelus. Les conditions de détention, elles, le sont nettement moins. Mais vous êtes heureux de pouvoir écrire quelque chose comme : Günaydın Lobna hanım. Les combats ne sont pas terminés et nous délaisserons, quoiqu’il en soit, les champs de vesce pour retourner danser.

Tüm değerli arkadaşlara….

Les deux albums enregistrés avec François Rabbath, Toulaï et François Rabbath, et Hommage à Nazim Hikmet, ont été compilés dans le cd intitulé Yunus’tan Nazim’a tandis que tous les 45 tours enregistrés en langue turque se trouvent rassemblés sur la non moins indispensable compilation ’62-’87 Burçak Tarlası. Ces deux disques sont disponibles chez Kalan. Kalan a également rassemblé sur un cd intitulé Sound of Love, tous les titres enregistrés par Tülây en français, anglais et espagnol.

KALAN MÜZIK LTD. ŞTI./IMÇ 6. Blok No: 6608 Unkapanı-Istanbul/ tel. (0212) 512 35 13.

La Tour de guet (Gözetleme Kulesi), le troisieme long-métrage de Pelin Esmer sortira en France le 11 septembre prochain.

Remerciements chaleureux à François et Martine Rabbath, Merve Gürsoy, Ceren Gür, Pelin Esmer, Lobna Al Lamii, Mehmet et Marc Özdemir, Eve Griliquez, Hüseyin Aydın, Nejla Ozkan et Elâ Nuroğlu.