La Blogothèque

The Baptist Generals Addiction

Du petit bois qui se brisait il y a dix ans à des cordes et des détails qui magnifient tout désormais, The Baptist Generals redéboulent quand on avait fait une croix sur leur folk bourré. Ils reviennent, si ce n’est à jeun, bien plus sobres déjà et c’est encore plus saisissant.

Sur le précédent album des Baptist Generals, No Silver / No Gold, sorti en 2003, il y a, au bout de trois minutes à peine, un véritable drame, un moment d’une violence inouïe. L’enregistrement (prise directe, live) du morceau “Ay Distress” touche à sa fin – la chanson est exigeante et émotionnellement forte – quand soudain un portable se met à sonner. Chris Flemmons laisse échapper des “fuck” venus du plus profond du cœur puis, après quelques secondes de silence, explose sa guitare contre un mur ou une chaise. Le bruit du bois qui se brise est effroyable, la réaction terrifiante et l’effet spectaculaire. Ce n’est plus simplement de la musique, c’est un instant de frustration magnifique et inégalable… Dix ans (et des centaines d’écoutes) plus tard, le morceau – et son apothéose dramatique – file toujours autant la chair de poule.

The Baptist Generals 2

The Baptist Generals n’ont jamais fait les choses à moitié. Un album enregistré en 2005 passe à la poubelle aussitôt ; il “sonnait comme n’importe quel album de rock indé“. Et ce n’était pas ce qu’il fallait alors à Chris Flemmons, ce n’était pas suffisant, il fallait sûrement d’autres perspectives que de rejouer du “drunken folk” comme on a qualifié sa musique d’alors, et encore plus celle d’avant. Les titres, explicites (“Alcohol”, “Diminished”, “Creeper”…) plantaient un décor pas très reluisant : bitures du lundi matin au dimanche soir et la musique, fracassée, pour exutoire. Il fallait changer, chasser les addictions tristes, les auto-flagellations complaisantes et les habitudes de loose. Il fallait parler d’autres choses, s’abreuver d’univers différents, changer de style peut-être… Parler d’amour donc, puisque Jackleg Devotional To The Heart est censé être un disque d’amour. D’amours singuliers évidemment…

 

“Make no doubt about it, you will lose it. Everything you had, you will lose it…”

Visuel THE BAPTIST GENERALS - Jackleg

Il a fallu dix ans pour y arriver. Dix ans pour passer de la sécheresse de “Ay Distress” et de la rudesse de “Creeper” à l’exubérance sobre de “Broken Glass” et à la relative luxuriance de “Oblivion Overture” (un morceau que ne renierait pas Sufjan Stevens, s’il était né au fin fond du Texas). Entretemps, Chris Flemmons a pris du galon, il a abandonné la rue, organise chaque année un festival au line-up impressionnant (35 Denton) et s’est souvenu que plus jeune il avait joué de la batterie pour John Zorn.

The Baptist Generals est passé d’un trio à un collectif d’une douzaine de contributeurs (mais Flemmons en est le seul boss), les chansons ont cessé de s’apitoyer sur elles-mêmes, certaines sont restées des épures, d’autres ont pris des dimensions et ampleurs remarquables (faux-départs, chœurs, arrangements de cordes et semblants d’orchestres). Elles ont surtout gagné en sobriété et limpidité dans la production (passées de la cuisine au véritable studio d’enregistrement), le chant et l’attitude… jusque dans la reprise (un “Morning Of My Life” des Bee Gees, de toute beauté) et les petites tentatives plus expérimentales. Elles parlent d’amour, à la Chris Flemmons, c’est-à-dire avec ironie (“She told me I was her king / Cause I paid her well”) et beaucoup de distanciation. Mais on ne s’attendait pas au texan lover, évidemment.

Dans la vidéo de “Fly Candy Harvest” (un single qui n’est pas présent sur le disque), on voit Chris Flemmons qui détourne un repas de riches puants en petite orgie d’ex-péquenots ravis. Sa guitare porte quelques stigmates de coups anciens (un clin d’œil ?) mais sa musique respire la revanche… On le voyait comme un gueux, cousin d’armes de Vic Chesnutt et de Daniel Johnston, maltraitant les instruments comme d’autres s’auto-mutilaient. On le retrouve en songwriter apaisé et avisé. Un coup de vieux, mais dans le bon sens…

The Baptist Generals – Jackleg Devotional To The Heart, disponible chez Sub Pop.