La Blogothèque

Balmorhea, voies alternatives

Ou comment, avec un disque jouissif et foisonnant, prendre le contrepied d’un parcours jusqu’ici marqué par l’épure et fragilité. Tout cela sans perdre son âme, en gardant finesse et tact. Balmorhea, quintet instrumental texan, déconcerte et réjouit d’un seul mouvement.

Jusqu’ici tout était simple.

Il y avait un chemin, patiemment tracé, un objectif au bout du chemin. On l’avait suivi presqu’aveuglément et on avait été récompensé, plus qu’on aurait pu l’imaginer.

Ce chemin, on l’avait pris en route. On avait manqué les premiers pas. Parce qu’en ce temps-là, 2007, si proche et si lointain déjà, on ne se préoccupait pas forcément d’un album éponyme autoproduit par deux amis, là-bas, loin, au Texas, sous les auspices d’une petite ville de l’ouest de l’état, avec les moyens du bord, un équipement maigre. C’était un sentier à arpenter comme il en existait tant d’autres, on ne prenait même pas la peine de le reconnaitre. On y reviendrait pourtant souvent plus tard, c’était là que tout avait commencé, c’était émouvant, et en toute objectivité, déjà lumineux et éclairant.

Le chemin s’était bientôt élargi, l’entreprise nécessitait du renfort, des cordes
supplémentaires, de la main d’œuvre. C’était Rivers Arms, en 2008, c’était plus
structuré, ça avançait de concert, çà s’éparpillait un peu moins au vent, tout en
gardant le cap initial.

Illustration BALMORHEA

La  conquête  était  lancée,  elle  aboutissait  presque  aussitôt.  C’était  All Is Wild, All Is
Silent,  en 2009, l’explosion des  sens  presque :  des  chœurs  du  fond  de  l’orchestre  qui  embarquaient  tout  sur leur passage, de l’emphase romantique qui côtoyait du recueillement sombre, des épopées de poche qui défiaient la notion de miniature, des siècles d’art en quelques minutes…

On était arrivé, au milieu du désert, après avoir traversé des grands espaces vides pleins d’inspirations. Un oasis, où l’on pouvait ralentir, se poser, prendre son temps pour observer. C’était plus aisé la nuit, pour apercevoir les étoiles, il n’y avait pas la pollution des lueurs de la ville. C’était Constellations, en 2010. C’était apaisant, presque religieux, il fallait ainsi que le live, AtSint-Elisabethkerk, soit enregistré dans un lieu de culte pour mieux témoigner de sa ferveur tranquille.

Balmorhea, c’était donc finalement cela, la quête d’une sorte d’accomplissement spirituel, une exigence de plénitude, une musique digne et belle. On aurait pu rester là, immobile, pendant des années. En profiter, s’en rassasier, en jouir encore. Mais, pour des artistes, l’immobilisme est une petite mort. Ca ne pouvait pas durer, la contemplation paralysait, les lauriers pesaient, il fallait reprendre la route, s’ébranler au son d’un double single “Candor/Clamor” véhément et précurseur isolé.

Visuel STRANGER

Il fallait reprendre la route donc. Si on ne savait vers où, eux le savaient, ou faisaient semblant de le croire. Vers un Stranger qui porte son nom comme une évidence : quelque chose d’étrange, de singulier, d’incongru presque… Rien d’extra-ordinaire, rien de révolutionnaire ni de nouveau (“Days”), mais une façon inédite d’organiser les choses, de revisiter certaines habitudes, de bousculer des léthargies récentes (“Dived” et ses chœurs du fond). Il y a dans ce disque tous les éléments constituants des albums précédents, mais “dans un désordre savamment orchestré”.Stranger, ce sont des grands espaces autrefois vides et désormais colonisés, habités et bruyants (“FakeFealty”), c’est l’impression de toucher du doigt un avenir qui lorgnerait déjà vers un revival quelconque, de faire un bond en arrière et d’entendre du mainstream daté (“Jubi”) mais joué avec subtilité (car Balmorhea est un groupe esthète et érudit, cela s’entend en toutes circonstances). Ce sont des perspectives nouvelles venues loin (la calypso de “Masollan” ou de “Pyrakhanta”, des influences prog ou jazz aussi) rassemblées en un même lieu, ce sont des échappatoires comme autant d’influences extérieures qui abreuvent en masse.

Un trop plein : s’en échapper devient une nécessité, le chemin offre de multiples bifurcations, d’innombrables changements de direction et des paysages qui se transforment en quelques secondes. C’est “Pyrakantha”, un mot qu’on ne comprendra pas formellement, mais dont les sonorités évocatrices résument l’état d’esprit : flou, embrouillé, submergé…

Jusqu’ici  tout  était  simple.  C’était  avant.  Avant  Stranger.  Avant  qu’on  ne  réalise
encore  une  fois  qu’avec  Balmorhea,  le  chemin  qu’on  parcourra  sera  définitivement
long, riche et passionnant…

Balmorhea – Stranger (Western Vinyl), déjà disponible.

Balmorhea sera en concert à Paris, à l’Espace B, le vendredi 29 mars.