La Blogothèque

Björk : chants fertiles

Entre deux concerts parisiens, Björk nous a expliqué quels ressorts avaient présidé la réalisation de son dernier projet, Biophilia. Sans s’étendre sur la discussion que nous voulions engager sur ses vingt ans de carrière. Sujet pourtant passionnant, qui révèle l’absolue cohérence d’une oeuvre en permanente recomposition.

Puisqu’il est inconvenant de donner l’âge des dames, puisque celle-ci n’a jamais vraiment fait le sien, disons que Björk a vingt ans. L’âge de son œuvre. L’âge de Violently Happy, Human Behaviour, The Anchor Song et autres pépites lâchées au monde en 1993 avec sa voix de perles et d’acier. Vingt ans que la chanteuse islandaise, jusqu’alors connue d’un microcosme pour son travail en groupe, a débuté une carrière solo fracassante, qui ferait d’elle, du jour au lendemain, une méga-star planétaire. Cette méga-star était en France ces derniers jours, à Paris, où elle n’avait jamais fait que passer, pour présenter la version scénique du projet tentaculaire qu’elle porte depuis 2008, un projet fait de sève, d’atomes, de galaxies, d’iPad et de leçons de chose musicale. “J’ai adoré le fait de rester à Paris un bon moment, nous a-t-elle confié par e-mail entre sa résidence au Cirque en chantier et ses deux spectacles au Zenith. Les résidences : une idée géniale pour des musiciens comme moi qui n’ont toujours passé qu’un jour ou deux en ville pendant des tournées.”

Sans énorme écho médiatique – rien à voir avec sa présence sur tous les canaux des années 1996 à 2000 – Björk a refusé du monde et a été ovationnée comme une idole, avant même de délivrer la première note. Quelle que soit son actualité, sa proposition artistique, son look ou sa formule scénique, l’Islandaise est une icône. Son acte de naissance l’a propulsé au sommet parmi les pop stars ; par acte de naissance, on parle ici de l’impact qu’a eu son œuvre initiale, ses trois méga-classiques personnels, éclectiques et audacieux, Debut (1993), Post (1995) et Homogenic (1997). Trois albums dont on avait perçu à l’époque qu’ils étaient la pop music du futur, et dont il est troublant de constater aujourd’hui qu’ils n’ont toujours pas d’âge, eux ; et sans doute n’en auront-ils jamais.

Björk a mis du temps pour prendre la mesure de l’influence qu’aurait cette trilogie sur le reste de sa carrière de chanteuse. Cumuler comme elle l’a fait réussite commerciale, audace artistique, hype la plus pure et capacité d’innovation musicale n’a été qu’à la portée d’une poignée de musiciens dans l’histoire de la musique populaire. La dame l’a réalisé trois fois, en repoussant à chaque fois les limites de l’essai précédent. Le rythme de son oeuvre depuis, s’est ralenti, tout en restant exempte de long tunnel et plutôt exemplaire dans son contenu. Ce que Paris a vu en cette fin d’hiver, c’est la capacité constante de la chanteuse à assumer cet héritage et à défricher des territoires que la cartographie de la variété n’avait jamais dessiné.

Bjork_Biophilia_2Ce projet se résume en un mot : Biophilia. Biophilia est peut-être la première œuvre musicale à pouvoir se décliner quasiment à l’infini et à avoir été conçue pour cela. C’est un album certes classique (10 titres disponibles en CD et en téléchargement), c’est une série d’applications iPad qui étirent les frontières de ses propres morceaux, c’est aussi une performance scénique pointue (on y reviendra) et c’est enfin un projet éducatif actuellement en cours de déploiement en Islande. “Dès le début du travail sur Biophilia, j’avais en tête que cela pourrait devenir un programme éducatif pour enfants, explique-t-elle. Un vrai fil rouge. J’ai une idée assez précise de ce que devraient être des leçons de musique et je l’ai expliqué à un professeur islandais. Quand je suis en tournée, je me dédie à ma vie de chanteuse 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Mais ensuite, probablement plus tard cette année, j’ai l’intention de développer personnellement le programme, en intégrant toutes les leçons que nous aurons reçues après cette tournée autour du monde”.

Le spectacle est à l’image du savoir enseigné et de l’album : intrigant et affranchi de moult académismes. Il est articulé autour d’un message à portée quasiment métaphysique, qu’il faut bien résumer par une formule, alors disons ceci : comment les lois de la nature physique et de la biologie s’expriment dans la musique, voire en chaque personne, puisque l’anthropomorphisme est suggéré par les paroles. Bio-philia : “sympathie pour la nature”, si on ne se trompe pas. “Ici on prend en compte à la fois l’aspect macroscopique, comme les planètes, mais aussi l’aspect microscopique, comme les atomes, dit Björk comme si elle enfilait poupées russes pour faire comprendre sa démarche. Et de cette manière, comprendre le son, comment le son se déplace et comment les notes se comportent dans une pièce, comment elles se réverbèrent sur les murs et entre les objets ; tout cela se rapproche de la façon dont les planètes ou les choses microscopiques se comportent.”

Avec son niveau de notoriété et de crédit, Björk pourrait se présenter sur scène seule avec un piano. Ou un laptop. Ou un percussionniste plus ou moins conventionnel. N’importe quoi : ça fonctionnerait (et d’ailleurs ça fonctionne quand elle est accompagnée par un seul clavecin en fin de show). Tout lui va, car il y a cette voix… Parlons en de cette voix, totalement unique et à la marge de tout ce qui a un jour été gravé dans un studio. Nous lui avons demandé comment elle sonnait avec le filtre de son oreille interne. Elle nous a fait une réponse à son image. Énigmatique mais efficace. “Lush”, point à la ligne. Un mot que l’on peut comprendre de plusieurs façons : “luxuriante”, “fraîche”, “délicieuse”, “fertile”, ce qui n’est pas si éloigné des sensations de notre oreille externe, finalement. Cette voix, l’Islandaise a cru la voir disparaître au cours des derniers mois. La faute (surtout) à un nodule qu’elle a fini par se faire retirer et (un peu) à une technique vocale qu’elle a fini par travailler après tant d’années à la violenter par une pratique intuitive. Elle en est ressortie avec un son tout neuf : entendre Björk chuchoter une mélodie ou hurler un refrain technoïde reste une expérience qu’un mélomane doit ressentir une fois dans sa vie. Une voix bleue, perçante, tant de fois comparée à un pic à glaces qu’on a spontanément envie de se débarrasser de cette image tout en admettant qu’elle a un sens.

Bjork_Biophilia_1La scénographie de Biophilia est à l’image de l’évolution que Björk a donné à sa musique depuis Homogenic : conceptuelle et complexe. Trois musiciens sont affairés à des instruments qu’on a plus de chances à trouver dans un laboratoire que dans le music store du coin. Vingt choristes féminines capables des tapis harmoniques les plus fouillés enveloppent la voix de l’artiste. Ce parti pris artistique bonifie la voix de Björk et révèle sa musique dans ce qu’elle est devenue fondamentalement depuis les croisières orchestrales et scintillantes de Vespertine (2000) : une recherche. Très cérébrale ? C’est bien possible. Un peu abstraite ? Inévitablement parfois. Extrême dans ses élans rythmiques et ses recherches mélodiques ? Sans contestation possible. L’expérience Björk 2013 est une expérience artistique totale (scénographie, vidéos, costumes, musique bien sûr), d’autant plus impressionnante qu’elle bouscule nos modes de réception classique. On ne voit pas les basses sur scène mais on les ressent dans le corps, comme venues de la terre, comme un mini-séisme. Les rythmiques sont insaisissables et flirtent anormalement avec la ligne mélodique. Peu de refrains, pas de couplets, mais des phrases mises en mélodies comme des lianes entre deux étoiles. Impossible d’accéder immédiatement à ces propositions avec la même spontanéité que Violently Happy ou It’s oh so quiet. Impossible cependant de rester insensible à un tel déluge de vibrations rares.

Björk, sur l’échange que nous avons eu avec elle, n’a pas vraiment souhaité entrer dans la discussion sur le lien entre son œuvre actuelle et ses enregistrements passés. “Dès qu’on s’est mis à travailler sur ce projet à l’automne 2008, j’ai évoqué l’idée de sortir de l’habituelle structure 4/4 parce que je stagnais, a-t-elle dit il y a quelques mois. J’avais besoin de changement. J’ai eu l’impression que l’électronique commençait à être prête pour me permettre de faire quelque chose de manière impulsive.” Sur scène comme sur “bande”, les chansons de Biophilia assemblent cependant des pistes sonores apparues dans chacune des œuvres de Björk et en proposent la synthèse, puis le prolongement. Biophilia sonne notamment comme un formidable agent de réhabilitation de Medulla, l’album exclusivement vocal paru en 2004. Un peu trop discrètement célébré à l’époque, submergé qu’il était par la vague du retour du rock à guitares, il apparaît avec le recul comme la pierre angulaire de l’œuvre de l’Islandaise. Tout ce qui a suivi ce disque – Volta, et Biophilia donc – assume l’héritage sonore de ce qui précédait, Homogenic et Vespertine, en étirant à chaque fois le tissu vocal du timbre que divine nature a confié à Björk. La grammaire de chaque morceau est une mine pour les musicologues de ce siècle.

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Biophilia est aussi le disque le plus islandais de Björk depuis Homogenic. Les images projetées sur scène et le choix de reprendre Joga en furent l’ultime révélateur à Paris. “Emotionnal landscapes”… Voilà qui pourrait être un plan B pour le titre de Biophilia, album hanté par les rapports entre l’homme et les matériaux qui le composent, l’entourent, et tissent ses émotions. Il faut avoir vécu dans un endroit si brutalement encastré dans les forces de la nature pour avoir une préoccupation artistique, poétique et quasiment philosophique de cette ampleur. “La musique de Biophilia est simple et directe” nous a opposé l’artiste quand nous l’avions questionné sur ce qui l’avait guidé dans ces choix formels inaccessibles à la plupart des artistes qui ont la chance d’enregistrer des albums. “Dois-je en déduire que Biophilia n’a pas tant de chose à voir avec l’échelle humaine?” s’est-elle inquiétée à une autre de nos questions. Réponse négative, madame : la recherche de sens est l’activité la plus humaine qui soit.
Björk réalise sous nos yeux l’un de ces gestes artistiques que l’on salue généralement dans les nécrologies, ou au moment d’une méga-rétrospective de fin de carrière : elle recherche de nouvelles formes musicales à chaque essai, interroge les arts et techniques de son époque avec la curiosité d’une pionnière, manipule l’ADN de chaque mélodie. Entre le territoire inconnu et le territoire prévisible, elle choisit toujours la première option ; toujours belle, pas forcément confortable. Le genre d’itinéraire artistique total dont on voit peu d’équivalent dans l’histoire de la pop. Tim Buckley passant de la folk classique aux abstractions poétiques héritées du free jazz ? Talk Talk assumant la mue entre rock FM et épure stylistique totale ? Quelque chose dans le genre, en plus marketté, certes, mais avec une maîtrise formelle encore plus percutante et une conceptualisation beaucoup plus poussée.

Vingt ans, sept albums (hors BO), une œuvre d’une cohérence exceptionnelle, c’est une éternité à l’échelle de notre XXIe siècle galopant même si “d’une certaine manière, l’industrie de la musique n’a pas tant que ça changé pour moi” nous explique la star. “Je fais toujours de la musique pour les gens que cela est susceptible d’intéresser. Mais je dois reconnaître que j’ai été très aidée par les ordinateurs, qui m’ont aidée à devenir beaucoup plus indépendante en tant que musicienne. La différence, c’est qu’il est devenu impossible de financer un projet avec la vente des CDs du précécent, aussi j’ai l’impression de revenir en adolescence, au bon vieux temps du DIY. J’ai déjà fait ça. Je suis entourée de personnes qui ont le même background punk et qui l’utilisent pour faire de la musique.”

Du punk à Biophilia : de nos échanges avec Björk par écrans interposés, c’est bien le seul lien entre sa carrière d’avant et sa carrière du moment que nous avons obtenus d’elle. L’artiste a horreur de se retourner. Il est vrai que le vertige pourrait se saisir d’elle puisqu’elle nous a dit ne pas encore avoir épuisé toutes les recherches musicales qu’elle souhaitait effectuer. Elle présente surtout cette réserve comme un besoin créatif pas négociable. “Je ne sais pas (vers quoi je vais m’orienter ensuite), nous a-t-elle écrit. L’une des sensations que je préfère, au début de chaque période, c’est justement ne pas savoir. Cela doit être un mystère complet.” Björk est toujours au commencement de quelque chose. Source déjà inépuisable pour la musique du présent et toujours fertile pour celle du futur.