La Blogothèque

Parce qu’on a toujours été les vrais gentils

Yo La Tengo – Ohm (extrait de Fade)

La plupart du temps, on raconte n’importe quoi. C’est pas grave, y’a que ça qui compte, les légendes, au final. En fait, on n’était pas les mecs cools que les filles regardent dans les soirées. En fait, on était rarement invité aux soirées. On était juste socialement inadapté avec les mecs parce qu’on n’avait rien à foutre du foot, et transparents aux yeux des filles parce qu’on n’aimait pas aller en boîte. La vie n’avait, déjà à l’époque, que très peu à voir avec les films de Judd Apatow. En fait, le petit gros avec le T-shirt Sonic Youth, il ne finit pas par séduire l’intello cool et mignonne qui écoute les Pixies. En fait, quand une fille comme ça existait, on était persuadé qu’elle sortait avec un mec déjà en fac, qui avait déjà une voiture, et qui était bassiste dans un groupe qui avait déjà joué dans une vraie salle, pas juste dans une fête d’anniversaire comme nous. En fait, les filles comme ça étaient timides et solitaires, comme nous, mais on ne l’a su qu’après.

Tu crois vraiment qu’on était les stars du lycée ? Dis-toi que la première chose qu’on a réussi à faire avant que ce soit cool, c’est d’être des losers. Et pour le coup on était bien bien en avance. Et ne crois pas ce qu’on raconte maintenant, ni le « grunge » ni la chanson de Beck n’y avaient fait quoi que ce soit. Les films de Kevin Smith se passaient loin, très loin. D’ailleurs, chez nous, ils ne passaient même pas. On voyait les présentations à la télé. Mais les films, au mieux, on les trouverait, en VF, 3 ans plus tard au vidéoclub. Pour les disques, on s’en sortait mieux au niveau de l’approvisionnement. Faut dire que ça nous intéressait plus. Y’avait même que ça qui nous intéressait. Au point d’être nul en classe. Au point de ne parler que de ça, tout le temps.

On était nul à l’école, ouais. Même là. Pas nul genre génialement nul, non. Juste des cancres moyens. Maintenant on est vieux et on écrit sur des sites et dans des magazines et on fait des formules qui claquent les yeux avec des mots compliqués, des phrases non verbales et des références obscures pour te faire croire qu’on est cultivé mais en fait c’est du vent. Rien que du vent. (Tu vois.)

Y’avait qu’un truc qui nous sauvait, au fond, c’est qu’on n’a jamais vraiment été des méchants. Égocentriques, jaloux, feignants, geignards, profiteurs, parfois même un peu voleurs oui, mais méchants, non. Peut-être même que quelque part, on avait des valeurs. Oh pas les trucs hyper réfléchis derrière lesquels on faisait semblant de se réfugier, hein. Bakounine, on ne l’a jamais vraiment lu. Mais ça pouvait un temps sertir notre vacuité de quelques éclats de conscience sociale.

Si bien que le jour où on nous a dit qu’on allait devoir écraser nos semblables, apprendre à se vendre, être des tueurs pour réussir, blah blah blah, on a fait ce qu’on savait faire le mieux : ne pas réussir. On ne saura jamais au final si c’était par flemme, par incapacité ou du fait de ces fantômes de « valeurs ». Mais on n’a pas réussi. C’est même ça qui a fini par nous réunir, à un moment. Une grosse bande de losers beaucoup trop vieux et ventrus pour être ados et beaucoup trop ambitieux pour être adultes. Alors on s’est dit que c’était pas grave.

Photo © Barry Yanowitz