La Blogothèque

Vide-poches #12

Parce que les dernières neiges n’ont pas tout à fait fondu mais qu’on rêve déjà de ranger les bottes au placard et d’aller danser. De s’enfermer dans des salles de concert moites, respirer à pleins-poumons la sueur de son voisin et les vapeurs éthyliques. Parce que le printemps revient bientôt et qu’en attendant, faut bien s’occuper, voici notre dernier vide-poches hivernal.

Maston – “Young Hearts” (Shadows – Trouble In Mind Records)

Dans la famille Touble in Minds Records, vous connaissez surement déjà Jacco Gardner. Avec un peu de chance on vous parlera bientôt autant de ce nouveau venu. Comme tout le catalogue de ce formidable label de Chicago, la musique de Maston est délicieusement anachronique : bienvenue dans les années 60 en Californie. Certains haters de la tendance hurleront au pastiche, les plus malins à la juste inspiration. A l’écoute de “Young Hearts”, sans hésitation, je suis des deuxième, je danse avec ma couronne de coquelicots et je cours acheter son premier album, Shadows, qui est sorti le 12 février. [Dali]

Fuzz Puddle – A Walk In The Rain (It’s Good – Gnar Tapes)

Pour qui tombe sous la charme des disques de White Fang et des Memories, les symptômes du manque peuvent se faire  sentir très vite. Leur musique, composée, jouée, enregistrée à l’arrache, bien au-delà de l’idée même de lo-fi, s’écoute d’autant mieux que l’on peut s’en foutre jusque là. Ça tombe bien : la bande ne cesse d’accumuler les projets annexes, de sortir des cassettes (disponibles sur Bandcamp) chez les excellents labels Burger Records et Gnar Tapes, et de nous présenter leurs copains qui en font tout autant. C’est sale, de mauvais goût, et c’est bon, comme  nous le rappelle en toute simplicité le titre de la cassette de Fuzz Puddle. Une décontraction absolue dans les mélodies à l’évidence pop toujours renouvelée, des synthés sans doute trouvés dans les poubelles du quartier, beaucoup d’effets pourris sur les guitares, et au final, l’esprit parfaitement vivant d’un certain rock, brut et naïf, que l’on a vu planer des États-Unis à la Nouvelle Zélande en passant par l’Écosse. Un rock que les frères Fair, qui sonnaient pourtant bien différemment, ne renieraient pas. [Starsky]

Endless Boogie -” Taking Out The Trash” (Long Island – No Quarter / Differ-Ant)

2013. Quelque part dans Brooklyn, une poignée de réfractaires reste convaincue du pouvoir sexuel de la guitare, persuadée qu’un jam salement dégueulasse peut aider à repeupler le monde et redonner à la chlamydia ses lettres de noblesse. Endless Boogie fait partie de ceux-là. Dix ans que la clique menée par Paul Major déclinent à l’infini l’algorythme écrit au chibre par Junior Kimbrough. Long Island, le troisième album des new-yorkais ne déroge pas à la règle des précédents, dix morceaux étirés dans la langueur,  taillés pour faire transpirer ta daronne et transformer le sol des juke-joints en marécage de foutre cosmique. Le groupe jouera  au Point Ephémère le 17 avril prochain, je prédis en conséquence un pic de natalité autour de janvier 2014. [François V.]

Darkstar – “You Don’t Need a Weatherman” (News From Nowhere – Warp Records)

Qui a besoin d’un présentateur meteo après tout ? Ça va, on a vu, ça caille, cet hiver n’en finit pas de n’être que dépression et excression de mucus. File moi du soleil. Pour le sommeil on verra quand on en aura marre de danser. [NoiseNews]

Dear  Eyes  – “Go Train Fast Love” (Happy Sad EP / Non signé)

Le petit Robert Smith Jr. s’est fait gronder par son papa. Non content d’avoir foutu le bordel dans la discothèque familiale en rangeant les vinyles de Siouxsie dans les pochettes de Blur, voilà désormais qu’il sèche les cours de “new wave, perfectionnement” dispensés par le paternel à toute une flopée d’apprentis khôlés (le jeune Lescop étant le plus fayot d’entre eux) pour suivre en douce les formations “le beat pour réveiller le goth” (que Papa avait suivi en son temps, plus doué pour la théorie que pour la pratique au demeurant). Le professeur, un certain Jamie Smith (dit XX), y enseigne la batterie à deux doigts, art ancestral de l’épure qui ne se maîtrise qu’après des années d’études. Et c’est qu’il y excelle, le garnement, revenu aux “fondamentaux” plus synthétiques après s’être un temps rebellé dans le métal et la guitare à testostérone. Et s’être incarné pour l’occasion prometteuse – un premier EP à venir – en un trentenaire parisien, jouant solo ou presque…[Rockoh]

Anika – In The City (Chromatics Cover) (Anika EP – Stones Throw Records)

Plus qu’un frisson, un climat Fermer les yeux, imaginer une soirée underground dans une cave du vieux Berlin où l’on n’aurait d’yeux que pour elle : Annika Henderson,  dite Anika . Troublant cocktail anglo-allemand, exquise créature blonde d’une obscène beauté, elle s’offre au dancefloor moulée dans du cuir et juchée sur des stilettos vertigineux. Caresses psychotropes, visages Pasoliniens qui se frôlent dans cette cave ou dans mon esprit, je ne sais plus… Réinvestir la pépite des Chromatics et imposer une sensualité inédite. Machiavélique horlogerie rythmique disco et krautrock sur laquelle les corps s’emboîtent… telle est l’ambition du pygmalion de la belle, Geoff Barrow, qui noircit avec bonheur le tableau dessiné par Johnny Jewel et plombe magnifiquement l’ambiance avec une basse à crever de beauté.

Midnight walkers Midnight eyes …

Loin du velours de Ruth Radelet, une voix grave, étrange, suave et malsaine vampirise les esprits. Atterrir brutalement à New-York, au Max’s Kansas City , entrevoir  l’ombre de Nico au mitan des Seventies ou percuter une toute jeune Kim Gordon à l’aube des Eighties. Plus qu’un narcotique, une drogue dure. Nouvelle héroïne.

Whisper to me Ask me Why?

Intense histoire d’amour noir qui s’achève au petit matin. Mélancolie noyée dans les daiquiris. Lignes de vie qui s’étiolent sur l’asphalte…

Shining violence ,

In The City …

[Co-SwEuphoria]

Tropical Horses – “Death To Feminism” (Stand On The Beach EP / SR)

Lo-fi ? Garage rock ? Noisy ? On s’en fiche ? Ok, ok, on s’en fiche. C’est la mort du féminisme. Caroline Fourest emmerde le monde pendant que nues à côté des cloches de Notre Dame d’autres cloches éructent des anathèmes qui ne sont même pas des revendications.  Death to Feminism, la Barbe nous barbe à Sciences Po (ou ailleurs). Voilà ce qui arrive quand on finit par croire que lutter, c’est faire parler de soi. “Death to Feminism“, chante Tropical Horses, comme un seul homme. Et ça tombe bien, d’ailleurs, il est seul avec sa pédale de loop pour faire autant de bruit qu’une troupe. Il parait qu’Orelsan fait de la chanson à texte, il parait qu’Indochine avait un troisième sexe, il parait que le féminisme n’est pas tout à fait mort, il parait même qu’il bande encore. [Disso]

Marc Desse – “Video Club” (Video Club 7″ – Bleeding Gold Records)

Dans une vie précédente, quand il jouait dans un groupe, Marc Desse a peut-être vu l’intégrale de Jacques Deray. Puis il a dû découvrir, comme Pendentif, Rohmer au vidéo-club de la rue de Poitou : d’où quelques jolis morceaux où les guitares aigrelettes et la présence d’une voix féminine haut perchée font parfois penser au Philippe Katerine des tout débuts (celui des cassettes Heol avec Anne et Bruno). Repéré par le label US Bleeding Gold, changement de décor : les démos sur quatre-pistes s’envolent pour Detroit et le studio de Christopher Koltay (Akron/Family, Lotus Plaza), d’où revient ce « Video Club » tubesque. Les voix en duo s’y entrelacent au flux et reflux des guitares, entraînant la même adhésion immédiate que le premier album de Diabologum. Pas la peine de retourner le 45 tours sur la face B : on remet encore une fois la face A, pour que la pluie qui bat contre la vitre continue à être celle d’un film de Michael Mann.
[Fandor]

MAUVE (Arnaud Le Couëfflec Vs. Jorge Bernstein & The Pioupioufuckers) – “L’amour élastique” (Mauve / Super Apes Label)

Elmer Food Beat, Marcel et son Orchestre, Les Wampas ou Les Fatals Picards ayant eu l’heur de réussir, à quelques occasions, la conjugaison d’une exigence artistique avérée et de textes humoristiques de qualité, et à l’heure où l’on encense un renouveau pop à la française qui flirte pourtant bon avec le lisier et la fange, il est bon de savoir aussi verser dans la gaudriole lettrée et le rock de salon. Et donc Mauve, autre couleur de l’amour, parce que (La) Blanche était prise, et que Rose, non vraiment, on ne pouvait pas…
[Rockoh]

Rainforest Spiritual Enslavement – Homes Built Over The Sea (Black Magic Cannot Cross Water 12″ – Blackest Ever Black)

Derrière ce titre énigmatique,  une légende voulant que ces enregistrements soient le testament  sonore d’une troupe de missionnaires chrétiens disparus au cœur de la forêt tropicale papouasiennes dans d’obscures circonstances. Ces cassettes, retrouvées à Port Moresby dans les années 80, auraient depuis circulé dans un cercle restreint d’initiés comprenant Dominick Fernow (Prurient, Vatican Shadow).  Ce dernier décida alors de publier cet héritage maudit sur son propre label, Hospital Productions. Véridique ou pas, là n’est pas le principal. Le premier volet de la série – aujourd’hui rééditée en vinyle sur Blackest Ever Black – est suffisamment maléfique pour écrire sa propre histoire, indépendamment de la volonté des hommes. Quelque part entre field-recordings crasseux, ambient vicié et musique de giallo taillée à l’os, on pense à Kurz, à Aguirre,  à la pluie incessante et  ces putains de moustiques. En gardant bien en tête la folie qui nous guette, inéxorablement, au cœur des ténébres. [François V.]