La Blogothèque

New York Is Killing Me

En 2010, Gil Scott-Heron faisait paraître son dernier album, “I’m new Here”, avant de s’éteindre, à l’âge de 62 ans. Alec Wilkinson a rencontré à plusieurs reprises l’auteur de “The Revolution Will Not Be Televised” – un titre fondateur, et l’une des chansons les plus lucides qui ait été écrite sur ce qu’on a appelé “révolutions” à la fin des années 60, et sur la société du spectacle -, chez lui, dans sa “cave”, à Harlem, durant la dernière année de sa vie. Il en résulte cet émouvant portrait initialement écrit pour le New Yorker, et publié aujourd’hui dans son intégralité dans la Revue Feuilleton.

Alec Wilkinson revient avec “le vieux sage” et quelques acteurs de la scène funk et hip hop, sur l’enfance de Scott-Heron, son rapport à la musique et aux mots – Gil Scott-Heron est aussi romancier -, ses femmes, ses addictions, l’enregistrement de “I’m New Here” et sur l’importance de son phrasé dans la genèse du mouvement Hip Hop. En voici quelques extraits…

 

 

I

Gil Scott-Heron semble perdu l’espace d’un instant, puis il dit : « On devrait s’écouter un peu de musique ». Il choisit une de ses anciennes chansons intitulée « Racetrack in France », à propos d’un festival auquel il a participé dans les années 70. « Ça me gêne un peu de mettre la musique d’un autre » avoue-t-il timidement. « Je n’arrive à savoir comment les bons moments ont été composés. »

Lorsqu’il m’est arrivé de parler à ses anciennes connaissances, elles m’ont répondu préférer garder de lui le souvenir d’avant. Avant, c’est-à-dire avant qu’il ne se mette à insatiablement fumer du crack, drogue particulièrement dévastatrice. Jeune, son visage était long, fin, légèrement arrondi, comme encadré par ses cheveux qui fleurissaient sur son front telle une haie. Il y avait dans son regard quelque chose de sinistre, de distant, de légèrement soupçonneux. Il était déjà maigre à l’époque, mais aujourd’hui, il ne lui reste plus que la peau sur les os – un squelette tout habillé. Il a le crâne dégarni, et ses cheveux qui partent dans tous les sens ressemblent à de la barbe à papa. Ses joues sont creuses et très marquées. Consterné par son apparence, il n’aime pas croiser de miroir. Il aime s’asseoir par terre en tailleur, avec à portée de main son chalumeau, ses cigarettes, et quelque chose à boire ou à manger. Il se nourrit presque exclusivement de fruits et de jus. Le crack rend anxieux et mal à l’aise alors, pour relâcher la tension, Scott-Heron aime à s’allonger de temps en temps sur un côté, ou bien tend la main pour aller chercher sa cheville opposée, puis pose parfois un coude sur un genou pour, peut-être ensuite, réunir les plantes de ses pieds, au point de ressembler à un pandit.

 

 

La voix de Scott-Heron s’est toujours mieux prêtée à la déclamation qu’au chant – durant sa jeunesse, on aurait cru entendre un écrivain chantant. En 1971, il enregistra une seconde version de « The Revolution Will Not Be Televised » et Ron Carter, le bassiste qui jouait sur ce morceau, m’a confié : « Ce n’était pas un très bon chanteur, mais, avec cette voix-là, même s’il avait chuchoté, ça aurait été énergique. C’était une voix faite pour Shakespeare. » La fumée de cigarette altère le timbre et la portée d’une voix, et Scott-Heron fume depuis des décennies, rendant sa voix moins polyvalente mais plus rauque, voire plus singulière.

Scott-Heron dit qu’il écrit et enregistre sans cesse des chansons, mais il n’a sorti que deux albums depuis 1982. (Entre 1970 et 1982, il en a sorti treize). Il écrit la nuit, lorsque tout est calme, mais seulement, explique-t-il, lorsque les esprits lui soufflent une parole ou une mélodie. (…)

 

Gil Scott Heron/Marrel

II

Un ouvrage purement historique retraçant les origines du rap relaterait que le genre est né à l’été 1973 grâce à des DJs du Bronx, parmi eux des Afro-Américains, des Portoricains et des Jamaïcains, et plus particulièrement grâce à un DJ connu sous le nom de Kool Herc. Les pionniers de ce genre participaient à des fêtes où l’on dansait sur des versions épurées de musiques enregistrées puis arrangées dans le but d’accélérer la pulsation rythmique. Ces musiques allaient de paire avec un langage et des histoires simples. « Le hip-hop a ces propres mythes et ces propres histoires épiques » raconte Greg Tate, critique de hip-hop. « Gil est un genre à lui tout seul. »

L’héritage légué par les Last Poets et Scott-Heron fut plus profondément revendiqué par une deuxième génération de rappeurs défendant certaines convictions sociales. Parmi eux, on compte Chuck D., du groupe Public Enemy, qui m’a confié avoir entendu Scott-Heron pour la première fois dans les années soixante-dix, lorsqu’il était adolescent. Scott-Heron et les Last Poets « ne sont pas seulement importants ; ils sont nécessaires, en cela qu’ils représentent les racines du rap – cette idée de prendre un mot et de le juxtaposer à une certaine musique, m’a-t-il dit. On peut chercher du côté de Ginsberg, des poètes de la Beat Generation ou de Bob Dylan, mais Gil Scott-Heron incarne la manifestation de la parole moderne. Avec les Last Poets, il a ouvert la voie. En quoi sont-ils nécessaires ? Disons que si tu essayes de faire des pancakes, mais que tu n’as ni eau, ni lait, ni œufs, tu te lances dans une entreprise irréalisable. En associant musique et mot, jusqu’à la voix, tu suis le modèle qu’il a mis en place. Son rap est rythmé, parfois chantant, le style est énergique, et toutes ces caractéristiques se retrouvent encore aujourd’hui. » Lorsque j’ai demandé à Scott-Heron son avis sur ceux qui lui attribuaient la naissance du rap, il a répondu : « Je crois simplement qu’ils se trompent. »

Scott-Heron fut l’un des premiers musiciens à signer en 1975 sur Arista Records, le label de Clive Davis. « Je l’avais vu sur scène, il avait été très impressionnant » m’a raconté Davis. « Très charismatique, tout à fait incomparable – son talent oratoire et son jeu de scène – sa performance était électrisante, et quand j’ai entendu ses deux titres, « The Bottle » et « The Revolution », j’ai décidé de le signer sur le label. C’était un orateur très convaincant – son esprit, ses tournures de phrases – tout cela était vraiment exceptionnel. » Entre 1975 et 1985, Scott-Heron sortit neuf albums sur le label Arista, avant qu’ils ne décident de se séparer. « J’ai toujours eu énormément d’estime pour lui » a confié Davis. « Si vous prenez le succès d’un Jay-Z ou d’un Kanye West, moi j’ai toujours eu l’impression que Gil avait autant de charisme qu’eux. Le voir à ses débuts, sa capacité à dominer une scène – Gil, à son top, était atemporel. »

 

Lors de ses concerts, Scott-Heron aborde souvent le fait qu’aux dires des gens, il aurait disparu depuis dix ans – c’est-à-dire au cours des années passées en prison. Récemment, son concert au Blue Note, un club à Manhattan, a affiché complet. « J’ai lu tous les articles relatant ma disparition. Ça ne serait pas génial si je pouvais ajouter ce numéro-là à ma performance ? Venir ici et – pouf, disparaître ! » Puis il a repris : « J’ai lu à quel point j’étais génial avant de disparaître. Ça me fait peur de remonter sur scène ». (…)

 

III

Récemment, cependant, Scott-Heron est revenu sur le devant de la scène, avec la sortie de son album intitulé « I’m New Here », qui lui a valu d’obtenir les faveurs d’un nouveau public, plus jeune. L’album résulte d’une lettre que Richard Russell, le producteur britannique de hip-hop, lui envoya en 2005 pour lui demander s’il n’aurait pas envie de faire un disque. (…)

Cet album pose l’hypothèse d’un Scott-Heron, praticien du hip-hop. Il enregistra d’abord les chansons et ses poèmes, et Russell ajouta ensuite les morceaux de hip-hop en accompagnement. Selon Scott-Heron : « C’est le CD de Richard. Tout ce que je savais en entrant en studio, c’est à quel point il avait l’air d’avoir envie de faire ça depuis longtemps. Tu te retrouves dans la position de pouvoir faire un truc dont quelqu’un rêve, rien qui puisse me blesser ou me porter préjudice – alors pourquoi refuser ? Tous les rêves dans lesquels on apparaît ne sont pas forcément les nôtres. »

L’album « I’m New Here » dure vingt-huit minutes et comporte quinze pistes. Quatre sont des chansons. Une est écrite par Scott-Heron lui-même. Russell laissa le micro ouvert entre chaque prise et pendant leurs discussions, recueillant ainsi apartés et observations, qu’il utilisa ensuite comme interludes.

L’album s’ouvre et se clôt sur des extraits d’un poème écrit trente ans plus tôt, intitulé « Coming From a Broken Home « Originaire d’un foyer brisé » », qui comporte les vers suivants : « Womenfolk raised me and I was full grown / before I knew I came from a broken home » « Les femmes m’éduquèrent et j’atteignis l’âge adulte / avant de comprendre que je venais d’un foyer brisé ». Russell mixa la lecture de ce poème avec le sample d’une chanson de Kanye West, une autoréférence hip-hop, dans la mesure où Kanye West avait déjà samplé Scott-Heron.

La première chanson, « Me and The Devil » composée par Robert Johnson, raconte comment un homme entend le diable taper tôt un matin à sa porte. Dans la version de Johnson, chantée d’une voix claire et glottale, le personnage est sérieusement dépravé. Scott-Heron dépeint ce personnage comme un vantard, un cinglé, un être malveillant – fier de se faire remarquer par quelqu’un capable d’apprécier son âme à sa juste valeur. Il a modifié un mot, cependant. « On m’a inculqué il y a bien longtemps dans ma famille cette notion liée à la violence faite aux femmes – et c’est de ça qu’il est question dans la chanson.  “Me and the Devil walking side by side, I’m going to beat my woman until I’m satisfied “  « Moi et le Diable avançons côte à côte, je m’en vais battre ma femme jusqu’à obtenir satisfaction ». C’est pour ça que le diable vient le chercher et qu’il va en enfer, parce qu’il tape, il tape sa femme. Et c’est pour ça qu’il l’attend. Il s’y est résolu. C’est pas trop mon truc ce genre de choses, du coup, je chante :I’m going to see my woman« Je m’en vais voir ma femme ». Cette chanson sonne comme une confession. » (Scott-Heron plaida tout de même coupable en 1999 pour agression sur une femme dénommée Monique de Latour. Cette dernière déclara qu’il lui avait lancé une table de dessin à la figure et lui avait entaillé la main).

 

 

« New York Is Killing Me », la chanson écrite par Scott-Heron, est un blues chanté sur une musique sobre rythmée par des applaudissements syncopés et des bribes de paroles reprises en boucle. Sa voix semble lasse et rauque. « The Doctors don’t know, but New York is killing me « Les médecins l’ignorent, mais New York est en train de me tuer. »» chante-t-il. « Bunch of doctors come around, they don’t know, that New York is killing me / I need to go home and take it slow down in Jackson, Tennessee. « Des quantités de médecins passent, mais ils ignorent, que New York est en train de me tuer / Il faut que je rentre chez moi, que j’aille me reposer, là-bas à Jackson, Tennessee. »» (…)

 

 

IV

L’une des dernières fois où je me suis rendu dans l’appartement de Scott-Heron, il s’est levé à plusieurs reprises pour arpenter lentement la pièce. Ses mouvements semblaient avoir un but, ouvrir des tiroirs, extraire méticuleusement des billets de banque froissés et des bouts de papier contenus dans des flacons de pilules, sans préciser ce qu’il cherchait. Lorsqu’il a trouvé un jeu à gratter encore vierge, il s’est assis et a délicatement fait courir une pièce de monnaie dessus.

Il portait un jean et une chemise noire et blanche boutonnée de travers. C’était le lendemain matin du jour où on l’avait attendu en ville pour tourner le deuxième clip de la chanson « I’m New Here  Reprise d’une chanson écrite par Bill Callahan et figurant sur A River Ain’t too Much To Love de Smog.», mais il n’y était pas allé. Pendant ce temps-là, l’équipe de tournage et le réalisateur avaient patienté pratiquement toute la nuit. Lorsque le téléphone a sonné, il a dit : « C’est les gens du tournage qui essayent de me joindre » et il n’a pas répondu. Gil Scott-Heron/Marrel« Ils pensent tous qu’il y a eu un quiproquo quand je ne vais pas un de ces rendez-vous, mais ce n’est pas une bonne idée d’être trop sur le devant de la scène. Les jeunes de la maison de disques sont très enthousiastes, ils ont plein d’amis, qui veulent tous faire des interviews, mais le seul problème c’est qu’ils me posent les mêmes questions qu’on me posait il y a de ça très longtemps, parce que c’est comme ça qu’ils font quand ils débutent – on pose des questions auxquelles on a déjà les réponses. Je ne veux pas les décevoir, mais impossible de décevoir à moins de s’être engagé. Ils ne savent pas que j’aime seulement discuter avec ceux qui parlent d’autre chose que de moi. Comme tous les habitants de New York, ils savent tout. Comment peut-on leur raconter quoi que ce soit ? »

Il a jeté le jeu à gratter par terre. « C’est la mort de la verticalité » a-t-il ajouté.

« Ça leur a pris tout ce temps pour réussir à se tenir droit, pour pouvoir enfin dire ‘Je’. Ils en sont si fiers. On apprend à se connaître soi-même grâce aux expressions qui se dessinent sur le visage des autres, car c’est la seule chose qu’on peut voir, à moins de se balader avec un miroir. Mais si tu passes ton temps à dire ‘Je’, qu’ils passent leur temps à dire ‘Je’, il n’y a pas grand-chose qui en ressort. Ce n’est ni’ tu’, ni ‘nous’, ni ‘ils’ qui les intéressent, c’est ‘je’. Ça freine la conversation. »

(…)

 

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Auteur : Alec Wilkinson.FEU6_COUV

Traduction : Laura Brimo Evin.

Illustrations : Marrel.

On vous conseille vivement de  retrouver l’intégralité de cet article dans le numéro 6 de la revue Feuilleton , à paraître le 10 janvier, ainsi qu’à aller lire et écouter le Mercredix que Garrincha avait consacré à la carrière de Gil Scott-Heron, à l’époque de la sortie de I’m New Here, avec son inévitable playliste sur Spotify.

Extraits de l’article “New York is Killing Me” par Alec Wilkinson, reproduits avec l’autorisation de  la Revue Feuilleton.  Remerciements chaleureux à Adrien Bosc.