La Blogothèque

2012, année déconstruite

Ils ont tous refusé de suivre les règles. Ils ont défié les lois de la géométrie. Ils n’en ont fait qu’à leur tête. Ils se sont rebellés contre le format pop, contre le temps, contre le son et l’ordre. J’ai démonté des cloisons avec eux cette année, cassé des murs de briques bien alignés et tout reconstruit comme si le passé n’existait pas. Ce sont mes douze disques pour 2012.

 

Janvier : Peter Broderickhttp://www.itstartshear.com

On avait entrepris de s’écrire des emails en forme de lettres à l’ancienne. Ça commençait pas “Cher” et ça finissait par de longues formules abracadabrantes que j’avais du aller chercher sur des sites de rédaction de lettres formelles pour l’administration française. On s’en envoyait des dizaines par semaine, pour se dire tout et rien à la fois. Et puis j’ai décidé de lui écrire une vraie lettre, avec du papier, un crayon, des ratures et mon écriture de gamine de CM2. J’ai commencé à écrire et “A Tribute To Our Letter Writing Days” a retenti dans le salon, comme pour me dire que c’était la chose la plus romanesque à faire, ce genre de trucs qu’on raconte à ses petits enfants assise dans un grand fauteuil à bascule sur le perron de la maison. “I will start with ‘Dearest’ and end with ‘Love’/And I will be on your floor in two days/Read me, read me over and over/Place me, place me under your pillow” chantait Peter Broderick pendant que j’écrivais avec difficulté – c’est fou comme on perd l’habitude d’écrire. Je ne sais pas s’il l’a placée sous son oreiller, mais moi j’y ai posé ma tête à côté de la sienne.

L’album en écoute en intégralité à cette adresse.

Février : BretonOther People’s Problems

Prends des pulls” m’avaient-ils dit. “Ça va je crois que je vais survivre” leur avais-je répondu en faisant la maligne sur mes origines montagnardes. J’ai débarqué là-bas et l’endroit m’a glacé le sang : il faisait plus froid que dehors et ces gigantesques pièces béantes aux murs plus tout à fait blanc n’aidaient pas à réchauffer l’endroit. Ils m’ont fait visiter, très vite, comme si on risquait de se transformer en Jack Nicholson gelé dans Shinning si on traînait trop dans les couloirs. J’avais du mal à les suivre, j’avais peur de me perdre, mais je suis tombée folle amoureuse de cette vieille banque abandonnée qui, malgré son austérité, ressemblait à un terrain de jeu géant pour la môme de huit ans que je suis toujours. J’y ai exploré des portes en haut d’échelles fixées aux murs. J’ai eu peur de possibles zombies en allant dans la loading room pas loin des coffres. J’ai fait sauter un bouchon de champagne face au London Eye. Je les ai imaginé comme une meute de loups en train de créer cet album sans loi ni règle au milieu du chaos. Je me suis brossé les dents dehors avec un jerrican d’eau. J’ai pissé sur le toit. J’y ai fait du skate en tutu à quatre heures du matin. Le Lab, c’est ma cabane de 2012, celle où on pouvait se planquer pour fuir le monde. Elle n’existe plus mais on va en reconstruire une autre.

Mars : Alt-J (∆)An Awesome Wave

On était le 31 mars et un type s’apprêtait à me planter une aiguille dans le bras pour me faire mon premier tatouage. Un triangle à l’envers, symbole de l’eau et de mon prénom, rien de très original. On était dans cette ville où on est allé faire tout un tas de choses dingues cette année et je venais de recevoir un mail de NoiseNews qui me disait qu’il avait hâte que j’écoute “Breezeblocks” pour qu’on en parle. Je suis rentrée en France et tout en découvrant mon triangle d’encre, celui d’Alt-J s’est infiltré dans mes oreilles. Je l’ai aimé autant que le mien parce qu’il a déconstruit des dizaines d’années de musique pour rebâtir un édifice pop selon ses propres principes géométriques. Une production fine (Charlie Andrew, homme de l’année), pas toujours de refrain, une voix de craie, des zigzags soniques : An Awesome Wave m’a pris dans sa tourmente – la grosse vague avale toujours la petite. “Breezeblocks” est la plus belle chanson d’amour de 2012. “Tesselate” m’a fait froisser les draps. Le triangle est le symbole du changement en mathématiques. Alt-J a été la bande-son du mien.

Avril : Dirty ProjectorsSwing Lo Magellan

Lui et moi, on n’est jamais d’accord sur rien. C’est d’ailleurs étrangement pour ça qu’on s’entend bien. On était en voiture, il faisait chaud et on a mis Swing Lo Magellan. Est arrivée “Gun Has No Trigger” et on s’est disputé une nouvelle fois. Il disait que ce titre était génial. Je soutenais qu’il me dérangeait profondément. On a parlementé longtemps pendant que défilait l’album des Dirty Projectors et comme on est aussi têtus l’un que l’autre, personne n’a gagné. J’ai réécouté l’album plus tard et j’ai compris ce qu’il voulait dire : Dave Longstreth venait de signer son album de diva mais aussi son album le plus intime et le plus schizophrène. L’écouter c’était faire un tour de montagnes russes dans son cerveau tordu sans ceinture et sans frein. J’espère qu’au bout de six cents quatre-vingt dix-neuf écoutes, on a le droit à un tour gratuit.

Mai : Alabama ShakesBoys & Girls

Elle m’en parlait depuis des mois comme elle me parlait d’Otis Redding quand j’étais petite. Quand elle me téléphonait, elle avait même pris l’habitude de demander de mes nouvelles, puis de me donner de celles de Brittany, comme une sœur que je n’ai pas. Cela faisait des années que je ne l’avais pas vu si obsédée, si renversée par quelqu’un, encore moins par de la musique – chez nous, on n’en écoutait presque pas. Elle est arrivée à Paris en ce début de mois de mai et quand Brittany est montée sur scène, j’ai vu ses yeux briller. Le centre de son obsession était là, devant elle, charismatique sans même essayer, d’une force hallucinante. Avec sa seule voix, ce timbre puissant fait de mille vies, elle a pris possession de la salle comme on entre en guerre et ma mère a été sa première victime, applaudissant à tout rompre, hurlant les paroles de “You Ain’t Alone” comme si sa vie en dépendait. Quelques mois plus tard, elle est revenue voir sa seconde fille mettre La Cigale au pas lors d’un concert qui nous a tous laissés sans voix. Celle de Brittany Howard, elle, résonne toujours en boucle à la maison.

Juin : Hot ChipIn Our Heads

L’ambiance était plutôt morose. On rentrait d’Espagne, il faisait moche à Paris. C’était la dépression pré-estivale, avant que le soleil ne débarque et qu’on puisse enfin faire semblant d’être heureux. Le remède, c’était Hot Chip. Cinquante-sept minutes d’antidépresseurs, de confettis, d’extravagance électro-pop à se faire le col du fémur. Je ne me serais jamais levée ces trente matins de juin sans le groove de “How Do You Do?”. Je n’aurais jamais pris le métro avec autant de sérénité sans les boucles sans fin de “Flutes”. Je n’aurais jamais rencontré mon voisin du dessous si je n’avais pas sauté comme une dingo sur “Night & Day” en slip dans mon salon. Le bonheur, c’est dans nos têtes.

Juillet : Andrew BirdBreak It Yourself

J’étais enfin rentrée chez moi. Mon vrai chez moi là-bas dans les volcans. Quand je reviens, je prends toujours la voiture pour aller sur les hauteurs, un endroit d’où l’on voit la ville entière et les montagnes, des centaines d’arbres et de maisons – de loin, on dirait des chenilles. Je conduis jusqu’à ce coin de forêt et je me sens libérée de tout. Tout coule de source, tout est doux, facile, plus rien n’est grave. Andrew Bird a dû ressentir la même chose en enregistrant Break It Yourself, cet album libre de tout format, détaché des lois de la production. Il y a une nonchalance sidérante dans “Fatal Shore”, un sentiment de liberté écrasant dans “Eyeoneye”. Chez n’importe qui d’autre, cela aurait donné un disque Flanby. Pas chez Andrew Bird qui a une telle maîtrise de la technique qu’il peut se permettre de la snober avec une grâce inouïe. Cet été, il m’a presque appris à voler.

Août : Willis Earl BealAcousmatic Sorcery

J’avais dormi une toute petite heure. Il faisait déjà très chaud. Mon taux d’alcoolémie devait encore être au dessus des limites légales et j’étais moralement épuisée, vidée. Je l’avais vu à New York en mars, j’étais allée lui parler la veille, terrorisée. Le rendez-vous avait été fixé et par miracle, il était là, devant nous, imposant, impénétrable derrière ses lunettes noires. Il s’est mis à chanter dans cette vieille bicoque abandonnée et après quelques minutes, j’ai fondu en larmes. Un flot de larmes incontrôlé, incontrôlable, qui m’a obligée à sortir de la pièce pour me calmer. Willis Earl Beal venait de faire tomber mes dernières défenses avec une seule arme : sa voix bouleversante et nue. Il y avait une certaine violence chez lui, mais aussi une sensibilité brute. Ce Concert à Emporter, comme son album, je l’ai pris en plein cœur. Je ne l’oublierai jamais.

Septembre : Holy Other Held

Je pensais à ses mains sur mes hanches et aux miennes dans ses cheveux. A son souffle dans mon cou. A ses lèvres aussi et à tout ce qui fait que j’avais envie de le toucher tout le temps. Je me remémorais chaque seconde de cette nuit blanche où on était restés immobiles et hébétés quand les rayons du soleil avaient fendu les rideaux. Je me disais que Held en aurait été la BO parfaite tant son électro tout en retenue, charnelle et surtout profondément versatile se serait fondue dans nos gestes et nos soupirs. Prise dans mes pensées, j’ai raté mon arrêt de métro. Je crois que le type assis en face de moi m’a vu rougir.

Octobre : VesselOrder of Noise

J’ai écouté Vessel un matin d’octobre, pas encore très bien réveillée. Le choc a été violent, très violent. Une électro déconstruite au possible, dure, vrillée, si obscure que j’avais l’impression que le ciel s’abattait sur moi à chaque nouveau titre. Order of Noise m’a oppressée, compressée, j’avais presque du mal à respirer. Il m’a donné la nausée, la migraine et je l’ai d’abord détesté. Je l’ai réécouté plus tard, un soir sombre, et je me suis finalement perdue dans son labyrinthe. Autant le dire tout de suite : on n’en sort jamais. Pas d’espoir, pas de zone de lumière, pas de happy end chez Vessel – tout y est noir, froid, en ruine et sans issue. Mais le chaos possède une certaine beauté, une brillance hypnotisante : je m’y suis laissée tomber, je n’en suis toujours pas revenue.

Novembre : LiarsWIXIW

Il y a tous les groupes du monde et puis il y a les Liars et leur propre monde. Un endroit où l’ennui est l’ennemi numéro 1, où il faut tout faire pour le faire trépasser, ce qui ne veut pas dire faire n’importe quoi. Bien sûr, la définition de n’importe quoi n’est pas la même chez nous que chez eux alors plus rien n’a d’importance ni de sens : on fait ce qu’on veut, même un album électro où aucune chanson ne ressemble à la suivante. Même s’affranchir des codes de la pop pour se réinventer sans cesse. Liars étaient au Pitchfork festival en novembre. Ils y ont joué fort, très fort, trop fort. Ils y ont emmené un petit peu de leur monde, à moins que ce ne soit l’inverse. On se tenait par la main, on avait mal aux tympans, mais pendant quelques minutes, il n’y avait que nous et eux au monde. On ne sait toujours pas si c’était le leur ou le nôtre.

Décembre : LumeriansTransmissions From Telos: Vol. IV

On dirait qu’on prendrait plein de LSD, qu’on s’enfermerait dans une cabane à San Francisco et qu’on enregistrerait nos trois heures de trip sans interruption. On dirait aussi qu’on s’en foutrait des formats radios, des refrains, des couplets et des paroles. On dirait qu’on pourrait faire seulement quatre chansons au psychédélisme extrême, dont une de plus de quinze minutes et qu’on les appellerait “Track 1″, “Track 2″, “Track 3″ et “Track 4″ parce que finalement, on s’en tamponne bien de leur donner un nom. On dirait qu’on baptiserait cet album Transmissions From Telos IV, comme le nom de notre studio, mais aussi comme le nom d’une des planètes de la Bordure Extérieure que seuls les fans hardcore de Star Wars connaissent. On dirait qu’on donnerait nos concerts comme si c’était le dernier et qu’on s’arrêterait jouer dans ce tout petit bar de Clermont-Ferrand. On ne se rappellerait pas qu’il y avait cette nana bouche bée au premier rang. Elle s’en souviendra longtemps.

Crédit photo Holy Other © Tyler Shields