La Blogothèque

Josephine Foster, le sang et les étoiles

Sur le dernier album de Josephine Foster, on trouve une chanson qui s’appelle « Blood Rushing » ; un morceau qui synthétise tout ce qu’on aime chez cette américaine, exilée volontaire en Andalousie, qui distille depuis douze ans une folk dépenaillée et bohémienne, capable de se frotter à la tradition du Lied allemand, à la poésie d’Emily Dickinson ou aux mélodies populaires espagnoles collectées par Garcia Lorca, avec la même grâce perturbée, et perturbante.

 

“Blood Rushing” parle d’une fille qui rougit. Son nom est Blushing. Elle est cet empourprement ou ce léger rosissement soudain de la peau, qui manifeste l’invisible, l’indicible, le retenu : une émotion, la surprise heureuse, le plaisir gourmand, la jouissance aigüe, mais aussi la honte, la déception ou toute autre forme de blessure qui ne voudrait pas dire son nom. Cette manifestation de l’envers est toujours un peu comme une trahison, ce moment où la surface déroge à la surveillance et aux velléïtés de contrôle : rougir rend le visage à sa transparence, craquèle le masque, le fend par endroit à livre ouvert, et offre au regard de l’autre une part de sa signification, une part bien sûr ensevelie, cachée, sans crier gare, là, à des yeux, avides, comme en intrusion. On ne rougit jamais seul. L’autre est toujours là. Et si ce n’est pas physiquement qu’il manifeste sa présence, nous le voyons en pensée. Et surtout il nous voit.

Comme le chante Josephine Foster, c’est aussi le corps qui révèle sa petite mécanique, sa plate matérialité derrière la rougeur : ses pompes, son réseau de veines, d’artères sous le derme et l’épiderme, son jeu de systoles, son flux, son reflux et ses afflux, son bouillonnement d’hormones également. « My name is Blushing, you can hear my blood rushing /  my name is Blushing you can hear my heart pumping ». C’est cela même,  la conspiration de la mécanique et du sentiment, contre la raison et le jeu social. Une puissance transgressive donc, le débordement d’un flux vital et une effraction qui procède par attendrissement.

À la renaissance, elle était un des sujets de prédilection des peintres. Elle représentait un enjeu technique, celui qui distinguait les maîtres des autres, apprentis d’école, et faiseurs sans grâce : rendre le passage, l’indéfinissable de la chair humaine, le fondu, la nuance indécise, mais elle était aussi un sûr moyen de faire en sorte qu’une image fixe devienne une action. Que signifie donc la petite brûlure nacarat qui rosit les joues de la modeste Velata de Raphaël, enroulée dans sa gaze blanche ? Rougit-elle de notre regard, et de quoi ce regard est-il fait pour que s’empourpre le doux velouté de la joue ? Qu’est ce qui se noue, ou se défait, se provoque quand ces yeux là se rencontrent. Les nôtres et les siens, dont nous ne savons rien. Que voyons-nous ? Que ne devions nous pas voir ?

La mémoire des mots nous invite à faire un lien entre l’incarnat – la couleur – et l’incarnation, ce devenir chair. Ce rosissement c’est aussi la magie du corps mystérieusement animé et doté d’une vie propre. C’est la Galatée de Pygmalion, qui chez Ovide est échauffée et par les baisers de son amant et l’intervention discrète d’une déesse, une Vénus bienveillante, et qui de poupée marmoréenne, forme idéale sans vie, devient créature de chair, palpitante. Point de rencontre entre le sacré de la création et la chair échauffée par le désir, la rougeur, on le pressent, est aussi une manière de rejouer indéfiniment la petite mort contre cette grande gueuse à faux. “Did I begin to begin to again ?” Après tout, la couverture de Blood Rushing, ressemble à de joyeuses menstruations astrales. Le sexe, le sang, les étoiles, la fécondité. L’équation est simple. Elle n’en demeure pas moins vraie.

Qui peut, aujourd’hui, mieux chanter tout cela que Josephine Foster dont les titres évoquent de manière explicite le jaillissement, le débordement (“Geyser”, “Waterfall”), et dont les verticalités sont avant tout horizontales. “Sacred is the Star” entend-on ailleurs sur cet album,  avec ce beau sens de la littéralité. Il n’y a pas d’au delà.  C’est l’étoile qui est sacrée.

Il faut du temps pour se défaire de cette idée  que la voix de Josephine Foster serait exubérante ou théâtrale. C’est au contraire une voix d’une absolue justesse, dans ses cheminements incertains, son vibrato papillonnant, et ses éclats de cantatrice. C’est une voix incarnée. Les chansons de Josephine Foster et de son compagnon, Victor Herrero, sont faites de corps qui tanguent, sifflent, qui dansent, écrasent et s’éboulent (le début de “Sacred Is the Star”, fabuleux). On croirait entendre les talons qui heurtent et secouent le bois des lames d’un plancher (et tant pis si ce n’est qu’un poing qui frappe une caisse, ou les peaux d’un tambour pueblo). Quand tant d’artistes préfèrent l’immatérialité du fantomatique ou du halo, la voix de Josephine Foster, elle, congédie le cristallin et préfère toujours la matité, le grain. Et quand elle s’élève très haut, c’est toujours en partant du plancher des vaches. Elle révèle autant l’élan que le poids de la gravité. Sur l’étrange et inusable  Hazel Eyes I Will Lead You, sa voix semblait sans âge parce qu’elle mêlait la facétie de l’enfantin, au timbre de ces voix de tête de vieilles femmes qui parfois crécèlent et grelottent, et parcourait ainsi l’ensemble d’un spectre, celui qui s’étend du berceau au tombeau. C’est une voix qui, au fond, ne cesse de dire sa profonde humanité.

Josephine Foster est Blushing parce qu’elle a cette qualité d’être là, de se tenir en face de vous, d’abolir la distance de la pudeur, et de vous abandonner quelque chose. On rougit peu, vous en conviendrez. C’est qu’il faut se départir d’un certain désengagement. Il faut délaisser un peu de ce pouvoir à l’autre pour qu’il vous rende heureux ou qu’il vous fasse souffrir. Il faut savoir se laisser brûler par les astres pour les sentir là, radieux ou terribles. Il faut aussi désirer la brûlure, lorsque la chaleur se convertit en morsure pour qu’ils deviennent soleils.

La musique de Josephine Foster est un plaisir. On peut entendre un sourire se dessiner sur son visage pendant qu’elle chante “Blood Rushing”. Cela tient, je crois, à la manière dont sa langue claque à certains moments, où à ces syllabes ouvertes par ce que j’imagine volontiers être la saillie des pommettes ou les lèvres tendues. On peut l’entendre souffler ces quelques mots d’un mince et délicat filet de voix, et entonnés bientôt à plusieurs, avec cette joie communicative. Et même si Blood Rushing est un peu moins mystérieux que ses illustres prédécesseurs, il contient  de ces effractions douces, ces joies un peu âpres et ivres, et une liberté de ton incomparable dont on aurait tort de se priver. Il s’y joue quelque chose d’une véritable fête.

Illustration de Laurindo Feliciano.

“You Can Hear”. Collage numérique. Technique: Mixed media, Photoshop.

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J’ai rencontré Laurindo Feliciano par une amie commune, photographe. C’est un artiste-illustrateur brésilien qui s’est installé à Paris, il y a une bonne dizaine d’année et qui réalise des collages dans l’esprit et la tradition de la Semaine de Bonté de Max Ernst, mais avec un sens de l’écart temporel, spatial et culturel encore plus marqué, proposant ainsi de petites enigmes contemporaines qu’il rattache à la question de la mémoire, tant individuelle que collective. Je ne sais plus comment ça a commencé, ni comment Laurindo en est venu à me parler de son idée de « critique imagée » avec son accent doux et enthousiaste du Minas Gerais. L’idée m’avait semblé simple et brillante. On allait prendre une chanson. Il réaliserait une œuvre visuelle de son côté, j’écrirais quelque chose du mien et nous confronterions le résultat. Je savais que la musique joue un rôle important dans le travail de Laurindo. Je connaissais son goût pour la pop adolescente et sucrée du label Sarah Records, les paysages embrumés de Mount Eeerie, et son goût sûr en matière de musique brésilienne. J’étais plus sûr de ses images que de mes mots. Josephine Foster et son album, Blood Rushing, paru chez Fire records en Septembre dernier, nous ont donné l’argument . Il m’assure que sa Blushing est mécontente. Je n’en crois rien.