La Blogothèque

L’Indonésie, une épopée musicale

Petits souvenirs sur recherches sonores nouvelles à la saveur ancienne

Le plus court chemin vers soi-même conduit d’abord autour du monde

Hermann Von Keyserling

Fin octobre, la chaleur de Jakarta. La ville s’étend sur des centaines de kilomètres, le trafic est vertigineux, seul sauter sur un moto taxi peut sauver une journée. Les Indonésiens s’en plaignent constamment et s’en réjouissent parfois, c’est comme une marque de fabrique. Jakarta n’a pas le standing de Hong Kong, la cuisine de Bangkok, les putes de Singapour. C’est la mégalopole la plus mal foutue au monde.

Et voilà notre petite équipe qui sillonne la ville en minibus, quelle bonne idée, en quêtes des sons les plus divers, nouilles qui cuisent, vieux qui jouent trop fort des synthés, singes qui frappent sur un tam tam, gamins des rues chantant mélodies sirupeuses. Le projet s’appelle JAKARTA JAKARTA! et c’est un long métrage, deux semaines à fond les pédales. J’y enregistre notamment un joli film avec les étonnants White Shoes & the Couples Company. Je termine épuisé. En voyage, on se frotte l’âme et le corps. On use du monde, de son étrangeté, de ses beautés comme papier de verre. C’est le début de mon aventure indonésienne, après la capitale il ne me reste plus que 17000 îles à aller explorer. J’ai trois mois.

C’est Arrington de Dionyso qui m’avait le premier excité sur ce pays si riche si vaste. Il avait partagé son lit de rockeur fou avec les traditions javanaises, ça avait donné MALAIKAT DAN SINGA, projet hybride et explosif. C’est lui que je re-croise pour un premier film dans la sublime Yogyakarta, le coeur culturel de l’ile de Java. Il se balade, improvise avec sa basse clarinette, et joint un ensemble de gamelan de village pour une belle session sauvage sur les pentes du volcan Merapi. Le film s’appelle MERAPI GAYA, ‘le style de Merapi’, débridé accueil d’un intrus dans une machine de traditions bien huilées. Rejouer des musiques anciennes dans un lieu qui ne les accueille plus que spectaculairement, se retrouver pris en photos par des jeunes locaux armés de 5D, inverser certains rapports de forces culturelles dans un pays rapidement mangé par la bête féroce occidentale.

MERAPI GAYA • ARRINGTON DE DIONYSO

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Java est de loin la plus peuplée des îles indonésiennes, sa culture écrase de son aura le reste des nombreuses ethnies du 4ème pays au monde. Heureusement à l’indépendance Sukarno avait eu la bonne idée de ne pas imposer la sublime langue javanaise à tout l’archipel et avait trouvé dans le bahasa indonesia une façon simple de rassembler toutes ces cultures sous un seul drapeau. Peu importe alors que la langue soit pauvre si les musiques sont riches?

En terre de Sulawesi, dite aussi les Célèbes, la culture Makassar et Bugis n’a pas bénéficié du souffle que le tourisme a renégocier avec la javanaise, et la jeunesse se détourne en grande partie de ses traditions, de ses esprits et de ses rythmes complexes. Par chance on tombe au détour d’une extrémité de Makassar sur le génial percussionniste Serang Dakko en répétition. Deux heures plus tard on repart avec un joli film sous le bras, arraché au temps.

SERANG DAKKO

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Tout semble lent et incompréhensible en Sulawesi. Les gens qui voient mes projections me demandent si je fais jouer des musiciens dans la rue pour montrer à quel point notre société est malade. Apres avoir organisé un film pendant plusieurs semaines je débarque dans le village en question pour m’apercevoir que mon contact sur place s’est évaporé. Me voilà au milieu d’un rituel de 3 jours sans avoir aucun idée de son sens. Je n’arrive à communiquer avec personne. Qu’il est bon parfois de se perdre, cela redonne de la place au mystère et un autre rapport à ces cultures que les nouvelles technologies semblent nous rendre si proches. Remettre à distance, renouveler le rapport mystérieux au monde, au milieu de chamans transsexuels et musulmans. L’Indonésie? Étrange animal au tronc enveloppé de têtes multiples et de membres désarticulés.

MAPPALILI

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C’est en pays Toraja que l’on se retrouve fasciné. L’une des rares cultures du gigantesque archipel non conquises par l’Islam, les fameuses montagnes du centre des Célèbes ont maintenu de nombreux éléments de leur passé païen. Les lieux ont une mémoire. Ils résonnent encore de ce dont ils furent témoins. On perçoit l’écho. Même si ses rituels de fertilité (à la sexualité débridé) n’ont pas été du gout des missionnaires chrétiens, les rituels funéraires ont eux été maintenu en ne se modifiant qu’assez peu. Ils durent jusqu’à deux semaines, selon l’importance du défunt. J’y tourne un film qui tente lentement de s’échapper du rapport anthropologique et renouer avec un cinéma poétique, peuplé de ces chants Ma’Badong si hypnotiques. C’est en Sulawesi que ma quête d’ethnographie expérimentale se met en place, par le plus grand des hasards.

ALUK TO RAJA • funeral ritual in Tana Toraja

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Passage obligé par Bali. Peut-on encore parler de Bali? Qu’y a t’il à dire sur l’île paradisiaque, tant vue, tant entendue? Minuscule île perdue sur la route qui mène de Java à la Papouasie, elle a connu tous les aventuriers, tous les poètes, avant de connaitre tous les gros beaufs. Le tourisme de masse a pris Bali comme terre cobaye – est-il possible d’entasser toujours plus de monde, de construire des hôtels affreux et des bars miteux, de fracasser une nature sublime à coup d’expédients cheaps sans que les locaux ne disent rien?
Pourtant le miracle se produit et la culture balinaise vit bien plus qu’elle ne survit, elle donne même l’impression que les nombreux spectacles qui s’amoncellent dans les palais de Ubud ne lui servent que de répétitions pour le vrai moment important – la vie quotidienne, en communauté dans ces petits villages du centre de l’ile, loin des bruits des plages, où seul le son du gamelan, l’ensemble mythique, pourrait déranger les esprits qui dorment.

Je ne sais quoi filmer à Bali, que raconter? Tout a été enregistré, on se sent inutile, un peu embarrassé de n’avoir qu’à cueillir la beauté. On laisse même le sublime Kecak aux touristes – les fameux chants balinais sont d’ailleurs une pure création pour l’étranger, émanant d’un vieux rituel sacré, le Sanghyang, que l’on ne retrouve plus que rarement que dans deux temples de l’ile, en secret.

Finalement, accompagné de la poète locale Aniza Santo, on fera un film, portrait de famille du plus grand compositeur contemporain pour gamelan, I Made Subandi. Un film sur la transmission, sur des générations de musiciens, de danseurs, de maîtres de marionnettes. Il s’appelle A Balinese Story mais je voulais l’appeler A Balinese History – la grande histoire se mêle à la petite dans la vie balinaise, tout est lié inextricablement, tout est dans les détails… A Bali plus que n’importe où, la beauté d’une culture vivante au XXIeme siècle.

I MADE SUBANDI • a balinese story

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Retour sur Java. Les deux dernières semaines de ce voyage seront le dénouement de toutes ces marches, de toutes ces rencontres, de tous ces espoirs face à l’une des plus riches cultures de la planète.

Je retrouve à Yogyakarta les fameux rappeurs de Jogja Hip Hop Foundation. Stars locales, leur intelligence sonore et culturelle les place loin devant le tout commercial des musiques actuelles. Leur rap est chanté en javanais, intègre des éléments musicaux locaux, leur show fait appel à la magie du Wayang (le théâtre d’ombres javanais), et leur discours s’articule autour des drames qui peuvent frapper la région – nous allons jouer dans un village reconstruit sur le volcan Merapi, dévasté un an auparavant par une terrible éruption et pour lequel ils ont recueilli de l’argent avec des concerts de charité.

Avec sa musique, Jogja Hip Hop Foundation a fabriqué ces dernières années un petit pont, sur lequel passent des centaines de jeunes en casquettes et baskets pour rejoindre leur grand-parents. C’est précieux.

JOGJA HIP HOP FOUNDATION

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Toujours à ‘Jogja’, on filme un autre groupe miraculeux, une erreur dans le système, presque une évidence pour toute simili-Bjork en quête de prochaines collaborations musicales. Le duo Senyawa développe une musique tribale et bruitiste, parfaitement consciente de son passé et pourtant totalement ancrée dans le nouveau monde. Bambu Wukir et son instrument fait main, basé sur un ancien instrument traditionnel, sonne comme une armée, Rully Shabara fait résonner ses hurlements en appelant aux esprits de la nature. On traverse la ville et ses alentours, vociférant, rageurs et pleins d’espoir. Un film trip conseillé aux âmes sensibles, dirait la jaquette.

CALLING THE NEW GODS • SENYAWA

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L’Indonésie est le plus grand pays musulman du monde, mais c’est pourtant ici que l’on trouve un Islam prêt à s’hybrider avec autant d’aisance aux croyances anciennes. On le trouve dans les campagnes, dans des rituels secrets (lien – https://vimeo.com/37219665 ) ou des spectacles de village. J’organise un ‘Jathilan’ dans un petit hameau, la foule se presse voir ces jeunes rentrer en transe, danser comme des démons au rythme de cette musique circulaire et infernale, réponse du peuple aux musiques de la cour. Un chaman les tire un à un de leur possession, pendant que des membres du ‘crew’ font le ménage tant qu’ils le peuvent. Spectacle total de plus de 4 heures, mélodies en constantes ouvertures, intégrant vieux rythmes sacrés et nouveaux hits entendus à la radio, c’est la plus belle musique du monde.

JATHILAN

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Vers Bandung, grosse ville non loin de Jakarta où l’on a pensé à planter des arbres, on est en pays Sunda. Traditions méconnues, elles connaissent pourtant un regain d’intérêt de la part de toute une jeunesse consciente du besoin de faire du neuf avec sa terre. Le collectif Karinding Attack vient du black métal et s’est lancé dans une grande réhabilitation de ses instruments anciens. Échangeant guitares électriques contre guimbardes, basses contre didgeridoo (présent ici depuis des siècles), le concert qu’ils donnent sur le Mont Karimbi s’ouvre avec la bénédiction d’une femme chaman qui prie au nom d’Allah. Extraordinaire collusion de cultures comme l’Indonésie peut en produire.

KARINDING ATTACK

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Trois mois à travers le pays. Il faudrait mille vies.

m.

Tous les films sont visibles sur www.vincentmoon.com et leurs compagnons sonores
s’écoutent sur http://petitesplanetes.bandcamp.com/