La Blogothèque

Troy : legacy

Passer à côté d’un chanteur qui compose avec sa guitare, de la combativité et un peu de son sang, ça serait regrettable, non ? Au cas où vous ne le connaissiez pas encore, découvrez Troy Von Balthazar. D’autant qu’il n’est pas prêt de prendre sa retraite.

Ça sonne injuste, ça sent dégueulasse mais c’est comme ça : les émotions les plus pures et franches sont réservées aux idiots, aux profonds ignorants. Et j’en sais quelque chose (pourquoi j’aurai choisi ce pseudo débile, d’abord ?). Avant de me mettre à genoux, tel Mark Eitzel devant Johnny Mathis, devant les chansons et la voix de Troy Von Balthazar, avant de le voir occuper la scène de l’Olympia il y a huit ans, j’ignorais totalement son existence. Même si j’avais dû mater bouche bée, son passage sur CanalPlus, le nom de son groupe hardcore Chokebore m’évoquait une marque de tronçonneuse canadienne.

Charisme excentrique

Arrive ce soir de novembre 2004 et ce concert de Dominique A interprétant Tout sera comme avant (vous savez, l’album conçu après l’Imprudence de Bashung avec, justement, l’équipe de l’Imprudence). Alors que je posais les fesses sur un fauteuil du balcon – quoi, il aurait fallu être dans la fosse pour slammer sur “Elle parle à des gens qui ne sont pas là” ? – je fus saisi, presque hypnotisé, par un grand échalas à la tête de Jim Carrey (ou de son plus jeune frère) qui avait pris la scène comme par effraction. Car, non seulement je ne connaissais pas Troy Von Balthazar mais je n’avais jamais été confronté au concept de “1ère partie”. Ok, j’exagère un peu mais pour moi la “1ère partie” constituait une sorte d’échauffement avec du fond sonore, le moment où l’on va au bar en discourant de ses attentes (« dis, il va la jouer “Le Courage des Oiseaux”, t’es sûr ? »). En aucun cas, ça ne ressemblait à ÇA : un one-man show dingo où un mec au charisme excentrique, seul avec sa guitare, ses pédales d’effets, son dictaphone cheap, balançait des vannes et des chansons torturées le sourire aux lèvres avant de s’égosiller sur une reprise d’un morceau d’AC/DC (ça aussi, je l’ai découvert a posteriori), “Big Balls”.

Ce soir-là, quasi-inconnu captant notre attention comme un preneur d’otage muni d’un pistolet à eau à qui on ne pourrait rien refuser, Troy en avait aussi de grosses balls (oui, OK, c’est facile). Rétrospectivement je m’interroge : les autres spectateurs étaient-ils déjà affranchis ? Savaient-ils que Kurt Cobain avait craqué sur Chokebore au point de les emmener sur les dernières dates de Nirvana, trois mois avant qu’il ne décide qu’il serait mieux ailleurs for ever ? En tout cas, on s’est tous retrouvés à battre des mains comme des cons pour Troy.

 

Bricolages tendres

Forcément, à la sortie de son premier album (pour les jeunes consommateurs de musique : une dizaine de chansons distinctes réunies par son auteur, avec un début et une fin), l’effet de surprise s’était envolé comme une volée de rapaces guettant le moindre faux pas d’un fan de Francis Cabrel égaré au Hellfest après une soirée fondue. Mais, miracle, les guitares reptiliennes soutenues par des boîtes à rythmes squelettiques, les mélodies capturées avec du souffle comme si l’on était dans les années 30 (du siècle dernier, pas d’anticipation les déglingos), les voix étranges comme reflétées par un miroir déformant, l’utilisation d’instruments jouets, bref, tout ce qu’il y avait de personnel, d’habité et de tendrement bricolé dans son concert à l’Olympia se retrouvait, intact, dans les enregistrements de “I Block The Sunlight Out”, “Heroic Little Sisters”, “Bad Controller” ou “Rainbow”, réalisés entre Los Angeles, Leipzig, Berlin et un coin paumé de la montagne française.

Car, voyageur viscéral, Troy ne tient pas en place, revient surfer chez lui à Hawaï, s’installe à Paris pour repartir zoner à Los Angeles. Surtout, il n’a rien sacrifié : pas de compromis, aucune stabilité, plutôt vivre dans sa voiture que d’oublier les chansons telles qu’il les entend dans sa tête, plutôt se battre avec les ingénieurs du son – généralement, ils finissent par jeter l’éponge et lui laissent toucher les boutons comme ça lui chauffe– qu’accepter de rentrer dans une norme du joli, du vigoureux, du compressé. « Mes chansons sont supposées être un peu cassées, être par nature imparfaites ».

Songwriter de la vulnérabilité, il a accepté que son art (désolé pour le gros mot) touchait à l’intimité, collages de croquis et de réflexions griffonnés sur un carnet de route avec les moyens du bord – parce que trop de confort, finalement, ne servirait à rien d’autre qu’à affadir. Quand il gratte sa guitare dans sa chambre à coucher et y esquisse un morceau, ce n’est pas en espérant l’interpréter, un jour, dans un stade de base-ball, sur la grosse scène d’un festival sponsorisé par une grosse marque de bière. Non, il semble avoir fait une croix sur tout ça et si son deuxième album s’appelait How To Live On Nothing, ça n’est pas de la coquetterie. A l’époque, il expliquait : « Vivre dans sa voiture à Los Angeles est assez effrayant – tu as des malades qui trainent dans les rues, armés – mais je m’y sentais en sécurité quand il pleuvait, comme si je vivais dans une cabane construite dans les arbres. Cette période m’a beaucoup inspiré : je devais vivre de rien mais toujours avec en moi l’envie d’écrire des paroles, des chansons ». Il a même un modèle de ténacité duquel s’inspirer, un vieux chanteur culte (et digne) qu’il connait bien, Leonard Cohen – il est ami avec Lorca, la fille de celui-ci et a même joué de la guitare espagnole sur laquelle est née “So Long, Marianne”.

 

Désenchantement poétique


…Is with the demon
, son troisième album, démarre d’ailleurs sur “Tropical” (« I want to be tropical and find all my powers/Move to Hawaï and die in the flowers”) qui a été carrément enregistré dans la cuisine des Cohen. La dizaine de morceaux qui suit procurera un enivrant ravissement à celles et ceux que le désenchantement poétique transporte. Assurant pratiquement tous les instruments, de la guitare chétive au piano désaccordé par la mélancolie, Troy montre que non seulement il ne baissera jamais les bras mais qu’il pourrait être un guide de ces années grises. Suffit juste de tendre l’oreille. Prenons “Purple Gold Eye”, mantra murmuré sur fond d’arpèges avec quelques notes de piano éparses, versées comme des gouttes de gnole dans un café.

« We have known violence / But now we’re quiet / We lost our wallets / We left our bodies / We lost the home, we tried to save / We have known violence »

 

Troy Von Balthazar n’a pas fini de voyager, d’écrire et ses chansons semblent acquérir plus de poids avec les années, jeune fou se muant en homme sage (mais toujours un peu fou quand même). « I can’t believe people like this exist and i will never meet them » a écrit, en voyant la première partie de son Take Away Show, une internaute russe éblouie et dépitée. Vu que sa nouvelle tournée va l’emmener en Allemagne avant une dernière date française au Point Ephémère ce mardi 13 novembre, il est peut-être déjà trop tard pour voir Troy sur scène cette fois. Mais il reviendra et il faut déjà prendre rendez-vous pour la prochaine tournée, guetter les programmes des salles. Goûter à …Is with the demon, apprendre par cœur les vers de “Butter”, “Zeros”, “Tiger vs. Pigeon” ou “About Being Hurt”. Ouvrir en grand les oreilles puisque Troy travaille pour le cinéma (This Ain’t California et d’autres films pas encore sortis).

 

Troy Von Balthazar – … Is With The Demon est disponible chez Vicious Circle

 

PS : Ah, j’oubliais, Chokebore s’est entre temps reformé mais comme je suis un ignorant je n’ai toujours pas écouté.