La Blogothèque

Motorama, new wave à retardement

L’histoire de Motorama, ce groupe russe qui ferait une new wave plus enthousiasmante encore que celle des pionniers de la new wave, est trop belle pour être vraie. Il y a forcément un mystère derrière cette musique fascinante…

Un exode

Le 14 mars 1769, c’est une étrange colonie qui quitte la ville de Manchester à l’aube, en direction du sud. Une demi-douzaine de roulottes et autant de familles qui abandonnent leurs maisons et leurs racines pour aller vers l’inconnu. Ces hommes et femmes, téméraires ou inconscients traverseront d’abord l’Angleterre, franchiront la Manche avant de s’enfoncer toujours plus loin vers le sud-est et de s’établir finalement, après des mois de route, dans la petite bourgade de Rostov-sur-le-Don, au bord d’un lac immense, la mer d’Azov, aux confins d’un pays immense que l’on appellera bientôt Russie.

Sean Pearson et John Polly sont les instigateurs de cet exode singulier. Le premier est un pasteur, le second un professeur de musique. Leurs motivations sont obscures. Certains ont supposé qu’ils avaient fui l’épidémie de peste qui avait connu cette année-là une résurgence brutale dans cette partie de l’Angleterre. Mais pourquoi, alors, fuir aussi loin ? D’autres ont suggéré que ces familles avaient été mis au ban de la communauté pour leurs moeurs dissolues et qu’elles avaient dû s’exiler loin de leurs terres natales pour pouvoir vivre selon leurs préceptes singuliers. Qu’il s’agisse de préceptes religieux ou pas demeure encore un mystère. D’autres encore ont avancé l’hypothèse qu’il s’agissait de saltimbanques qui avaient développé une musique profane qui rompait radicalement avec les “standards” admis à l’époque, et qu’ils avaient été chassés par les autorités conservatrices de la ville.

Quelles que furent leurs raisons et leurs desseins véritables, il est avéré (par des chroniques retrouvées dans les gazettes et bulletins des villes qu’ils traversèrent pendant leur périple), qu’ils emportèrent avec eux fort peu de bagages, si ce n’est des instruments de musique, des luths étranges à quatre ou six cordes, quelques instruments de percussions et au moins un clavecin. On mentionne même la tenue d’un concert sur une place de la ville de Vienne à l’été 1769 par une curieuse troupe anglaise.

Rostov-sur-le-Don

On a perdu la trace de cet équipage pendant près de deux siècles, jusqu’au milieu du vingtième siècle lorsque arrivent des témoignages mentionnant ces gens aux noms étranges, qui parlent russes avec les locaux mais conversent entre eux dans une langue vaguement parente de l’anglais (il s’avérera plus tard qu’il s’agit du patois mancunien). On évoque une communauté isolée, retirée dans les collines, vivant en quasi autarcie. Les contacts avec l’extérieur sont rares et réduits au négoce de produits agricoles et d’un artisanat très spécialisé : la production de bière ambrée et la fabrication d’instruments de musiques en bois.

Il y aurait eu, au cours des siècles, quelques métissages, mais cette communauté mancunienne de Rostov-sur-le-Don est globalement restée étonnamment homogène et vigoureusement attachée à quelques traditions rapportées d’Angleterre : le regroupement des hommes dans les tavernes après la journée de labeur, une attirance pour les jeux de balles et un talent inné pour les arts de la musique.

Un nouvel exode

Au début du vingt-et-unième siècle, la communauté a vécu un véritable bouleversement avec la décision brutale de quatre jeunes de s’émanciper, de rompre avec la tradition d’isolement de leurs aînés, en vigueur depuis plus de deux-cent ans, d’aller découvrir le monde qui les entourait et, de ce fait, de révéler quelques secrets précieusement gardés. Ils ont pour cela “russisé” leurs noms (Walter Pearson se fait maintenant appeler Vladislav Parshin, Max Polly est devenu Maxim Polivanov…) et, pour s’intégrer plus facilement, ont électrifié la musique transmise de générations en générations, pour la rendre plus contemporaine. Ils ont conservé les rythmes ancestraux, binaires et métronomiques, renoncé au russe au profit de leur propre dialecte, et respecté les conseils des anciens : “tes mélodies peuvent être légères, mais ta voix doit être sombre“, “toujours les riffs entêtants tu chériras” ou “point trop d’effets tu ne feras“… Ils ont aussi un peu bousculé les traditions, forts de leur jeunesse, de leur fraîcheur et de leur supposée innocence.

Sous le nom de Motorama, ils ont enregistré un premier album plutôt spartiate, ont pu grâce à lui sillonner leur pays d’adoption, refaire le trajet inverse de leurs aînés vers l’Europe de l’Ouest et même traverser l’Atlantique. Fort de cette expérience, ils ont enregistré un deuxième album, Calendar, qui reprend et consolide les acquis du premier et suscite l’intérêt des diverses communautés mancuniennes éparses dans le monde. Tension fragile, hypnotisme subtil, gravité maîtrisée, réalisme remarquable, fluidité mélodique, douceur et intelligence sous-jacentes… le vocabulaire critique idéal se déploierait volontiers pour caractériser ce disque quasi-parfait.

Les médias internationaux étant absents de cette zone du monde (sauf en cas de guerre ou de catastrophe écologique majeure), il a fallu les travaux d’un ethnologue bordelais pour que ce Calendar soit documenté et présenté au monde, ici avec “To The South”, une danse traditionnelle, vraisemblablement en hommage à leurs ancêtres.

 

Motorama – Calendar, disponible chez Talitres.

La véritable histoire du groupe se lit ici.