La Blogothèque

Francesco Tristano, immodérément

Où il sera question de Bach, de son méconnu professeur Dietrich Buxtehude, d’un pianiste luxembourgeois prodige et d’une musique nettement moins classique qu’elle ne parait…

Logiquement, je n’aurais pas dû aimer la musique de Francesco Tristano.

J’ai longtemps reproché aux pianistes “classiques” leurs manques d’audaces évidentes pour les profanes, leurs interprétations techniquement irréprochables et leurs “savoir-reproduire”. Une vision néophyte et naïve qui fait confondre les interprètes et aborder les compositeurs avec méfiance. J’ai cru un temps qu’il suffisait de faire du jazz, d’improviser, de s’offrir des espaces de liberté – ou de s’appeler Keith Jarrett – pour arriver à me plaire. Mais même ces absences de contraintes finissent par en devenir de nouvelles – et Keith Jarrett de lasser (jusqu’à un récent Rio miraculeusement réconciliant) – et j’ai écouté d’une oreille ennuyée ses camarades de jeux. Et puis j’ai découvert la musique de Nils Frahm, cette fusion avec l’instrument et l’émotion qu’elle dégage autant avec les notes qu’avec les sons qu’il emploie pour les créer, l’environnement, la gestuelle, les respirations, les contingences et les efforts qu’elle réclame. Et j’en suis, depuis, bouleversé…

Alors Francesco Tristano, et ce que j’ai d’abord pressenti comme son obsession pour la technique et la perfection de l’enregistrement, n’était sûrement pas celui qui devait être mon coup de cœur suivant. Et même si les perspectives magnifiques de son trio électronique Aufgang m’avaient fait donner du “chef d’œuvre” à tours de plumes, je restais sceptique quant à l’œuvre solo. Beau gosse, indubitablement doué, son Bachcage, où il confrontait le baroque au contemporain, respirait l’exercice de style imbu d’arrogance. Mais j’ai écouté, et j’ai instantanément révisé mon jugement.

Enchainer une gigue de Bach avec une composition de Cage et inverser les rôles et les représentations qu’on peut en avoir. Johann Sebastian Bach en moderne, inventif et presque avant-gardiste. John Cage en vieux maître, classique et conservateur. En exagérant le propos évidemment et en amplifiant les perceptions… Traitements, filtres, pianos préparés et un enregistrement de hautes technologies et technicités par Moritz von Oswald (plutôt versé dans l’électro) en sont responsables, tout autant que le jeu et la pertinence des choix de Francesco Tristano. Un magnifique “In a Landscape” de Cage pour poser le ton après la vive “Partita n°1” de Bach, d’autres variations encadrées d’improvisations de l’interprète et un disque vif, aventureux comme sûr de lui et de ses effets. Pour finir sur un “Menuet II from french suite, bwv 812” en échos et stéréo, préfigurant une façon singulière et “rafraichissante” de concevoir la musique classique et de la rendre, si ce n’est follement excitante, déjà passionnante.

Du lobbying et de l’ouverture d’esprit, Francesco Tristano s’était plié quelques temps plus tard à un Concert à Emporter singulier, jouant du Bach pour un public virtuel qui n’était pas forcément familier avec le baroque et l’enchainant avec une improvisation un peu préparée, résolument contemporaine. L’association des deux était éclairante…

 

Supprimer ce qui détourne de la note

Francesco Tristano partage ainsi avec Nils Frahm une exigence du son et un maniérisme un peu déconcertants de prime abord : des dizaines de micros, logés dans le corps des pianos ou entre les cordes et de la haute technologie pour deux résultats opposés mais proches dans leurs quêtes de vérité. Nils Frahm la trouve en enregistrant la note et tout ce qui a servi à la créer. Francesco Tristano supprime tout ce qui peut en détourner. Chez lui, la note sera isolée, ultime, limpide. Elle bénéficiera de l’expertise, de la science, de la technologie, pour s’entendre résonner dans un écrin parfait, “sonner” comme elle ne l’a jamais fait auparavant. Les disques de Francesco Tristano sont beaux à écouter, indépendamment de la musique qui est jouée dessus ; concept inconcevable mais pourtant évident : donner une qualité de son à une musique qui en devient aussitôt contemporaine par ce truchement.

Il y a quelques semaines encore, je ne connaissais pas Dietrich Buxtehude. C’était un musicien baroque allemand du XVIIème siècle, connu des spécialistes pour un certain non-conformisme et surtout pour avoir été une grande source d’inspiration pour Bach. Et, logiquement, un sujet d’étude pour Francesco Tristano, grand promoteur du répertoire baroque. Buxtehude n’aura sûrement jamais été aussi bien mis en lumière que sur ce nouvel album, Long Walk, qui lui est presque entièrement consacré. Six morceaux intrinsèquement plaisants : vifs et variés, plutôt courts, diserts, qui ébauchent des thèmes qu’on semble reconnaître chez d’autres, mais qui ne s’attardent pas dessus, pressés par une sorte de boulimie d’airs. On est en terrain familier, même si inédit, et la temporalité semble n’être qu’une affabulation.

Et la révélation : joués par Tristano, ces morceaux semblent avoir été composés il y a quelques années à peine. Au clavecin, ils “feraient” leurs âges et leurs siècles ; au piano ainsi préparé, ils revêtent une modernité fascinante. A l’exemple de la “Ciaccona BuxWV160″, modèle de morceau intemporel et d’avant-gardisme du passé quand entendu aujourd’hui…

Sur ce disque également, Francesco Tristano juxtapose au baroque deux compositions personnelles, surprenantes d’abord en ce qu’elles jettent un pont trop brutal entre deux époques, mais qui se révèlent plus subtiles écoutes après écoutes. C’est du baroque amené par un free-classique, avec des prétextes de musiques américaines du début du XXème siècle (on pense à Gerschwin parfois…) et des sons de basse en arrière-plan. C’est dansant ou pesant, joyeux mélange des genres. Et à y rêver, ce qu’aurait pu composer Buxtehude s’il avait eu un synthétiseur… !

Et puis, sur ce Long Walk, il y a aussi trois minutes de Bach, comme un leitmotiv incontournable. Mais une composition de Bach qui ressemblerait à du Chopin… ! Comme quoi, les questions de genre, et de logique…

 

Francesco Tristano – Long walk, déjà disponible chez Deutsche Grammophon/Universal Music.