La Blogothèque

Efterklang / Pour une politique de la hantise

S’il y a un groupe auquel, définitivement, on ne peut pas reprocher de refaire toujours le même album, c’est bien Efterklang. “Piramida” ne faillit pas à cette saine habitude. Il est né d’une expérience personnelle forte que Casper Clausen, Rasmus Stolberg et Mads Brauer ont vécue dans les ruines industrielles d’une cité minière soviétique abandonnée, il y a 14 ans. Jamais Efterklang n’aura aussi bien rendu grâce à son patronyme en devenant la chambre de résonance d’une histoire tant individuelle que collective, et signe peut-être avec “Piramida” son meilleur album.

Au fil des années, Rasmus Stolberg, Caspar Clausen et leur bande auront toujours su nous prendre par surprise : après le spleen de l’électronique minimaliste et flottante de Tripper (2004), en son temps vantée par Thom Yorke, et l’enflure lyrique de l’orchestre philarmonique avec chœur d’enfants et compositions démesurées de Parades (2007), ils nous avaient même livrés un album pop, aux formats relativement conventionnels et aux plaisirs plus évidents, Magic Chairs, accompagné d’un beau film réalisé avec Vincent Moon, le bien nommé, An Island (2010).  Pourtant, durant cette décennie, Efterklang aura eu du mal à convaincre totalement, bien qu’à La Blogothèque, tout le monde ait son album préféré d’Efterklang, son avis sur la question. Et preuve ultime, s’il en est, de cette capacité de réinvention et de la belle vivacité qui caractérise cette formation, personne n’est d’accord.

  • La mélancolie des lieux hantés par l’histoire.

Les idées d’Efterklang ont toujours été séduisantes, leur curiosité et leur ambition, attachantes, mais il restait ce quelque chose de « kitsch » dans la réalisation et le discours, un geste souvent gauche dès que le groupe maniait par exemple sa pâte orchestrale. Curieusement, c’est probablement sur cette première partie de Magic Chairs, avec ses singles accrocheurs qui semblaient porter parfaitement l’air du temps et lui insuffler un peu d’esprit, que, depuis Tripper, je les avais trouvés le plus convaincants. Partis cherchés des sons dans une ville fantôme, située sur une île norvégienne, pour en faire la matière sonore de leurs nouvelles compositions, les danois d’Efterklang reviennent avec un album qui a l’abstraction et le dépouillement des paysages arctiques, et la mélancolie des lieux hantés par l’histoire.

 

Piramida prend en effet pour toile de fond l’un de ces lieux qui incarnent la démesure de la révolution industrielle, avec ses châteaux de fer, ses barraquements, ses turbines gigantesques et le quadrillage de ses réseaux d’acheminement, de triage : canalisations et rails, aujourd’hui rouillés et troués.  Autant de carcasses dérisoires d’un rationalisme productif et signes évidents de la splendeur et de la misère d’un système qui conditionne nos existences et les renvoie au néant quand les « nécessités » économiques et politiques changent. La cité minière de Piramida construite par les Russes dans l’archipel du Svalbard, sur une concession que l’U.R.S.S. avait achetée à la fin des années 20, a ainsi été vidée de ses habitants un jour de janvier 1998 pour manque de rentabilité. Décrite dix ans plus tôt par le directeur de la compagnie minière qui y exploitait le charbon comme l’une de ces “chaudes oasis de la vie moderne entre glaciers éternels, hautes montagnes et fjords profonds“Piramida/A Soviet Beachhead On Spitzbergen”, documentaire de Markus Reher, réalisé pour la série Modern Ruins, co-produite par Arte et la ZDF., dans un de ces élans lyriques qui font peu de cas de la réalité, Piramida est un lieu qui parle aujourd’hui de solitude, d’isolement, de climats rudes – des fjords, pris dans les glaces pendant neuf mois sur douze, qui rendent la communication avec l’extérieur impossible -, et d’utopies qui déchantent. La ville était sortie de nulle part, dans l’une des régions les plus septentrionales du monde, c’était un microcosme où l’argent n’existait pas, et qui pratiquait une égalité de traitement entre ingénieurs et ouvriers.

Est-ce que Piramida est pour Efterklang le symbole de ce qui est arrivé à l’une des plus belles idées du XIXème siècle ?

Rasmus Stolberg nous répond : “Je ne regarde pas spécifiquement un lieu comme Piramida comme celui de l’échec du rêve communiste. Je pense qu’il nous dit quelque chose de plus général et de plus universel sur la manière dont les hommes et les idéologies fonctionnent. À Spitsberg, la nature ne cesse de te rappeler que cette île n’est pas faite pour que l’homme y vive. Ce que tu vois maintenant, quand tu y vas, ce sont les traces de ces hommes qui  ont vainement essayé de s’implanter là-bas et de s’y installer coûte que coûte. Cela te fait vraiment réfléchir sur la nature du genre humain, les instincts qui nous gouvernent, et sur ce désir d’appropriation qui finit toujours par ressembler à une farce un peu tragique.”

Casper Clausen raconte volontiers combien l’idée que personne n’est jamais né à Piramida – les mineurs vivaient à Piramida sans leurs familles restées, elles, en Russie – et qu’aucun corps n’a jamais pu y être enterré, notamment à cause des conditions climatiques, a joué sur la fascination que le lieu exerce sur lui.

Puis il ajoute : “C’est vrai que quand tu es dans les ruines d’une colonie humaine comme celle-ci, où très clairement la nature a repris le pouvoir, tu te sens très petit et tu ne te sens pas vraiment à ta place avec tes fringues stupides en gore-tex. “Piramida” est aussi le nom qu’on utilise en russe pour désigner une pyramide. Les pyramides et plus généralement les formes géométriques ne sont pas des créations qui ont pour origine la nature, elles sont le pur produit de la pensée humaine. Ces formes géométriques que tu trouves partout sur le disque symbolisent nos créations, ces créations qui sont à la fois ce qui à la fois nous sépare du giron de la nature mais qui nous rendent également fiers parfois d’être en vie, car la géométrie renvoie aussi pour moi  à ce désir de cartographier le réel et de l’explorer“.

 

 

Toutefois, si Piramida, le disque, est éminemment politique, ce n’est pas tant parce qu’il tiendrait un discours sur l’état du monde ou du capitalisme, ou des enjeux écologiques du nouveau siècle, encore qu’il me semble qu’ils le hantent, et que c’est par ces phénomènes de hantise que la musique d’Efterklang est politique. Les membres d’Efterklang sont en effet sensibles à toutes ces questions, et plus particulièrement à cette extension d’un modèle de “rationalité” économique à l’ensemble des champs de l’existence qui caractérise notre époque : “Les conservateurs, chez nous, veulent faire de la culture une richesse quantifiable de manière à pouvoir décider de quel argent investir pour obtenir des bénéfices. C’est une idée totalement absurde. La culture n’a jamais rien eu à voir avec le nombre de billets que tu peux vendre. Même si nous avons aujourd’hui un bien meilleur gouvernement, cette manière de penser reste très ancrée au Danemark.” insiste Rasmus. Mais ceux qui tiennent d’ailleurs à se définir comme “des enfants en train d’apprendre à jouer” ne sont pas venus à Piramida en ayant d’idées préconçues sur les chansons et les thèmes qu’ils comptaient développer dans le disque à venir. C’est la matière sonore et l’esprit du lieu qui ont guidé le processus d’écriture.

  • Ancrer l’album dans un lieu.

C’est Rasmus qui parle. “Pour Piramida nous souhaitions initialement avoir une approche plus électronique de la composition que nous l’avions eue pour Magic Chairs. Ce qui était primordial pour nous au moment de Magic Chairs, c’était le groupe de scène que nous venions de constituer pour la tournée de Parades, et avec lequel nous avions eu tant de plaisir. Ces morceaux, avec leurs structures plus simples, sont nés de notre désir de faire de la scène. Cette fois-ci, nous avons voulu renouer avec les méthodes qui avaient donné naissance à Tripper. Cela s’entend peut-être davantage sur des titres comme “Told To Be Fine” ou “The Living Layer”, mais c’est aussi valable pour tout le disque. L’autre idée forte que nous avions en tête était d’ancrer l’album dans un lieu, en utilisant des sons de ce lieu mais aussi en enregistrant des instruments de musique là-bas. Ce n’est que quelques mois plus tard que le réalisateur suédois, Filip Nilsson, nous a contactés et nous a envoyé par mail des photos des Pyramides à Spitsberg. Nous avons tout de suite été attirés par cet endroit, mais c’est surtout lorsque nous avons lu que nous pouvions y trouver le piano le plus septentrional de la planète que nous nous sommes dit que nous voulions commencer notre nouvel album, là-bas. Il nous a fallu quatorze mois pour tout mettre en place“.

 

 

Aussi, Piramida ressemble à un carnet intime, qui par la multiplication de petits instantanés, rend hommage indirectement à ces hommes qui se sont frayés des existences dans les interstices de la machine. Il organise la confrontation entre la majesté des paysages de Spitsberg et le bruit et la fureur de l’activité humaine, et pose à sa manière la question de la mémoire. Mais le processus d’exhumation ne débouche pas sur le sentiment d’une nostalgie des origines. D’ailleurs, on ne sait jamais trop ce que l’on entend dans Piramida, l’origine se dérobe, comme manquante. Plusieurs raisons à celà. Piramida se construit sur un vide : les hommes partis, la vie humaine disparue, un temps suspendu, les machines au repos. On pourrait même imaginer que certains sons de la banque sonore constituée à Piramida, à l’origine de certains morceaux, se sont retrouvés effacés, comme des foyers disparus tant le dispositif mis en place par Efterklang brille par sa discrétion.

  • Renoncer à toute logique spectaculaire.

C’est une des grandes réussites de Piramida que d’avoir renoncé à toute logique spectaculaire. Piramida est un album hanté, hanté par les sons de tôle, de pas, le choc de deux morceaux de charbon ramassés dans une benne rouillée, les cordes d’un vieux piano abandonné, les cris des mouettes, le souffle du vent, des chuchotements, des respirations, et qu’Efterklang a eu la sagesse de disséminer comme autant de témoins discrets, plutôt que de les exhiber comme des trophées ou de les porter comme les signes d’une modernité musicale, qui n’en est plus une de toute façon. Cela fait plus d’un demi-siècle que les sons de l’environnement intègrent – dans la musique acousmatique par exemple – des compositions qui font aussi intervenir des instruments de musique traditionnels. Enfin, origine manquante et phénomènes de hantise sont présents par ce travail de détournement et de déplacement permanent que les musiciens opèrent : détournement des usages des objets trouvés sur place, devenus instruments, mais aussi détournement de la fonction référentielle que ces instruments pourraient jouer. Ainsi ces coups portés sur les écrous d’un réservoir de fuel, vidé, qui dans “Hollow Mountains” ou “The Ghost” finissent presque par sonner comme des percussions africaines. De l’autre côté de la chaîne, des vrais cuivres enregistrés au studio Vox-Ton, à Berlin, voisinent dans une espèce de frontière indécise avec d’autres cuivres, synthétiques, ceux-là, issus de quelques claviers estampillés new-wave. Efterklang s’ingénie à brouiller les pistes et à créer des liens et des prolongements souterrains entre tous les éléments de sa musique.

En danois, le mot “efterklang” renvoie à des phénomènes d’échos et réverbération : un phénomène sonore et vibratoire, qui prolonge un geste qui n’est plus là, qui est déjà achevé alors qu’on en entend toujours les effets, et qui dans l’ordre de la vision correspond assez bien aussi aux phénomènes de persistance rétinienne, quand la mémoire conserve des stimulis rétiniens alors que l’objet a déjà disparu.  Piramida nous parle bien de hantise, de co-existence et de co-présence d’éléments hétéroclites appartenant à des espaces-temps différents. Des éléments présents, des éléments absents quoique la frontière elle-même soit rendue caduque par les procédés d’enregistrement et de reproduction. Ce dispositif en apparence mélancolique, correspond moins à une complaisance morbide qu’à un désir d’ouvrir le temps sur de la nouveauté :  “Nous voulions créer quelque chose de neuf, à partir de cet état de déreliction insiste Mads Bauer, nous voulions donner à ce lieu de la vie”. Piramida offre une mémoire à un lieu et lui donne une manière de prolonger son histoire et de rencontrer la nôtre.

 

 

Piramida parvient musicalement à construire un équilibre qui me semble inédit chez eux : un équilibre entre emphase et nudité, obsessions Reichienne de la répétition et du formalisme et fioritures maniéristes,  explorations sonores et saveur mélodique, inflexion soul et approche plus martiale (“Between the Walls”). Toutes les qualités et les défauts de Efterklang s’y retrouvent à leur avantage. Ils font sens. La grandiloquence presque pompière devient le signe de la vanité de ces constructions et de l’industrie humaine, ou exprime cette sorte de malaise devant le gigantisme et la rigueur de ces espaces trop grands. La science du collage qui caractérise de nombreuses compositions du groupe fait cohabiter ces différentes strates d’expérience et de temps, et reproduisent tout une gamme de lumière et de degré de présences ; de la blancheur froide et éthérée des cordes et des choeurs,  à la chaleur du grain de la voix de Casper, en passant par la robustesse sonore et solennelle des cuivres qui remplissent l’espace : “c’est vrai, note Rasmus, il semble qu’on  associe souvent Efterklang à une musique difficile à déchiffrer ou difficile à comprendre. Je pense que l’association étrange de deux éléments qui appartiennent à des contextes très différents ouvre toujours un champ d’exploration intéressant. Mais nous ne recherchons pas ces associations. Elles se produisent, c’est tout.”

  • Jubilation et émerveillement.

Piramida est un disque qui n’est pas à des années lumière du Kid A de Radiohead – moins la charge lacrymale et avec un propos plus solide -, mais aussi du Synchronicity de Police, pour ses éléments les plus africains et une certaine efficacité pop que l’on retrouve sur “Apples” ou “The Ghost” ou “Sedna”. Comme aime à le rappeler Casper Clausen, la musique d’Efterklang prend sa source dans la quête d’un sentiment de jubilation et d’émerveillement qui a aussi quelque chose de très simple : “Je pense qu’une vérité essentielle réside dans les yeux d’un enfant qui joue sa première note, sur un piano par exemple, et qui expérimente le pouvoir de la musique pour la première fois. Cette simple note t’ouvre une porte sur un champ d’expériences infinies et qui dépasse tout ce qu’une théorie ne pourra jamais écrire sur la musique. Et, tu te dis : ” Est ce que c’est moi qui ai fait ça ?” Aujourd’hui, on se dit : “Est ce que c’est nous qui avons vraiment  fait ça ?” quand nous éprouvons ce sentiment d’excitation extrême. C’est ce sentiment-là qui fait tout le bonheur de jouer de la musique.”

Pitchfork comparait à tort, à mon sens, l’album à un blockbuster aux moyens disproportionnés et qui n’aurait pas tenu ses promesses. Matthew Store s’ennuie et il est déçu de la manière dont Efterklang aura su tirer parti dans son expérience arctique. L’analogie avec le blockbuster me semble déjà mal venue. Efterklang ne joue jamais la carte du saisissement immédiat et n’obéit pas aux impératifs d’efficacité narrative, ou de tempo, sur lesquels repose l’esthétique du blockbuster. L’auditeur y a du temps et de l’espace pour vivre et jouer les arpenteurs, et l’album accueille aussi, à la manière d’un opéra, les variations d’attention. Enfin, Efterklang a l’immense sagesse de ne jamais entrer dans une logique du retour sur investissement ou d’une économie du spectaculaire. Le dispositif est digéré, intégré.

L’affaire est donc sans aucun doute plus subtile que cela.

 

Ce texte est dédié à mes amis Vanessa Lejzerowicz et Christian Bank Pedersen. Ils savent ce qu’il leur doit.

Remerciements à Rasmus, Mads et Casper.

 

“Piramida” est disponible depuis le 24 septembre sur le label 4AD.

Efterklang sera en concert à Bruxelles (L’Ancienne Belgique), le 8 novembre, à Strasbourg (la Laiterie), le 12 décembre 2012, et à Paris (Café de la Danse), le 13 décembre 2012.