La Blogothèque

Vide-poches #011

À l’origine, nous aurions dû publier cette playlist en août, pour accompagner vos siestes sur la plage. Et puis voilà, les vacances et la flemme aidant, cette onzième édition du Vide-Poches s’est retrouvée dans les limbes du back-office, à attendre patiemment qu’on vienne l’exhumer. C’est maintenant chose faite et qu’à cela ne tienne, elle sera la bande-son de la grisaille et de la monotonie automnale. Et bonne rentrée, hein.


Meursault – “Flittin’ “(piano version) ( Flittin’ EP – Songs By Toad Records)

Le piano flou et nébuleux, la voix reposée et ici un peu chevrotante de Neil Pennycook et c’est à peu près tout. Ni les percussions, guitares, cordes et envolées du chant qui rendent épiques ce morceau (single d’ailleurs) sur le nouvel album Something For The Weakened du groupe Ecossais. Mais ce dépouillement est suffisant pour en faire une toute nouvelle chanson lancinante, fataliste et au renoncement magnifique…”So long it’s been good to know you“. [Rockoh]

OM – “State Of Non-Return” ( Advaitic Songs – Drag City / Modulor)

Advaitic Songs, c’est le nom de l’album de OM sorti fin juillet. Alors, forcément, puisqu’il est sorti fin juillet, on le range dans le fourre tout de l’été. Mais il n’y a rien de moins estival que cette musique-là. Ces sons lourds du drone ou du métal mélangés aux mélopées arabisantes, ces mantras qui se répètent et s’entrelacent comme autant d’hymnes sacrés, ces ascensions musicales soutenues par la voix caverneuse de Cisneros… Non, décidément, cette musique n’est faite ni pour la plage, ni pour le barbecue dans le jardin et encore moins pour la danse.
Et pourtant, ce que OM a produit ici est sans doute ce que j’ai écouté de plus beau depuis très longtemps. Et si vous ne connaissiez pas, peut-être qu’à votre tour, vous vous transformerez porteur de la bonne parole : oui, au milieu du flot ininterrompu de la musique fade et molle, il existe un groupe à nulle autre pareil dont la musique est tellement magnifique qu’elle semble figer le temps dans une contemplation infinie. [Disso]

Chicano Batman – “The Ballad of Raymundo Jacquez” ( Joven Navegante – S/R )

http://chicanobatman.bandcamp.com/track/the-ballad-of-raymundo-jacquez

En 2012, les éclaircies sont des petites salope aguicheuses qui se trémoussent sur une balançoire mais disparaissent avant qu’on ait pu les saisir, laissant derrière elles autant de nuages en forme de majeurs dressés devant vos visages incrédules. Catch me if you can! À en croire ma timeline Facebook cela pèse lourdement sur le moral des troupes et je vois les plans suicidaires (vacances en Bretagne, marathon Nick Drake et autres actes désespérés) se multiplier dangereusement. Keep cool baby. Ferme les yeux, et écoute le macadame défiler sous les roues de ton cabriolet rouge fessée tandis que Chicano Batman te compte la ballade de Raymundo Jacquez, un fonctionnaire des impôts devenus stars du porno hawaïen. Ou pas. [Aka]

Only Real – “Cadillac Girl”  (S/R)

Non, Only Real n’est pas le nouveau nom de scène de King Krule (ex-Zoo Kid). Only Real c’est Niall Galvin, un autre gamin londonien à casquette de 20 ans qui a l’air d’en avoir 15, qui fait de la musique dans sa chambre et qui n’est pas encore signé. La musique de Niall sonne un peu comme celle d’Archy Marshall par moment, reverbe a gogo et guitare électrique, c’est vrai, un peu moins dépouillée, passée au filtre ‘musique éthérée’ qui n’est pas sans rappeler Ariel Pink, mais vocalement on sent bien que Niall tend bien plus à rapper que son cadet et le morceau “Cinnamon Toast” renforce encore cette impression. On croise les doigts pour qu’il cultive la différence, un peu pour mon plaisir et pour ne pas donner prise aux mauvaises langues. [Dali]

Robust Worlds – “Best Wishes” ( Emotional Planet – De Stijl Records)

Robust Worlds est le projet de Chris Rose (qui a autrefois sévi chez Vampire Hands) épaulé par Neil Weir, un ingénieur du son qui sait dessiner de belles figures dans la fumée des drogues les plus poisseuses. Ce titre, Best Wishes, est un mélange de guitares claires, comme on en entend beaucoup dans les parages de Brooklyn depuis quelques temps, relectures états-uniennes d’arpèges anglaises, et de boucles psychédéliques lourdes et engourdies. Un mélange qui prend sans grumeau, très naturellement. À croire que Robust Worlds a trouvé une fréquence encore inexplorée qui ferait battre nos cœurs juste comme il faut, se réglant aussi bien sur les battements d’une pluie trop fraîche que sur les vibrations d’un été étouffant. L’album sort en septembre chez De Stijl Records. [Starsky]

Mikhael Paskalev – “Jive Babe” (S/R)

Je suis Norvégien, j’habite à Liverpool mais j’ai un nom à coucher dehors hérité de mes origines bulgares. J’ai une fine moustache de dandy, une bouille ronde et fort sympathique et je me fais mettre la misère par une petite nana en short dans un clip très lynchéen où je finis en flamme et en larmes. Je dégaine mes riffs bien crasseux, ma voix de crooner étranglée et mes percussions de roadtrip à 180km/h quand ça me chante. Je fais des “ouh ouh ouh yeah” un peu putassiers, je tape des mains et je ressuscite le rock des fifties si je veux. Je suis libre, je danse en slip et je pète tout chez moi. Je m’appelle Mikhael Paskalev et je vais faire le hold-up de la rentrée. [Clumsy]

Splashh – “Need It” ( Need It 7″ - Luv Luv Luv Records )

J’avais 20 ans dans les années 90. J’avais 20 ans il y a longtemps, et je pourrais aujourd’hui refaire la musique de ma jeunesse avec des groupes d’aujourd’hui. J’écoute Splashh, ces guitares volantes, ces fuzz, cette voix candide et légère, comme heureuse d’être perdue dans la saturation des guitares alentours. Et c’est presque comme la découverte des Wannadies, un matin de printemps ensoleillé, la tête dans le cul, dans ma coloc. [Chryde]

EAUX – “Luther” ( Luther / No More Power 7″ – Morning Ritual )

Vue imprenable sur la Tamise, quelque part dans un appartement du East London, Sian Ahearn et Ben Crook, rescapés de l’inoubliable armada post-rock qu’était Sian Alice Group. Se souvenir de diamants éternels (‘Motionless’ cet hommage fou à Jeff Mills ou la pépite noire et vicieuse ‘Way Down To Heaven’) , de cette poignée d’albums et d’EP fascinants. Vouloir nager à contrecourant, s’enticher d’un bassiste, Stephen Warrington et renaître sous la forme d’un trio, EAUX : deux hommes de la nuit accompagnés d’une sublime liane brune aux yeux ardoises : engrenage parfait.
Oser une musique synthétique où la pop ouatée des sixties, la techno de Detroit et le festival Kraut de Can convolent en noces impures. Songer aussi aux premiers disques de Chris et Cosey. Une mélopée impossible, tortueuse et virtuose à la fois ; des boîtes à rythmes incroyables, des séquenceurs et une basse suavissime soufflent le chaud et le glacial et la voix de Sian, sirène charnelle et indolente parachève le troublant tableau.
Sous l’apparente tension et le chaos, être à nouveau cueillie par une mélancolie insidieuse… Cette période floue où l’on caresse les amours de jeunesse, avec une exaltation insensée … Mannes d’un ailleurs et désir de fuite…Se souvenir de tout avant les pages blanches… Frôler l’asphyxie et mépriser l’urgence. Coupée du monde et hors du temps, être prise au piège de cette ballade maléfique d’un érotisme glacé. S’éprendre violemment de la plus masculine et sensuelle des apparitions et être obsédée par les mots du photographe colombien, Fernell Franco : ”J’aimais photographier la manière dont les ombres se perdaient progressivement dans le noir le plus complet et la façon dont la lumière mourait.”
Embrasser la nuit, se brûler savamment les ailes jusqu’au point de non retour et disparaitre des radars en galante compagnie…
I’ve been there, I’ve seen it with my own eyes…  “ [Co-SwEuphoria]

Lee Ranaldo Band feat J.Mascis – “Albatross” ( Just Tell Me That You Want Me - A Fleetwood Mac Tribute - Hear Music/Concord )

Parce que parfois, on est vieux, et qu’en fait, c’est pas grave. On a envie d’écouter ses vieux, jouer leurs vieux à eux. Parce que c’est beaucoup trop bizarre d’intégrer que Sonic Youth s’est séparé alors que Dinosaur Jr est réuni dans sa mouture d’origine et qu’au milieu de tout ce chaos, c’est rassurant de voir Lee avec J. Parce que ce morceau s’appelle Albatross, et qu’en fermant les yeux, on oublie le métro, et on le voit planer, ce volatile si gracieux dans le ciel et si maladroit sur terre qu’il valut à Baudelaire de pondre la métaphore la plus lourdingue de l’histoire de la poésie. Parce que ce morceau est beau, et que Lee et J. ne l’ont pratiquement pas touché, mais l’habitent tout de même. [Noisenews]

Digital Leather – “So Warm” ( Yes Please Thank You – Southpaw Records )

http://digitalleather.bandcamp.com/track/so-warm

À jouer les veuves éplorées depuis la mort de Jay Reatard, on en oublierait presque les vivants. Comme ses potes qui gardent fidèlement le bastion depuis que le sauvageon à bouclettes a passé l’arme à gauche. Shawn Forree, par exemple, trimballe infatigablement le synthpunk de Digital Leather de labels en labels ( Fat possum, Goner Records, Crash Symbols, excusez du peu) depuis une bonne dizaine d’années. N’officiant en général qu’avec une boîte à rythme et un synthé,  le stackhanoviste d’Omaha est de retour cette fois avec un “vraie” formation, pour “une méditation sur la dope en huit chansons“. Soit une cassette qui vous amènera à troquer vos plans de vies rangées contre sept nouvelles années dans la cave de vos parents entouré de vos amis de toujours. Et vous foutre gaiement sur la gueule entre deux épisodes des Simpsons. [FrançoisV]