La Blogothèque

Route du Rock 2012, ascenseur émotionnel.

La Route du Rock 2012 vient de fermer ses portes pour la 22ème édition et les bilans pleuvent un peu partout. Voici un petit bilan personnel de ces trois jours de plaisir sans sommeil : musique et émotions.

Je discutais il y a peu avec un ami de l’intérêt de l’exercice “compte-rendu de festival” dans la presse : aucun, me disait-il, sauf à y retranscrire des impressions très personnelles. Alors voilà, ce compte-rendu de la Route du Rock 2012 sera donc un pêle-mêle de sentiments intimes, plaisir, nostalgie, fatigue, attendrissement…

Dominique A – Route du rock 2012 (photo Romain S. Donadio)

 

L’émotion la plus forte, c’est sans doute celle qui m’a saisie devant Dominique A. Vendredi soir, il interprétait son album Les Lueurs appuyé par un quintette à vent : saxo, flûte, hautbois, clarinette et basson. Mais voilà, moi sur album, Dominique A, je n’accroche que peu. Et en live, à chaque fois, j’arrive à reculons, boudant presque comme un enfant qu’on force à finir ses carottes puis je me laisse happer et je finis par me retrouver émue aux larmes. Dominique A possède une qualité extraordinaire qui fait que sa seule présence abolit tout le reste. Il fait disparaître le temps, les gens autour, les bruits parasites, les appréhensions : tout fuit et vous vous retrouvez face à cet homme-taureau, sanglé dans sa chemise noire, torse puissant, tête solide dont les mains volettent avec douceur pour souligner l’émotion de l’instant. “Bientôt, bientôt, tu les verras comme un fleuve naissant, au grand jour. Bientôt tu verras le convoi et tu prendras peur de l’amour“. Les mots s’empilent : vagues qui tournoient, eaux les plus salées, fardeau rêvé, alvéole baignée de lumière… Au fur et à mesure que le tourbillon des phrases grandit, je m’approche de la scène, bouche bée, captivée par ce fleuve naissant au grand jour qu’est l’amour de Dominique A pour les mots. Et je n’ai plus peur de l’amour et de son “Convoi”.

 

 

The Soft Moon – Route du rock 2012 (photo Romain S. Donadio)

 

La deuxième impression fut le saisissement devant le vrombissement glacial annonciateur d’apocalypse électrique des Californiens de The Soft Moon. Déluge de lumières violentes, noirceur totale de la musique imprégnée de cold wave, tension permanente de tous les titres. J’entre dans le cercle infernal soutenue par une rythmique lourde et omniprésente. Les plaisirs de la basse et de la guitare montent mais sans jamais atteindre leur apogée, laissant dans un perpétuel état de tension. Puis la musique s’arrête sur un fade out, le silence s’instaure sur scène et le vrombissement reprend, à nouveau l’impatience du corps, les pieds qui bougent, la tête qui part vers l’avant, l’air qu’on aspire en espérant qu’arrive la délivrance orgasmique attendue. Mais jamais l’explosion ne se produit. Et satisfaite sans être comblée quand le concert se termine, je voudrais que Luis Vasquez, encore, m’entraîne dans cette ténébreuse spirale, indéfiniment.

Le cas Mazzy Star est plus complexe pour moi. J’ai été, dans ma jeunesse, ténébreux orage traversé de mille éclairs, une fervente de Mazzy Star, puis de Hope Sandoval & The Warm Inventions avec Colm O’Ciosoig (ah, la mélancolique ballade de Suzanne). J’avais été assez déçue du retour en 2009 de la belle dont l’album Through The Devil Softly semblait avoir fait disparaître toute magie enchanteresse. Et je reste sceptique, maintenant encore, sur sa prestation à la Route du Rock. Hope s’installe dans le noir total et elle y restera le temps du concert, ce qui pourrait passer pour une marque de coquetterie mais qui est surtout le climat propice pour laisser s’installer sa musique rêveuse. Le début du concert est pour moi un peu difficile : on est dimanche soir, je suis épuisée, je n’ai qu’une envie, c’est quelque chose qui défoule. Et défouler, Mazzy Star, ça, c’est pas leur truc. Et pourtant, quand parviennent à mes oreilles les notes de “Fade Into You”, la nostalgie me saisit à nouveau, des envies d’être allongée dans l’herbe à contempler les étoiles avec son amoureux, des envies de rivières de miel et de lait, de s’évanouir dans les bras de celui qu’on aime, s’y fondre toute entière. Après, vous dire quelle est la part du talent de Hope là-dedans et la part de la puissance émotionnelle de mes souvenirs, je ne sais pas trop. Elle a en tout cas, grâce à la douceur de sa voix intacte, réussi à faire émerger ces bribes émotionnelles, frissons de ma mémoire.

 

The Walkmen – Route du rock 2012 (photo Romain S. Donadio)

 

L’exultation du corps, c’est à Hamilton Leithauser et ses Walkmen que je la dois. Parce que, à un moment, il faut accepter de cesser de réfléchir. Alors peut-être que ce concert-là n’était pas le meilleur qu’ils aient fait, peut-être que leur musique flirte parfois avec du U2 indé, peut-être que, peut-être que… Je vais vous dire, je m’en fiche de tout ça. Je n’avais jamais vu les Walkmen en concert avant ce soir et en une minute, j’ai été totalement retournée, comme une crêpe. Quel intérêt de chercher si ce fut ou non, leur meilleur concert, voire le meilleur concert du festival ? Ce qui compte, ça n’est pas ça, pas ce que tout le monde en a pensé mais ce qui fait la magie du truc, c’est cette jonction parfaite entre vous, votre état d’esprit, votre état physique et la musique d’un groupe, leur puissance scénique et leur force de persuasion. Et persuasif, il l’était Hamilton quand il hurlait devant moi “Can’t you hear me, I’m calling out your name ? Can’t you see me, I’m pounding on your door ?” Moi j’entendais, je voyais comme rarement j’avais vu et entendu en concert la rage de l’amour éconduit. Et quand il a chanté ce “Line by line” de leur dernier album Heaven, j’ai su que maintenant entre The Walkmen et moi, il y aurait toujours cette histoire vécue pendant une heure dans le fort Saint-Père en 2012.

 

 

Roman Rappak de Breton – Route du rock 2012 (photo Romain S. Donadio)

 

D’autres émotions, il y en a eu beaucoup. Le sourire radieux et enfantin de Jehnny, la chanteuse des Savages, acclamée par la foule après un set plein de rage siouxsiesque. Les larmes de ce jeune festif déconneur sur le terrible “Hey, Jane” de Spiritualized, l’air extatique et apaisé de ce barbu sur The Walkmen, la joie irradiante des gamins dansant et pogotant sur Cloud Nothings, Colin Stetson et son t-shirt Liturgy faisant gémir son saxophone, la foule ravie devant ce cow-boy canadien de Patrick Watson, la voix rocailleuse de Mark Lanegan, Roman du groupe Breton heureux d’être là et se promenant partout dans le fort, sourire aux lèvres, les électroniques Chromatics qui reprennent “Running up that hill” de Kate Bush, Malkmus (ex-Pavement) racontant en scène qu’il connaît très bien le coin et que d’ailleurs il s’appelle Alan Stivell, Hanni el Khatib et sa batteuse offrant une musique diablement sexuelle, la sincérité enfantine d’un Judah Warsky expliquant qu’après des années dans le public, c’est à son tour de monter sur la scène, les très attendus Alt-J et Lower Dens, la gentillesse des labels présents, les Monopsone, Clapping Music, We Are Unique Records, Balades Sonores
Ah oui. Et il y a eu The XX, aussi.