La Blogothèque

Disques d’une journée d’été

Dans un double mouvement d’attachement, certains disques savent marquer les instants et s’imprégner pour longtemps de nos états. Il y a l’album de l’automne 93, celui de l’hiver 87, celui de la mort du meilleur ami, celui des premiers mois de l’enfant. Et beaucoup d’autres. Il y a aussi ceux qui, sans prétention, accompagnent les moments anodins et restent plus discrets dans la mémoire. Beaucoup de ceux-là s’écoutent en été.

Prenons une journée de juillet ou d’août, n’importe laquelle (mais si l’on en choisit une autre, la liste sera différente). Isolons trois moments, trois disques sortis du flot continu de musique, trois disques dont on se souviendra au moins jusqu’au lendemain.

1. Matin – Dick Diver


Le secret des petits déjeuners d’été réussis tient à deux choses. Ils se prennent dehors. Ils s’éternisent. La chaleur n’a pas eu le temps de s’installer, nous ne sommes pas encore habillés. Certains fument déjà, d’autres font durer leur café. Les enfants sont éparpillés plus ou moins éveillés. Dans les chambres, sous la tente qu’on a monté pour eux dans le jardin, agglutinés dans le canapé de la grande pièce. La porte-fenêtre grand ouverte laisse passer les notes nonchalantes du New Start Again de Dick Diver. Un groupe australien qui laisse passer l’espace entre les coups de batterie et tient parfaitement ce rythme lancinant qu’on connaît par cœur et qu’on aime tant. Aucune prétention dans ces sonorités si caractéristiques de la version la plus ensoleillée du post-punk. Dick Diver cultivent la tradition, il faut bien que certains s’en chargent, et ce matin on se fiche bien de leurs prédécesseurs. On savoure ce grattement de guitare si caractéristique de dizaines de groupes des années 90, on reste encore un peu sous le chêne devenu parasol et on trempe une autre madeleine dans le café froid.

2. Après-midi – Memories


Difficile de dire ce qui s’est passé ces trois dernières heures. Sans doute des douches ont elles été prises, quelques courses ont elles été faites, un foot aussi, avec les petits derrière la maison. Pour accompagner la préparation du barbecue, on a sorti les enceintes de la chaine bon marché, poussé le volume. Aux premières notes des Memories tout le monde sourit, les buveurs lèvent leur bière vers le coca des autres. Encore un disque lancinant, le rythme est peut-être même parfois un peu plus lent — les vacances, quoi. Mais le son est bien plus crade. Les Memories sont une belle bande de branleurs qui balancent des ouhou et des la la la en chœurs, les potards bien dans le rouge. Et les morceaux sont tous parfaits dans leur genre. Deux seulement passent le cap des deux minutes, l’album en fait à peine dix-neuf. Dix-neuf minutes à faire les cons en chantant des chansons d’amour et de cul et d’herbe. À être romantiques aussi, en vrai, comme on peut l’être lorsqu’on joue avec le groupe du lycée pour le bal de fin d’année. À faire de son statut de loser la plus belle chose qui soit. À l’heure où l’on pèse la valeur d’un disque à sa durée, il faut savoir reconnaitre le grand avantage des albums très courts : ils s’écoutent deux fois d’affilée. Celui-ci mérite même un triplé.

3. Soirée – Spectre Folk


Le dîner est déjà loin. La soirée s’étire par bribes. Il n’y a plus grand monde autour de la table de la terrasse. Sous la tente des enfants une petite lampe fait veilleuse et éclaire sans doute la grande, qui pourrait passer ses nuits à lire. À la toute fin de la playlist de la soirée, s’est glissé Ancient Storm de Spectre Folk, tout juste sorti chez Vampire Blues, le label de Steve Shelley qui tape ici doucement sur ses peaux. Dès les premières mesures la nuit semble s’obscurcir. Nos voix baissent de volume pour finir par s’éteindre complètement. Tout de suite après un beau morceau d’ouverture en forme de fausse piste, très americana, de lentes guitares électriques, sans doute improvisées, prennent le dessus, les cordes lentement frottées traçant des lignes vers le ciel, la cymbale ride éclairant juste ce qu’il faut de route. Aucune de nos pensées n’adhère plus. « Knife » et son interminable groove psychédélique à deux à l’heure finit de nous emporter.

Demain sera un autre jour. On se réveillera plus tard encore, et peut-être trouvera-t-on l’énergie le soir de danser. On a plein de disques pour ça aussi.