La Blogothèque

Sur la voie rapide

Une chanson magnifique et obsédante d’Olivier Andu, reprise par Samir Barris sur son dernier album. Deux versions sobres et poignantes d’une même hésitation, les états d’âme du compositeur et les convictions de l’interprète, recueillis séparément.

Olivier Andu

Un sacerdoce. Plaisant, extrêmement : vanter régulièrement, à doses homéopathiques, les mérites immenses d’une musique minimale, presque rachitique, faite de riens : une guitare humble et un chant-chuchotement qui s’étouffe souvent en fin de phrases. Et basta ! Qui créent ce faisant un blues singulier qui déroule timidement comptines, ritournelles et miniatures faussement naïves en des chansons précieuses, à la sobriété monastiques mais créatrices d’émois marquants. A l’époque des premières confessions, Olivier Andu dénonçait le terme “minimalisme” pour décrire sa musique parcimonieuse ; il fallait accepter le terme dans son acception “essentielle” : peu de choses mais des choses justes (“La seule chose qui compte, c’est d’en parler“), celles qu’il fallait pour créer les chansons dont on tombe amoureux sur l’instant.

Des admirateurs, privilégiés, tiraillés entre le désir d’en parler au monde et la tentation égoïste de conserver pour soi ce secret belge, de noble artisanat et de dépouillement charmant. C’est peut-être périlleux d’exposer ainsi “brutalement” tant de sentiments confinés, mais d’un coffret compilatoire homemade aux trésors d’un premier disque miraculeux (10 Chansons Pour Kazoo), c’est une joie d’écrire sur la musique d’Olivier Andu

 

La Voie Rapide

Elle parlait depuis deux heures déjà / De la douceur des choses et cætera / D’un calme apparent, d’un bonheur tranquille / De rien d’important ou de vraiment utile / Elle prenait ma main et la serrait fort / Comme si elle voulait laisser des signes / Moi je me sentais étranger à mon propre corps / Et l’air ignorant des consignes

“Taiseuse”, “L’été”… A chaque chanson son accord, son deuxième accord parfois, sa simplicité de structure mais ses perspectives nombreuses. Et parmi les bijoux composés par Olivier Andu cette perle, “Sur La Voie Rapide”, qui décrit, pour une femme, le coup de foudre qu’on peut avoir pour quelques notes. Un éloge aux rencontres troublantes, aux hésitations, aux malaises du quotidien, aux couples qui se forment trop vite, à la peur d’être heureux… L’universalité mise en musique, simplement.

“Sur La Voie Rapide” est une chanson-repère pour moi, un trésor secret partagé avec enthousiasme mais précautions liminaires. C’est un morceau un peu ovni, séduisant parce qu’il raconte une histoire, mais à la discrétion maladive et qu’on pourrait fouler au pied sans s’en apercevoir. Une chanson évidemment fragile, délicate à sa manière, un exercice de style aussi, difficile à réitérer et, a priori, impossible à s’approprier. Je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse reprendre cette chanson sans la dénaturer ou la trahir (à moins de la recopier trait pour trait, et encore…).

“Sur la voie rapide” est une chanson déjà ancienne. Tu l’as déjà remaniée en deux versions aux rythmes assez différents. Aurais-tu encore des améliorations à lui apporter ?

Olivier Andu : C’est une chanson ancienne, en un sens. Mais d’un autre côté, si mes chansons n’ont qu’une vertu, c’est, je crois, d’être assez “intemporelles”. Je ne dirai donc pas “ancienne”. Je l’ai enregistrée il y a une douzaine d’années, mais je ne l’ai jamais réécoutée depuis. Dans mes souvenirs, c’est une de mes préférées et j’aime beaucoup son titre. Je crois en avoir enregistré deux versions : une plus rythmée sur 10 Chansons Pour Kazoo et celle plus mélancolique dont tu parles, qui se trouve dans mon coffret sur l’album dont je ne retrouve plus le nom mais dont je vois la couleur : le rouge !Il s’appelle 10 Chansons Pour Kazoo Etc

 

Samir Barris

A la fin des années quatre-vingt-dix, Samir Barris avait fondé Melon Galia, exemple remarquable et trop peu remarqué de pop belge de haut-vol, un groupe devenu malgré lui un peu culte (notamment pour avoir accueilli sur un titre Conor ‘Bright Eyes’ Oberst). Un groupe qui cultivait l’exigence de la langue et des mélodies pop déjà. Quand il reprend la chanson d’Olivier Andu sur son deuxième album solo Tenter l’Atout, Samir Barris ne touche qu’au titre, pas aux paroles. La chanson devient “La Voie Rapide”, passe au maquillage, mais avec effet nude : pas plus d’arrangements, mais une production plus claire, des voix qui font traîner les mots et quelques effets supplémentaires, des ornements sobres… Le respect, dans la démarche et pour le résultat, une version moins aride, plus chaleureuse, atténuant la rudesse originale en lui passant un vernis ravivant.

 

Cette chanson est très (très) dépouillée à l’origine. Tu l’as un peu “habillée” mais cela reste très minimaliste tout de même. C’était ton intention ? Tu n’avais pas envie de l’arranger encore plus, d’ajouter des instruments plutôt que des bruits d’ambiance ?

Samir Barris : Non, je ne voulais surtout pas trop en faire. En fait je trouve les chansons d’Olivier Andu très bien comme ça sans arrangement. Je trouve juste qu’elles sont mal enregistrées en général ; il a une voix tellement belle, c’est dommage. Je souhaitais surtout bien l’enregistrer, lui donner de l’amplitude, et lui offrir la voix de Séverine Cayron (a.k.a. Auryn). Cette reprise devait aussi servir de moment de respiration à un album peut-être trop frénétique. Je l’ai aussi choisie parce qu’elle convenait bien à mon disque : je sentais qu’il manquait des chansons calmes, posées, aérées. J’aime aussi beaucoup  l’idée qu’il n’y ait pas que de la musique sur un disque: des voix de fonds, des bruits ambiants… Et j’adore les lieux de transits, entre la vie de tous les jours et le voyage : les gares, les aéroports, les stations-services… Là, je crois qu’on entend des gens qui marchent dans un hall de gare (mais surtout une femme qui marche, et d’un pas rapide). J’avais envie que la chanson fasse rêver, donne envie de partir aussi…

 

La reprise

Pourquoi as-tu choisi de reprendre cette chanson ? Pourquoi celle-ci en particulier plutôt qu’une autre ? Qu’est ce qui t’a touché dans ce morceau ?

Samir Barris : Je ne me souviens plus très bien en fait, mais déjà j’aimais beaucoup cette chanson. J’avais rencontré Olivier Andu, j’avais pensé à reprendre certaines de ses chansons, à inviter d’autres chanteurs à le faire, mais finalement c’est moi qui ai fait cette reprise. Et puis j’aimais le propos de cette chanson. Comme quelqu’un de proche me l’a fait remarquer, il n’est pas impossible que j’ai choisi la reprise qui disait le plus ce que je n’osais pas dire dans mes propres chansons…

Pourquoi décide-t-on de reprendre une chanson ? Pour l’améliorer (si c’est possible) ? Pour se l’approprier? Par jalousie de ne pas l’avoir écrite soi-même ? Pour la faire connaître à un plus grand nombre… ?

Samir Barris : Pour améliorer, pour mettre à sa sauce, pour faire connaître, oui. Mais peut-être surtout parce qu’elle nous plaît. En fait, j’adore faire des reprises. Je trouve ça assez dommage que ce soit un genre déconsidéré par le monde du disque (et je soupçonne que derrière la cause de l’originalité se cache l’intérêt du droit d’auteur). J’aime faire référence, et puis j’aime être interprète de temps en temps. Comme j’aime être juste auteur ou compositeur à d’autres “moments” de mon parcours.

Elle disait / La vitesse me grise / La rapidité me manque et m’enivre / Je veux bien partir avec toi / Pourvu que ce soit sur la voie rapide

Olivier Andu : “Sur La Voie Rapide” n’a pas été pensée comme un duo. Les paroles font juste “elle disait “. Donc “je” fais la fille aussi.

Et si tu avais pu l’enregistrer avec une femme, qui aurais-tu choisi pour t’accompagner ?

Olivier Andu : J’aurais choisi Astrid, pour laquelle j’ai écrit deux albums, mais dont un seul est sorti. Ou alors Lucienne Boyer, si je pouvais la faire revenir…

Nous pouvions aller à l’hôtel / Si tel était mon désir / Elle semblait prête à tout / Peut-être au pire / Moi j’ai toujours eu peur des lits défaits / Et ces moments de douceur qui s’étirent à jamais

Connais-tu Olivier Andu personnellement ? Lui avais-tu parlé de ton projet ? Lui as-tu fait écouter le résultat final ? Sais-tu ce qu’il en a pensé ?

Samir Barris : J’ai rencontré Olivier Andu quelques fois, avant de faire mon premier disque. J’avais acheté le coffret qui reprenait ses trois premiers albums et qui m’avait beaucoup plu. Nous avions conversé par mail. Et puis, comme je lui avais parlé de mon projet d’enregistrer un premier album auto-produit, je crois qu’il m’a proposé de passer prendre un café.

On s’est tous les deux rendu compte que nous étions assez différents l’un de l’autre ; et c’était très bien ainsi. Moi et ma fougue, mon envie de tourner, d’en découdre avec l’industrie du disque. Lui avec sa distance, son calme mais aussi son angoisse de la scène. Puis, nous avons perdu le contact pendant quelques années. Je l’ai recontacté au moment d’entrer en studio pour mon deuxième disque et lui signaler que je voulais reprendre “Sur La Voie Rapide” s’il n’y voyait pas d’objection. Je crois qu’il était plutôt enthousiaste.

Je ne sais pas trop ce qu’il en a pensé en fait. Et je ne suis pas sûr que cela m’intéresse en fait. Il est évident que je ne l’ai pas faite pour qu’elle lui plaise. Disons que la rencontre avec Olivier Andu était inspirante, parce que c’est quelqu’un de radical, qui n’en fait qu’à sa tête, et que c’était aussi mon vœu, de n’en faire qu’à ma tête.

 

Un verdict ?

Etais-tu informé du projet de Samir Barris de faire une reprise de ta chanson ?

Olivier Andu : Je connais un peu Samir. Je l’ai vu une ou deux fois en concert et j’avais trouvé ça bien. Il m’avait vaguement parlé de son projet de reprendre “Sur La Voie Rapide”, mais je n’ai pas eu de nouvelles. J’ai eu un coup de fil de son label pour me demander si je voulais bien leur céder les droits d’édition. J’ai dit non, j’avais déjà dit non à V2 pour l’album Jumet-Cotonou. Samir ne m’a pas envoyé le disque (ou alors la poste l’a perdu, ce qui est fort possible avec la poste belge mais ce n’est pas le sujet). J’ai quand même fini par entendre sa version.

Et qu’en penses-tu ? Est-elle fidèle à l’esprit original ?

Olivier Andu : J’aime bien Samir donc je ne voudrais pas dire du mal de sa reprise mais, premièrement, comme je ne réécoute pas mes chansons, je n’ai pas d’envie particulière de les entendre chantées par d’autres. En gros, quand une chanson est enregistrée, je fais tout pour l’oublier. Pour moi, elle n’existe plus et qu’on ne vienne plus m’en parler. D’un autre côté, je suis bien sûr heureux de savoir que les chansons sont écoutées, et, éventuellement, appréciées… Deuxièmement, pour la “fidélité à l’esprit original “, je dirais même “un peu trop” ! J’’aurais voulu que ça pète un peu plus que dans ma version. Ce n’est pas difficile, pourtant, vu le calme du machin. J’aime bien les deux voix sur le refrain, la façon qu’il a eu de refaire ce refrain…

 

On n’en saura pas plus…

* * *

Samir Barris a enregistré trois EP et un album (Les Embarras du Quotidien) avec Melon Galia. En solo, il a sorti deux disques, Quel Effet? Et Tenter l’Atout. Il joue également dans les groupes Le Beau Geste et Ici Baba.

Un très beau coffret de trois disques d’Olivier Andu (Jumet-Cotonou, 10 Chansons pour Kazoo etc. et INEDI) est disponible sur son site. Après de gros soucis de santé, Olivier Andu a enregistré, dans un court “regain de forme”, quarante-cinq chansons a cappella en deux jours. Si un label est intéressé…

Un très grand merci à eux…