La Blogothèque

Too young to die

A la mi-avril, Cold Specks passait par Paris. On a mis des mois à s’en remettre.

En guise de préambule, on nous avertit gentiment qu’il ne vaut mieux pas questionner Al Spx – non, ce n’est pas son vrai nom mais nous n’appartenons pas aux RG ni à Interpol, donc son vrai nom, qu’importe – au sujet de sa famille. Comme on la sait brouillée avec ses parents et qu’elle a dans les yeux cet air à la fois farouche et apeuré des beginners qui ne sont pas encore devenus des animaux promotionnels, on n’a aucun mal à écarter l’idée d’une intrusion dans sa vie privée.

A vrai dire, on ne l’envisageait même pas, au contraire d’un précédent intervieweur qui s’est fait éconduire et refile le tuyau comme si c’était la combinaison d’un coffre, le chemin sacré vers l’Eldorado.

Quatre heures plus tard, sur la scène du Silencio, Al Spx ne manquera pas d’assurance, reprenant acapella du Tom Waits ou un gospel sans âge – c’est-à-dire très vieux, non, plus que ça – en guise d’interlude entre les morceaux. Comme ça, à la volée, comme s’il s’agissait juste de respirer.

Certainement qu’avoir un groupe aussi bon pour l’accompagner – pas de vieux pistoleros, que des jeunots qui croient en ce qu’ils jouent, avec cuivres et tout – lui donne une certaine assise. Oui, il y a son gang derrière elle mais c’est quand même sa voix libre et puissante qui nous guide dans son univers boisé et torturé, sa forêt noire qui pourrait bien abriter l’entrée du Black Lodge et du salon rouge.

http://youtu.be/bKlLzLunekg

Quatre heures plus tôt, alors que l’on n’a pas encore vue s’emparer de la scène avec autorité – et il en faut quand on joue devant un public distrait, arrosé pour une bonne partie de champagne, présent par hasard et désœuvrement- elle manifeste une telle timidité que l’on craint de voir l’interview s’arrêter au moindre impair. Alors, on remonte le fil de la bobine, on part bêtement du commencement.

« Ma mère m’a acheté une guitare quand j’avais 13 ans. Juste après, je me suis à jouer du clavier même si je ne savais pas vraiment comment m’y prendre. J’appuyais sur des boutons, je produisais des sons atmosphériques. C’est étrange parce que j’étais obsédée par les Strokes – j’avais des posters d’eux sur mon mur, je suis allée les voir en concert seule et par mes propres moyens – mais quand je faisais ma musique, c’était des chansons sombres… rien qui ne sonne comme les Strokes ». Parmi ces brouillons inaboutis, une première version de “Lay Me Down”, hymne suicidaire qui clôturera son futur premier album (dans le livret, juste un espace blanc pudique pour ne pas verser du sel sur des plaies passées, pas de paroles.)

http://youtu.be/iakh1pX7pxg

A l’époque, Al Spx s’enferme dans le vaste placard de la chambre qu’elle partage avec sa sœur En VO, on dit « walking closet », si vous avez une bonne traduction pour ça, laissez votre commentaire. « Mes parents ont sept enfants et à cette époque nous vivions dans un appartement avec seulement trois chambres. Je n’avais aucune autre chance d’être tranquille à part en m’enfermant dans cet espace, mon espace » Un peu plus tard, elle craque pour les enregistrements du musicologue Alan Lomax, ce collectionneur de folk songs qui parcourait le monde et a découvert quelqu’un comme Muddy Waters (tout simplement, arrêtons-nous làA lire la BD de Frantz Duchazeau, Lomax collecteurs de folk songschez Dargaud. ‘Collecteurs’ parce que l’on y suit les pérégrinations d’Alan et de son fils John.). « Je suis tombée amoureuse de ces enregistrements, de ces gens qui n’envisageaient pas à faire carrière, ils chantaient juste par amour de la musique. Tu peux entendre la sincérité dans leur voix… Alors que, aujourd’hui nous avons des pop-stars ridicules avec leurs voix fausses… »

Son obsession adolescente pour le morbideLA MORT ! Dédicace Udner elle l’explique comme une évidence. « Les chansons collectées par Lomax parlaient de la mort, de Dieu ou de l’amour ». Elle admet aussi du bout des lèvres : « Je me sentais très triste à l’époque ». On avait cru deviner en voyant les fantômes de ses années gâchées passer dans ses yeux… Pour ne rien arranger, elle craque pour Smog ou Swans, prend Tom Waits pour modèle. « C’est le meilleur : il peut autant chanter des choses effrayantes que belles ».

Intervient quelque temps après le petit coup de baguette magique sans lequel on n’aurait jamais dû entendre le chant intense d’Al Spx. Dans son coin, elle enregistre des maquettes de ses chansons, elle les envoie à un de ses amis au Pays de Galles. Coup de bol, le frère de celui-ci, Jim Anderson est producteur, craque sur ce qu’il entend, demande à Al Spx de le rejoindre.
« Pourtant, sur cette compilation de chansons, il n’y avait que des idées inabouties. On m’entendait littéralement apprendre à jouer de la guitare, apprendre à être à l’aise avec ma voix. J’avais toutes ces idées mais je ne savais pas vraiment quoi faire avec ».

Coup de poker menteur : elle raconte des bobards à ses parents pour réaliser le grand saut. « J’ai employé un stratagème pour aller à Londres, ils n’avaient aucune idée de ce que je faisais. D’un coup, ils ont découvert que non seulement j’avais abandonné l’université sans rien leur dire mais qu’en plus j’étais partie à Londres. Plus tard, je leur ai dit que je ne croyais plus en Dieu et… il y a eu un gros blanc entre nous. J’ai écrit cet album en anticipant cette brouille avec ma famille qui est très religieuse. Pire, “Lay Me Down” a été enregistrée alors que ma mère venait de m’appeler pour me dire : “je sais ce que tu fabriques !” J’étais terrifiée, Je n’avais dit à personne que je n’allais plus à l’université ! Et puis, je ne connaissais personne à Londres, quand je n’enregistrais pas, je prenais le bus pour écrire et passer le temps ».

Au lieu d’un album purement folk, elle prend deux ans pour donner, avec l’aide d’Anderson et de Rob Ellis (Anna Calvi, PJ Harvey, Clark Mulkin) de l’ampleur à ses lyrisme un peu torturé, ajouter de l’électricité, des chœurs soul.

Il n’empêche qu’elle regarde I Predict A Graceful Explosion (publié par Mute) comme un apprentissage. « Une chanson comme “Elephant Head” a un rythme qui n’a aucun sens, pareil pour celui d’“Holland”, il suit les paroles et tombe un peu au hasard. En fait, j’avais plein d’idées que je ne savais pas traduire et Rob Ellis m’a bien aidée, je lui parlais en gestes et il comprenait tout. Depuis, en tournant, je me suis améliorée. Sur le prochain album, il y aura d’autres chansons sombres que j’avais écrites pour le premier et dû écarter mais la suite sera différente, plus up-beat ».

Peut-être qu’un jour on regrettera qu’Al Spx ne soit plus triste comme avant – on est salauds, quand même. Pour l’instant, lovons nous dans sa soul-folk d’avant le précipice et attendons son retour à l’automne pour une vraie tournée qui passe deux fois par Bruxelles et une fois à Paris (le 8 octobre, le Divan du Monde).

PS : Al Spx a donc parlé de ses parents sans qu’on ne lui demande, si si.