The Greatest faisait encore illusion quand Jukebox dévoilait la supercherie. A faire sa diva soul (saoule) avec backing bands de luxe –compétents mais peu impliqués – Chan Marshall ne séduisait plus : compositions chiches quand débarrassées de tous leurs cuivres et flonflons, reprises en mode automatique, image sur-jouée de la rebelle qui s’intègre au système… Elle en arrivait même à affadir ses propres morceaux (“Metal Heart” en version clinique sur Jukebox).
La rupture était consommée un soir de janvier 2008, sur la scène du Bataclan à Paris (après une première partie effroyable qui n’augurait de rien de bonles pitoyables Appaloosa ; il faut dénoncer, pour ne plus que pareille atrocité sonore ne se reproduise). Chan Marshall était affable, belle, théâtrale, frondeuse, professionnelle… mais sa musique presque insipide, chant stéréotypé et interprétations artificielles. Ce n’était plus la Cat Power de What Would The Community Think et des deux albums rugueux qui avaient précédé ce chef d’œuvre (Dear Sir et Myra Lee). Ce n’était plus la flippée qui faisait taire une salle d’un regard de tueuse ou qui fondait en larmes brutalement quand elle tournait avec Steve Shelley et Tim Foljahn. Ce n’était plus la jeune femme qui essayait de prendre de l’assurance sur Moon Pix ou You Are Free et qui échouait magnifiquement. Ce n’était plus la Cat Power qui bouleversait à chaque note, chaque intonation.
Ce n’est pourtant pas de la nostalgie de trentenaire figé dans le “c’était mieux avant”, désorienté par les choix artistiques discutables de ses idoles de jeunesse (les Blonde Redhead qui abandonnent l’abrasivité à la Sonic Youth de leurs débuts pour le confort éthéré à la Cocteau Twins en signant chez 4AD, Jason Molina qui délaisse le folk lent pour la country plus vive…), c’est l’objectivité relative d’un constat : si Chan Marshall est faite pour les projecteurs, ce n’est pas en se travestissant en version féminine d’Otis Redding ou de Al Green. Son fantasme peut-être, mais qui n’a rien gagné à être réalisé.
Alors quand “Ruin” s’annonce, six ans après les dernières compositions, c’est d’abord du doute, de la perplexité relayée par ceux qui ont entendu le morceau en avant-première. C’est un revirement, une nouvelle voie (comment pouvait-il en être autrement ?) et pour moi, une réussite, des retrouvailles après des années de brouille et d’infidélités. Quarante secondes d’une inédite et étrange intro au piano qui flirte avec la musique latino et accélère progressivement et soudainement cette voix, ces intonations, ce traitement qu’on n’avait pas entendu depuis les chansons plus rock de Moon Pix, dix ans déjà, une éternité.
“I’ve seen gypsies who made it all the way / And kept going, kept rolling with nowhere to go / Nowhere to go / As far as I’ve seen from the bush / In the wilderness, to every known city / I’ve been to Saudi Arabia, Dhaka, Calcutta, Soweto, Mozambique, Istanbul, Rio, Rome, Argentina, Chile, Mexico, Taiwan, Great Britain, Belfast, to the desert, Spain / Some little bitty island in the middle of the Pacific / All the way back home, to my town / To my town…” (ce “To My Town” répété est un petit bonheur en soi…)
Back home. Transformée, consciente, ironique (le décalage entre ce rythme entrainant et ces paroles désespérées), comme lorsqu’elle éclata un jour en larmes en parlant d’un premier voyage traumatisant en Afrique, mais plus mûre désormais, prête à assumer, la quarantaine sereine peut-être.
“What are we doing? / We’re sitting on a ruin“
Le piano entêtant, la rythmique dansante (le potentiel d’un tube à la Kylie Minogue…), les échos du passé et l’affirmation d’une modernité assumée, tout dans “Ruin” flirte avec l’opportunisme pour mieux s’en affranchir (une anti Lana del Rey, en somme). Elle divisera, elle réconciliera. On lui pardonnera.
Je patienterai encore un peu avant l’album, Sun, annoncé pour la rentrée. Je ne sais pas si “Ruin” est un avant-goût, un faux-espoir, une piste trompeuse ou une nouvelle voie empruntée avec conviction. Cette dernière option sied bien à Chan. Sur la foi du single “The Greatest”, j’avais, à l’époque, loué la direction soul avant de me rétracter bien vite. Sur les “Ruin”, je prends à nouveau le par(t)i…
Et en découvrant “Cherokee”, nouvel extrait de l’album à venir, à l’instant de conclure ce texte, je m’incline à nouveau. Amoureusement…





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