La Blogothèque

Géante musique

Où il sera question d’abord d’un désintérêt presque total pour Bob Dylan et puis surtout, ensuite, d’une paradoxale passion pour un disciple suédois au nom singulier, The Tallest Man On Earth. Chronique d’une préférence assumée…

Je n’ai jamais aimé Bob Dylan.

Ni, adolescent, quand il fallait forcément que quelqu’un joue une de ses chansons lors des feux de camp estivaux sur les falaises, comme s’il était caution obligatoire des bons goûts qu’il fallait afficher alors. Ni plus tard, quand j’ai voulu me plonger plus profondément dans sa discographie, de peur d’être passé à côté de l’essentiel, et que j’en suis ressorti plus dubitatif encore.

J’ai découvert sa musique à une époque où elle ne signifiait plus grand-chose, où elle n’était plus à la mode et était louée presque uniquement pour ses instants de gloires passés. Je l’ai toujours vu comme le reflet d’un temps, un artiste historique certes, mais daté surtout, devenu bien vite anachronique et condamné tristement comme beaucoup d’autres à durer, avec toute l’ironie que le terme suppose (et les albums inutiles que cela implique). Sa poésie et ses chansons ne m’ont jamais touché, n’ont jamais suscité d’émotions particulières chez moi. Plus qu’un rendez-vous manqué, des itinéraires qui ne se croiseront sûrement pas…

Kristian MatssonAutant dire que le suédois Kristian Matsson, avec sa guitare sèche, sa voix nasillarde, son pseudonyme à la con et le fait qu’il cite Bob Dylan parmi ses influences principales, partait avec de sérieux handicaps pour intégrer les rayons de choix de ma discothèque (ceux à hauteur du regard, technique marketing transposée à des usages personnels assez pratiques). J’ai pourtant trouvé dans sa musique ce qui chez Dylan m’indiffère, voire m’irrite et qui, transposé de ce côté-ci de l’Atlantique, me plait bien plus ardemment : un dépouillement poli plutôt que trop brut, des arrangements et de l’ampleur qui s’élèvent aux justes hauteurs suffisantes, un confinement intelligent dans les limites vocales… Et des chansons qui font du folk un enchantement de chaque seconde, sans esbroufe ni prétention, avec un sens de la mesure rare et précieux.

Il y avait déjà des signes annonciateurs, quelques chansons de haute volée (“King Of Spain” entre autres) sur l’album The Wild Hunt en 2010 et un EP parfait, Sometimes The Blues Is Just A Passing Bird, la même année (avec le somptueux “Tangle In This Trampled Wheat”). Mais pas encore la cohérence plus riche que dévoile Kristian Mattsson sur There’s No Leaving Now. De la guitare principalement, mais plus d’arrangements, le son doux d’un piano parfois  et des chansons qui prennent une ampleur inédite en conservant leur belle simplicité.

The Tallest Man On EarthComme des évidences, une chanson telle “Winds And Walls” valant toutes les démonstrations : accords basiques, bruts, presque primaires ; tout le monde devrait pouvoir reproduire ce morceau, le jouer à l’identique, s’en emparer. Mais aucune voix ne prendra les tournants qu’emprunte celle de Kristian Matsson, n’ondulera autour des mots, ne racontera l’histoire aussi bien, s’emballant jusqu’à l’essoufflement sur le refrain, mettant les couplets en tension. Personne n’investira autant cette chanson que son auteur, n’en chantera les vers d’une écriture aussi évocatrice…”This is where you’re passionate of seasons and their strength / And this is where you breathe and walk and know they will end / Light is turning slowly to the hand upon your chest / So lay it on the plains where there is time, there is love, there is rest“. La poésie de Will Oldham, les sentiments (et leurs absences) de Don DeLillo, des paysages et des impressions marquantes… Les grands espaces américains décrits et magnifiés depuis les paysages accidentés scandinaves.

“Wind And Walls”, chanson-témoin comme auraient pu l’être toutes les autres, vives (“1904″, un hit !) ou contemplatives, dépouillées et renversantes (“There’s No Leaving Now”, “On Every Page”) sans être trop évidentes.

The Tallest Man On Earth - There's No Leaving NowJ’écoute There’s No Leaving Now en boucle depuis plusieurs semaines déjà, j’y entends une musique qui frôle le chef d’œuvre sans s’en soucier plus que çà, qui aurait pu être sublimée encore par une section rythmique dévouée ou quelques instruments à cordes, mais qui se satisfait de sa relative économie de moyens. J’y décèle quelques faiblesses habilement maquillées en touchantes fragilités, j’y entends nettement moins d’influences qu’on voudrait me faire croire, et des manières, une patte, une indépendance, un ton propre… Un style, en somme. Plus j’écoute The Tallest Man On Earth, plus je m’affranchis heureusement du “poids” supposé de la musique de Bob… Bob qui déjà ?

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En 2009, dans un magasin de guitares new-yorkais, le folk de The Tallest Man On Earth donnait déjà quelques frissons agréables.