La Blogothèque

Les vies de Brian

Le 2 juillet, Mondkopf, Icebreaker et BJ Cole payent leur tribut à Brian Eno côté ambient. L’occasion de rappeler pourquoi l’Anglais reste une personnalité à part, agaçant visionnaire.

«Discover the recipes you are using and abandon them» («découvre les recettes que tu utilises et abandonne les»).
Nous sommes avertis : « Brian Eno ne sera pas présent sur scène lors de cette soirée ». Peut-être sera-t-il plus en retrait, se baladant avec un gadget numérique, prototype fabriqué pour capter les émotions des spectateurs et les retranscrire en puzzles tridimensionnels ? Partons plutôt du principe qu’il sera physiquement absent, peut-être occupé à réaliser un reportage photo à Kuala Lumpur pour une installation future, à remixer le bruit d’envols de papillon pour un album chez Warp. Peut-être simplement que, modeste et allergique aux honneurs, il passera la soirée sur un rocking-chair, dans une autre partie du globe, à lire et à consigner des idées sur des technologies anticipées. « La technologie c’est le nom que l’on donne aux choses qui ne fonctionnent pas encore », comme Eno aime le dire citant l’inventeur américain Danny Hillis qu’il connait bien. Ils sont tous les deux membres du bureau de Long Now Foundation, cette mise en commun de cerveaux qui réfléchit à long terme – voir The Clock Of Long Now, horloge censée fonctionner 10 000 ans (elle enterrera donc près de 130 générations d’humains).Ou alors il rêve à un médium qui enterre définitivement la télévision, cet engeance dont il dénonce les méfaits depuis des décennies et qu’il assimile à un engin d’hystérie – à l’époque, il visait la télé américaine mais, comme c’était il y a près de trente ans, ça s’applique désormais aux chaines européennes.

« Don’t break the silence » (« ne romps pas le silence ») Donc, non, n’insistons pas, Brian Eno ne sera pas là, personne ne pourra l’entartrer, aucun geek ne pourra lui soutirer une preview de 2020. Mais son essence, la substance de son travail et de sa vision imprègneront tout l’espace de la Cité de la Musique le 2 juillet. Ce soir-là, le temps d’hommages que vont lui rendre Mondkopf et Icebreaker (revenons-y plus bas si vous le voulez bien, j’ai lustré mon plan), sa mémoire (vive) sera saluée comme il se doit. De toute façon, Brian Eno n’a pas besoin de se trouver parmi nous pour réellement l’être. Sans occuper forcément les premier plans – il est plutôt du genre à se cacher dans le fond – il est devenu cette figure omniprésente et quasi-écrasante, prêtant son savoir-penser à des grosses cylindrées pop (pour des résultats plus que contrastés, de U2 à Coldplay, on n’en finit pas de s’emmerder), initiant avec plus de bonheur des projets expérimentaux qui débouchent, avec de l’écho et via des jeux à deux ou trois bandes à des révolutions pour la musique mainstream. Sans lui, pas de new-wave, de « Heroes », de Fear Of Music (Talking Heads), de Massive Attack, Radiohead, Boards Of Canada, MGMT, Biosphere, Burial ou de Screamadelica (Primal Scream). Pas d’ambient abstrait ou d’hybridations culturelles (« sono mondiale », « world music », « culture clash », comme vous le voulez), moins de rock d’avant-garde ou de matière première pour du hip hop fureteur à la Cannibal Ox ou Jay Dilla. Brian Eno est un virus qui n’en finit pas de se répandre, se glissant dans les haut-parleurs, les écouteurs et même les logiciels domestiques – le jingle musical de Windows 95, c’était lui. La conséquence d’une créativité impulsée par la vision à dix ans de la reproduction dans un livre d’un tableau de Mondrian et d’une vocation d’artiste-plasticien. Normal, donc, que sa trajectoire n’ait épousé que pendant deux ans (1971-1973 avec Roxy Music) la carrière d’un rocker – et encore, il y jouait le trublion, le non-musicien. Normal aussi qu’il considère indissociablement liées l’histoire de la musique et celle de la peinture.

« Imagine the music as a set of disconnected events » («imagine la musique comme un ensemble d’événements déconnectés». Pourtant, Eno n’a pas été qu’un homme à concepts. C’est même un très bon chanteur («By This River», sublime ballade sur laquelle on entend les Allemands de Cluster pianoter), un aquarelliste de mélodies qui, pour certaines, résistent au temps – voir Here Come The Warm Jets, Taking Tiger Mountain (By Strategy), Another Green World et Before and After Science, quatre albums solo
conçus après Roxy où il s’écarte peu à peu du glam rock pour jeter les bases d’une pop déformatée et synthétique. Mais ça n’a pas suffi à ce cerveau constamment en éveil prêt à recycler le hasard à des fins futuristes. Alors qu’il est cloué au lit, un problème de son système stéréo lui impose l’écoute d’un disque réduit à une musique de fond dépourvue de rythme – il en tire les bases de l’ambient, genre environnemental et fonctionnel qui, à partir de 1977, devient pour lui un sujet de recherche (voir Music For Airports et la série des Ambient). Dès 1975, avec le peintre Peter Schmidt, il élabore la première salve de ses Obliques Strategies,bouquet de principes créatifs qui, tirés au hasard, peuvent servir de boussole contradictoire afin que l’esprit reste aux aguets. La preuve : les Oblique Strategies en sont à leur 5e édition (la dernière date de 2010).

«You don’t have to be ashamed of using your own ideas » («tu ne dois pas avoir honte d’utiliser tes propres idées») Depuis, Eno s’est ingénié à ne pas se répéter, changeant souvent d’angle et de focale. Comme en 1983 lorsque le réalisateur Al Reinert lui propose de composer la BO de son documentaire sur les missions Apollo des années 60 et 70, For All Mankind. Un travail de commande qu’il exécutera avec Roger Eno (aucun lien de parenté..si ce n’est que c’est son petit frère) et Daniel Lanois pour un résultat mémorable. C’est justement Apollo, avec sur grand écran les images de For All Mankind (de la Nasa, donc), qu’Icebreaker, l’ensemble anglais de musique contemporaine, revisitera avec majesté (et sans pesanteur) à la Cité de la Musique le 2 juillet avec en guest star le guitariste BJ Cole – pas le dernier pour les projets tout azimut puisqu’il a joué avec Jerry Lee Lewis, T.Rex, Björk, Graham Coxon ou le producteur electro délirant Luke Vibert. Après ou avant ce ciné-concert spatial, Mondkopf, héraut de la techno française contemporaine, dévoilera en live son projet ambient Eclipse dont la parenté avec l’œuvre d’Eno est évidente.
Car oui, quoi qu’il en soit, l’Anglais, doué d’ubiquité – K.Dick l’aurait adoré, peut-être même l’a-t-il inventé – sera donc parmi nous. Vous en doutiez ?

 

A Brian Eno Celebration avec Mondkopf et le Icebraker Ensemble le 2 juillet à la Cité de la Musique.
Retrouvez la programmation de Days Off  

Les citations en tête de paragraphe sont extraites des Obliques Strategies © 1975-2001 Brian Eno/ Peter Schmidt

Bonus Track
St Vincent reprend Brian Eno