Il n’y a pas de titre faible dans la discographie de Codeine, que des bombes. Littéralement : des chansons qui explosent et vous plaquent au sol. Des chansons qui impriment sur votre corps leur souffle et bloquent votre propre respiration.
Pour comprendre, allons droit au but : Codeine joue du hardcore. C’est à dire une musique droite, radicale, simple, répétitive, violente. Et j’ai longtemps rêvé d’un concert où ils auraient joué en première partie d’Unsane tant je trouvais leurs chansons proches, y reconnaissant des versions distinctes, mais complémentaires, d’une même ville, d’un même âge, d’un même rythme cardiaque, d’un même état physique. Deux versions de la même brutalité. L’une, classique, est celle que jettent les musiciens à nos visages. Une brutalité incarnée, enacted, pour reprendre un mot anglais intraduisible, accomplie par les gestes et les cris des membres du groupe. L’autre est subie avec nous. Les musiciens n’en sont plus la source qui la font jaillir, mais en partagent l’expérience. Ils nous font entendre et sentir la brutalité d’un monde commun, très banal, qui se résume à une chambre, un lit, un coin d’herbe à côté de la route où s’allonger. Comment font-ils ? En explorant, toujours et encore, le même motif. Une lenteur incroyable, des arpèges de guitares qui inaugurent avec d’autres ce qui va devenir le post-rock et un déluge aussi massif qu’inattendu, qui sculpte chaque chanson en blocs contre lesquels nos fronts butent avec celui de Stephen Immerwahr, le chanteur.

Tous ceux qui parlent de ce jeu de contraste quiet/loud, si caractéristique de la musique dite indépendante, n’ont de cesse de citer les Pixies et Nirvana pour illustrer leur propos, mais ne vous y trompez pas, c’est chez Codeine que la mécanique est la plus belle, chez qui le loud n’est pas doublé d’une accélération, fut-elle légère, mais surgit sans aucun préavis, sans que l’on puisse une seule fois en profiter pour préparer son corps à danser ni même esquisser un début de headbanging. Codeine s’écoute couché et chaque déflagration nous immobilise un peu plus. La crise de panique n’est jamais loin, toutes ces musiques ne sont-elles pas adolescentes ? Mais la dangerosité vient ici qu’elle nous prend durant le sommeil. Il n’est plus question que d’impuissance et d’acceptation. Du hardcore, donc, mais imaginé par des gamins un peu différents des autres, dont la frustration et la rage ne se traduisent ni dans l’urgence ni dans les hurlements, mais dans une sorte de contemplation du désastre et de leur — notre — incapacité à en appréhender l’ampleur.
Sur scène, le défi est immense. Parce qu’on n’est pas couchés. Parce que l’équilibre presque magique de chaque titre pourrait se briser en quelques secondes d’inattention. Et parce qu’ils ne sont que trois pour faire tout ce bruit. Dimanche dernier, Codeine, fraîchement rassemblés pour quelques dates, jouaient à Bruxelles dans une petite salle et ce fut un ravissement. Tout s’est installé à la perfection, poussant bien plus loin encore la machine écrasante du groupe. Dès les deux premiers titres (« D » et « Cigarette Machine », nous étions gâtés) la douceur de la voix de Stephen est apparue beaucoup plus marquée que sur disque. Comme s’il avait rajeuni, ou assumé une part d’enfance, de naïveté d’autant plus touchante qu’elle était frappée à chaque explosion par une puissance elle aussi beaucoup mieux dessinée, portée par la batterie de Chris Brokaw, magistrale. C’est à quelques mètres de lui que l’on mesure d’ailleurs la difficulté que doit représenter l’exercice. Garder la force et la violence de ces blocs massifs qu’il faut jouer d’une extrême lenteur. En témoignent les quelques « one… two… three… four » sidérants qu’il lance dans le silence en guise d’introduction pour aider ses camarades à se caler, et qui provoqueraient un AVC au premier fan des Ramones venu. C’est en fermant les yeux et en dodelinant de la tête qu’il a démarré le concert, cherchant sans doute l’engourdissement nécessaire à la réussite du set. John Engle lui ne dormait pas, mais restait presque immobile. D’une décontraction qui ne laissait jamais sentir les déflagrations arriver, que nous laissions nous surprendre avec grand plaisir, faisant comme si nous ne connaissions pas chaque mesure de chaque chanson sur le bout des doigts.
Eux aussi étaient heureux. Peu à peu l’inquiétude palpable de Stephen a laissé la place au sourire, aux vannes un peu pourries comme on les aime. Les morceaux en devenaient plus émouvants. Pour clore la session, il a laissé sa basse à Chris, a pris une grande respiration en regardant en l’air. Il a commencé à chanter d’une voix encore plus caressante.
When I see the sun. Pour certains, « Pea » est un hymne. C’est sans doute un peu idiot de dire ça, mais c’est un peu la réponse secrète, jalousement gardée, à tous les titres de cette période que MTV et tous les autres avaient fini par lessiver.
I hope it shines on me. C’est sans doute un peu idiot de dire ça, mais j’ai senti à côté de moi, à ce moment-là, quelques fantômes.
And gives me everything. C’est sans doute un peu idiot de dire ça, mais j’ai cru que j’avais vingt ans à nouveau.
Et lorsque, en rappel, ils ont joué « Realize » et fini par une version magnifique de « Broken-Hearted Wine », Stephen souriant, se tordant les mains comme un élève qui récite sa poésie préférée, je me suis dit qu’on pouvait aussi se faire de beaux souvenirs à bientôt quarante ans. Que si Codeine était toujours là, c’est que nous aussi, d’une certaine manière, nous étions encore là.
Well almost.

Numero group sort ces jours-ci un magnifique coffret regroupant la discographie complète de Codeine, accompagnée d’une tonne d’inédits et de raretés qui combleront les admirateurs.





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