La Blogothèque

Hot Chip, le chainon manquant de la pop

Avec un 5e album euphorisant et une tournée déjà excitante, le groupe anglais brouille les lignes entre mainstream et indie.

Prenez au lever un échantillon représentatif d’Hot Chip, soit Alexis Taylor, le petit chanteur (par la taille) à lunettes et Owen Clarke, multi-instrumentiste à l’humour monty-pythonesque. Mettez les devant un thé, lancez quelques pistes. Pas besoin d’attendre longtemps avant qu’ils annoncent préparer pour leur nouveau live des « chorégraphies à la Kylie » (ceux à qui cette expression reste
hermétique peuvent faire ici une session de rattrapage). Ou projeter de recruter Andy Gray, célèbre commentateur de foot anglais (viré pour des commentaires sexistes) afin qu’il analyse leurs mouvements sur scène via une palette vidéo (comme ici). L’humour leur permet d’assumer et de revendiquer le manque d’aspérités d’un groupe sans histoire. Pas de poussées d’ego entre eux : chacun, à commencer par les deux leaders, Joe Goddard (2Bears) et Taylor (About Group) a son projet perso pour s’aérer la tête. Donc, pas de tension. Ce qui les amuse au plus haut point au moment de faire la retape pour In Our Heads, leur 5e album. « On devrait te dire : “on l’a enregistré en proie à un grand stress, le groupe était chaque jour sur le point de splitter, j’ai bientôt fini ma cure de désintox…”. Au lieu de ça, la seule chose que l’on puisse déclarer c’est : “on a aimé concevoir cet album, on avait de nouveaux claviers avec lesquels jouer” ». Suffit de voir la vidéo totalement bricolo de « Flutes » où une caméra a été posée sur une platine : l’ambiance est tellement relax qu’ils sont limite à se préparer un barbecue. Sauf que, malheureux, ça abimerait les vieux synthés vintage de Dave Allen ou la console designée par Conny Plank, l’ingénieur du son culte du kraut-rock.

En fait, et ça n’est pas à la faute au thé (bien sûr, ça aurait été pire au pub devant des pintes), les deux ambassadeurs d’Hot Chip se montrent vraiment sérieux à de rares occasions. Principalement, quand ils parlent de de musique – et pas forcément la leur. Ce qui ne manque pas de fasciner quand on se plonge dans leur bain moussant de pop électronique, c’est la variété de ce qui en compose
les sels (fin de la métaphore relaxante). Hot Chip jouit d’une crédibilité plutôt solide chez l’indie-rocker un peu ouvert ou le clubber moderne tout en louchant, sans se cacher, vers les gros tubes qui tâchent, les artistes mainstream formatés. « C’est vrai que, quand je fais le DJ, pour donner un exemple, je peux passer d’un extrême à l’autre, jouer du Shakira ou une chanson des Girls Aloud, “Call The Shots” et après mettre avec de la house un enregistrement live du saxophoniste free John Tchicai. La prouesse (ou sujet d’étonnement, c’est selon) tient à l’absence de cynisme quant aux raisons de réaliser ce grand écart. « Si nous aimons quelque chose, c’est avec sincérité et sans aucune ironie dissimulée. Il peut s’agir d’une chose très commerciale et bien faite. Si nous déclarons aimer des chansons de Bruce Springsteen ou de Phil Collins, ce n’est pas pour prouver quelque chose». Pas de place pour les plaisirs coupables dans leur discothèque, pas de sectarisme, de bon goût qui impose des ornières.

Mais…vraiment, Phil Collins ? Le syndrome Bon Iver aurait-il fait d’autres victimes ? Et voilà Owen et Alexis qui s’esbaudissent sur le son de batterie de “Intruder” (en ouverture du 3e album Peter Gabriel, le même que Hot Chip a accompagné pour une reprise de Vampire Weekend, le monde est petit). Ou la boîte à rythme que Collins a utilisé sur “In The Air Tonight” (gulp), les cuivres de No Jacket Required. Intarissables. “One More Night” est une superbe chanson d’amour qui me fait penser au R’n’B des 90’s. En terme de production, c’est assez similaire à du R.Kelly. “Look What We Are”, sur notre nouvel album, est dans la même esthétique». Avec l’air de conspirateurs placés sur écoute par le FBI, le MI6 et les avocats du roucouleur R’n’B amateur de très jeunes filles, Alexis explique par ailleurs avoir longtemps manipulé en studio un sample de R.Kelly. Bien qu’il ait été rendu méconnaissable, il a préféré l’enlever pour prévenir tout bras de fer juridique (cependant, d’autres emprunts plus obscurs auraient été laissés, notamment un sample de ***** **** Le secret professionnel nous empêche de révéler le nom de cette personne).

http://youtu.be/rH_HEXzPB4k

Crevons de suite l’abcès : Phil Collins n’a pas eu d’influence directe sur In Our Heads. Au contraire de Chic (modèle dont il a fallu s’éloigner pour “How Do You Do”) ou même de Zapp que le groupe (comme il dit en rigolant sur “Night And Day”) préfère à Zappa – et on le comprend. En revanche, Neil Young (gros retour de crédibilité) a eu un impact indirect sur l’inspiration d’Alexis qui a beaucoup écouté ces derniers mois Time Fades Away, album live post-Harvest jamais réédité en CD (crédibilité énorme tout d’un coup). Une chanson, “Don’t Be Denied“, a même hanté sa mémoire au point de lui avoir lointainement soufflé sur In Our Heads “Don’t Deny Your Heart”.
Malgré son goût plus ou moins discutable pour les mélodies pop accrocheuses comme un chamallow écrasé sur le front, Hot Chip se permet des fantaisies. Comme lâcher en guise d’éclaireur un morceau tel que le faux single “Flutes” dévoilé il y a des mois, 7 minutes sans refrain ni petite douceur pour les grosses radios. « A la base, on ne le voyait pas du tout comme un single, juste comme un morceau que l’on met sur le net, prévient Alexis. Mais, évidemment, tout le monde l’a reçu comme le 1 er extrait de l’album. Pas grave…je trouve très libératrice la possibilité de publier des morceaux isolés, ça me fait penser à ce que ça devait être dans les sixties. A l’époque, il n’y avait pas autant de limites posées par les maisons de disques. Personne, quand ils sont arrivés avec “Strawberry Fields Forever”, un morceau dingue avec 3 changements de rythme, n’a dit aux Beatles : “vous devez mettre le
refrain au début”. Les stratégies marketing étaient balbutiantes, les gens ne savaient pas ce qui vendait ou pas ». Depuis, “Night and Day”, le vrai single, a eu droit à un clip avec Terence Stamp et la top Lara Stone – le réalisateur Peter Serafinowitz précisant : « Beaucoup d’animaux ont été blessés sur ce tournage, malheureusement ils ont été coupés au montage ».

Place maintenant à la vérité. Oui, tout ce qui précède tenait finalement du superflu (si vous avez tenu jusque-là, je vous fais des bisous, je vous offrirai des verres et vous serez récompensés dans une vie postérieure). On se souvient de la réflexion du personnage principal d’High Fidelity : « Did I listen to pop music because I was miserable? Or was I miserable because I listened to pop music?»
(«est-ce que j’écoutais de la pop parce que j’étais malheureux ? Ou étais-je malheureux parce que j’écoutais de la pop ? »). On s’est tous mis dans la tête que la plus belle des pop, des Beach Boys à Big Star, portait volontiers un épais manteau de mélancolie. Les songwriters habiles d’Hot Chip (non, toi l’érudit déjà prêt à lâcher ton commentaire définitif, on ne les compare pas ni à Brian Wilson ni à Alex Chilton) inversent la tendance lourde avec leur morceaux quasi-extatiques où les accords mineurs n’abritent aucun gouffre de spleen. Pour cette raison, les concerts du groupe ressemblent à la séquence de rave au ralenti de Matrix, à de l’aérobic sexy au pays des Teletubbies avec Cheech & Chong en guests DJ (les enfants, n’oubliez pas : la drogue, c’est mal). Pour être plus explicite, on en sort heureux et trempé comme après une séance de sauna (où l’on serait resté habillé, c’est la nuance, sinon vous allez vous faire choper par la sécu de la Cité de la Musique). Pour leur nouvelle tournée, Owen promet une configuration inédite : « Il n’y aura qu’un piano à queue au milieu de la scène. Nous serons en dessous, occupés à jouer à des Game Boys ».
Très drôle, si si. En fait, le groupe, en formation live, devient une machine à danser encore plus huilée et imposante. Il a en effet reçu le renfort de la batteuse Sarah Jones (de New Young Pony Club), Rob l’ancien batteur se consacrant aux percussions quand il ne joue pas lui aussi à la guitare (« c’est un milieu de terrain mobile » résume Owen). Avec son savant appareillage et son armada de synthés, Hot Chip propose, loin des boum-boum vides de Justice et consorts, le live le plus vivant de l’ère électronique.

In Our Heads (Domino/Pias)
Hot Chip sera le 7 juillet à la Cité de la Musique
Retrouvez la programmation Days Off