La Blogothèque

Les métamorphoses de Yann Tiersen

Avant sa prometteuse carte blanche du festival Days Off, retour sur une dernière décennie tumultueuse et passionnante où le Brestois n’a cessé de se réinventer en partie, de peur d’être statufié.

Quand il est aussi gros que Black Francis – attaque totalement gratuite, mec, on se la fait quand cette cassoulet party ? depuis que t’es sur twitter, tu viens plus par ici – le succès peut ressembler à une prison dorée dont le geôlier fou aurait avalé la clé. Ainsi, si l’on parle de Yann Tiersen à des musiciens très fréquentables, comme Kid Koala, le DJ hip hop gentiment fêlé, le Canadien évoquera avec passion la musique d’Amélie Poulain. Même Beirut semble avoir repris un bout de mélodie de la BO sur “Forks And Knives (La Fête)” d’il y a 4 ans. Pour le Brestois, jusqu’alors plus habitué aux Black Sessions de Bernard Lenoir qu’au box-office, la participation au très consensuel film de Jeunet a eu des conséquences inattendues. Car le carton massif cachait dans son épaisseur une trappe. Dessous, un piège, une énorme boule à neige destinée à figer éternellement Tiersen, un accordéon dans la main, dans la posture du ménestrel de Montmartre qui, le béret sur la tête, jouerait comme un automate bien remonté ses airs à la joliesse surannée. Plus de dix ans après cet accidentel pic de carrière, on ne peut que saluer le chemin emprunté, depuis, par ce virtuose de la corde sensible.
Un sentier broussailleux l’amenant loin de son Phare, le poussant à éliminer lui-même sa propre caricature. Du coup, on peut se demander : le succès d’Amélie Poulain, ça n’est pas la meilleure chose qui pouvait lui arriver ?

Car, depuis, le multi-instrumentiste a réalisé son remake perso de Catch Me If You Can. Comme s’il tentait de semer la masse d’auditeurs mainstream ayant convergé vers lui suite à un quiproquo, dressant entre lui et eux un jeu de pistes sonores de plus en plus électriques et radicales. Exigeant et plutôt réticent aux courbettes, Tiersen s’est ingénié – sans les renier, non, pourquoi le ferait-il ? – à prendre ses distances avec les miniatures (mignardises ?) acoustiques qui constituaient sa signature. Ce mouvement progressif, bien lancé avec son mariage, le temps d’un album, avec la folkeuse américaine Shannon Wright, s’est accéléré après Les Retrouvailles. Précisément pendant la tournée qui a suivi. Sur scène, Tiersen s’éclatait autant (sinon plus) avec sa guitare électrique qu’avec son violon et se transcendait à la tête d’un groupe semi-noisy (avec à la basse Jean-Paul Roy de Noir Désir).

Il y a deux ans, la rupture était encore plus évidente avec Dust Lane , enregistré en quasi-autarcie – seuls renforts, le batteur de Bristol, Dave Collingwood, et Matt Elliott. Les intitulés en anglais (“Fuck Me” !) tranchaient avec la poésie maritime d’autrefois (dehors, “Les Bras de mer”, “Le Phare” et autres “Fromveur”) comme ils soulignaient le changement de division – finie, la coupe de Bretagne, place aux joutes indie internationales. Car Mute Records, label historique de la new-wave fondé par Daniel Miller en 1978 pour sortir son “Warm Leatherette” (sous le nom de The Normal), accessoirement maison-mère de Nick Cave & the Bad Seeds, A Place To Bury Strangers, Liars ou Depeche Mode, lui ouvrait ses portes. Formé de longues plages influencées par l’ample post-rock à la Constellation & Cie, cet album de deuil – Yann l’avait dédié à sa mère et à Dédé Lafleur, personnage fantasque et attachant de l’île d’Ouessant, le QG partagé avec Miossec –transcendait la perte en rage et échangeait son spleen contre de la sensualité – il y adaptait l’Henry Miller de Sexus.

Dans la foulée, Tiersen a précisé ce virage avec Skyline. Conçu en comité élargi– les Danois d’Efterklang, Peter Broderick ou la Brestoise Gaëlle Kerrien donnant notamment de la voix – ce 2e chapitre a confirmé le nouveau départ – paysages tendus et plus électriques hantés par des chœurs – tout en remettant en évidence le lyrisme maison. Car, même quand il fait sa mue, Tiersen ne renonce pas à son Adn mélodique. Un constat encore une fois manifeste au moment où Yann a pris la route l’hiver dernier avec Elektronische Staubband, trio synthétique formé avec Lionel Laquerrière de Nestorisbianca et Thomas Poli, guitariste pour Montgomery ou Dominique A.

Pendant une série de concerts (dont une 1ère à la Route du rock) où sa présence était souvent annoncée de manière cryptée, il s’est amusé à revisiter son répertoire le plus récent en utilisant une dizaine de claviers analogiques mais aussi filtres et vocoders – sa voix prenant ainsi des accents robotiques. Louchant ainsi très fortement vers Kraftwerk et le kraut-rock allemand, cette expérience a priori risquée s’est révélée convaincante, prouvant que Tiersen, instrumentiste touche-à-tout à qui rien ne résiste, dispose d’une palette infinie pour interpréter ses compositions. Forcément sa carte blanche le 30 juin lors de l’ambitieux festival de la Cité de la Musique Days Off risque de nous prendre également par surprise. On sait qu’en première partie on retrouvera Nestorisbianca, le groupe de son complice Lionel Laquerrière dont fait également partie Thomas Poli.
Surtout, scoop, le rejoindront deux fortes personnalités : Josh T.Pearson, le fantasque Texan aux émouvantes complaintes bluesy et collègue de Mute, et la blonde protégée de Geoff Barrow, Anika, interprète à la voix sensuelle et caverneuse. Quel sera leur répertoire d’un soir ? On ne veut pas le savoir et le découvrir en direct. Avec Tiersen, le suspense reste entier.

Yann Tiersen sera le 30 juin à la Cité de la Musique.
Retrouvez la programmation du festival Days Off