La Blogothèque
Days Off

Breton, de l’ombre à la lumière

Collectif-à-tout-faire, les Londoniens ouvriront pour leurs aînés d’Hot Chip le 7 juillet prochain. Ou comment soigner la gueule de bois avant de faire la fête.

Capuches vissées sur la tête, visages souvent camouflés, concerts dans le noir presque total : Breton est un groupe de l’ombre, de ceux qui vivent six pieds sous terre, planqués, reclus. Pas de message politique ni de manifeste rebelle à la WU LYF pourtant chez ces Londoniens qui tiennent leur nom du théoricien du surréalisme André Breton : le groupe a choisi l’obscurité pour s’isoler, pour mieux créer. Un dérivé du “pour vivre heureux vivons cachés” adapté aux valeurs de ce collectif de réalisateurs, soundesigners et musiciens né des cerveaux prolifiques de Roman Rappak et d’Adam Ainger, hydre à deux têtes fondatrice du groupe qui a usé ses poches de jeans sur les bancs d’écoles d’art de la capitale britannique.

En guise de tanière, les cinq Anglais ont investi une vieille banque désaffectée du Sud-Est de Londres, squat légal perdu dans le gris quartier d’Elephant & Castles qu’ils ont rebaptisée le Lab. C’est en passant la grille cadenassée de cette vieille bâtisse imposante restée intacte depuis les années 70 qu’ils ont quitté le monde réel, renoncé à son confort et à leurs vies respectives pour leurs préférer la froideur industrielle, les mauvaises drogues et les nuits blanches. Celle qu’ils décrivent comme leurs “propres îles Galapagos est devenue cet antre où tout est possible : filmer, jouer, enregistrer, remixer, monter ; accessoirement vivre et manger quand le temps et la température souvent négative qui y règne le permettent. Le sommeil, lui, n’est pas une priorité.

C’est là, pendant deux ans, dans les grandes salles glaciales, les coffres aux lourdes portes, la cantine transformée en cuisine et les mille et une autres pièces formant ce gigantesque labyrinthe, que les gars de Breton ont bâti pierre par pierre la bande-son de leur vie de rats de studio hyperactifs. Diplômé ès-débrouille, do it yourself jusqu’au bout des ongles par refus de feignantise plus que par rejet de l’étouffante industrie du disque, le collectif a tout fabriqué lui-même avec les moyens du bord et ses multiples talents : ses t-shirts, son logo, ses flyers, ses clips, ses remixes clandestins (Local Natives, Alt-J, Composer notamment) et même cette cinquantaine de mini-synthétiseurs homemade distribués avec leur si bien nommé ep Sharing Notes. Le mode d’emploi était à portée de main : il suffisait de chercher “comment faire un synthé” sur Google.

Breton y a aussi surtout construit sa musique. Ce son sinueux, jamais identifiable comme chez Massive Attack, fait de couteaux frappés sur une vieille tables, de rumeurs de couloir, de disputes, de bagarres, de portes de coffres qui claquent et grincent, de conversations louches volées dans le métro au petit matin, de bruits de bâtiment démoli, mais aussi du rock symbole de la ville, de l’électro des squat parties sans fin auxquelles le groupe a consacré nombre de ses nuits blanches, du hip-hop anglais (Mike Skinner et ses défunts Streets en tête) et du dubstep naissant du Corsica Studios, club voisin du Lab où ont débuté James Blake et Jamie xx. Digérer son environnement avant que celui-ci ne l’avale.

Le collectif a ainsi donné vie à la première version d’Other People’s Problems, album aussi noir, froid, dur et brut que le sous-sol du Lab. Sans s’en rendre compte, Breton venait de créer la parfaite BO d’une jeunesse britannique maltraitée, épuisée, désintéressée et pourtant prête à riposter violemment si on l’attaque. La coïncidence est trop grosse pour ne pas être notée : pendant que le groupe enregistrait, calfeutré dans sa banque abandonnée sans fenêtres, leur quartier était l’un des théâtres des émeutes qu’a connu Londres l’an passé. “Quand je réécoute cette version de l’album, j’ai mal au crâne. C’est très agressif, horribledit aujourd’hui Rappak de ce disque sans concession, sans espoir, témoin de la vie de solitaire des cinq garçons.

Le remède à la migraine se trouvera en la personne d’Alex Knight, co-fondateur de FatCat Records qui a signé le groupe. C’est lui qui le forcera à sortir de son cercueil de béton, à quitter les ténèbres pour le jour continu de l’Islande où Breton remixe finalement Other People’s Problems dans le studio de Sigur Rós et insuffle de la vie là où il n’y avait que désolation.
S’il n’a pas abandonné ses beats tordus, ses voix étouffées et sa saveur d’apocalypse (“The Commission” fait toujours froid dans le dos), le collectif s’est adouci sous le soleil islandais, lequel est depuis remplacé par les projecteurs des salles qu’il investit sans relâche. Sur fond de clips auto-produits et montés en live par leur VJ, Ryan McClarnon, Breton fait reculer l’obscurité en se transformant en machine à danser (“Governing Correctly”, “Jostle”). Il soigne la gueule de bois industrielle au whisky-coca, fait front comme une meute sortie de force des tréfonds de sa grotte. De l’ombre à la lumière, il n’y avait finalement qu’un pas.

Breton sera le 7 juillet à la Cité de la Musique en première partie de Hot Chip.
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