La Blogothèque

The Colour of my True Love’s Hair

“A la fin des années 60, je voyais deux visages dans le miroir ; l’un reflétait ma fierté d’avoir la peau noire et d’être une femme, l’autre la conviction que c’était ma couleur et mon sexe qui avaient tout foutu en l’air dès le départ” raconte Nina Simone dans son autobiographie. Quand Nina Simone se regardait dans le miroir, elle regardait les autres aussi. En 1970, elle chantait “Black Is The Colour Of My True Love’s Hair” pour panser des plaies, dépasser ces contradictions nées de la contingence – celle d’être née en Caroline du Nord dans les années 30 – et partir en guerre.

Pour le néophyte qui ne se serait pas encore aventuré dans la discographie pléthorique de cette diva ombrageuse, d’ébène fantasque et superbe, il est évident que les albums enregistrés pour Philips entre 1964 et 1966, constituent toujours une voie royale. Parmi ceux-là on retient  Pastel Blues, un trésor d’ascèse enregistré en quintette, sans fioritures, et qui contient en point d’orgue l’incantatoire et hallucinant « Sinnerman » tout de raucité et de frénésie,  Let it All Down soyeux et aux couleurs chatoyantes, dans lequel Miss Simone fait côtoyer Broadway et Bach le temps d’un « Love Me Or Leave Me » au swing tonique, joueur et fier dans son refus de compromission et dans l’affirmation de ses appétits. Peut-être faut-il encore ajouter deux disques plus irréguliers : I Put A Spell On You, qui contient en plus du titre éponyme, le merveilleux « Feeling Good » et Wild is the Wind qui fit naître bien des vocations : c’est de cette version échevelée de lyrisme du classique écrit par Dimitri Tiomkin & Ned Washington que s’est nourrie celle que Chan Marshall enregistra pour son Covers Record  et c’est à partir de cette version de « Lilac Wine » que Jeff Buckley aura rêvé la sienne. En 1966, Nina Simone n’aura pas volé son statut de « femme de l’année » que lui décerne le Jazz at Home Club.

En 1970, Nina Simone fait paraître l’un des nombreux live de sa carrière. D’une qualité sonore approximative, il relève presque davantage du bootleg que de l’enregistrement officiel mais, en dépit de ses imperfections sonores, il semble avoir été taillé pour donner au nom ferveur sa signification. Il s’appelle Black Gold. C’est un disque-manifeste, comme son titre l’indique et il s’inscrit dans le cadre du  mouvement pour les civil rights des noirs américains.

C’est sous l’influence d’intellectuels comme James Badwin, Langston Hugues et Lorraine Hansberry, qu’elle rencontre à  l’époque où celle qui était encore une petite provinciale débarque au Greenwich Village, que son répertoire s’est enrichi, tout au long des années soixante, de titres à la couleur politique toujours plus marquée : « Mississippi Goddam » (Nina In Concert), dédié aux quatre gamines mortes après l’explosion d’une bombe dans une église baptiste de Birmingham en Alabama, et l’assassinat d’un activiste du NAACP National Association for the Advancement of Colored People. Medgar Evers a été assassiné par un partisan de mouvements suprémacistes blancs comme le “White Citizen’s Council” ou le “Ku Klux Klan”, quelques heures à peine après l’allocution de John Fitzgerald Kennedy en faveur du mouvement des Civil Rights., « Four Women » (Wild Is The Wind), manifeste féministe et tiers-mondiste, qui raconte le destin brisé de quatre femmes, ou encore « Strange Fruit » (Pastel Blues), le standard initialement interprété par Billie Holiday qui raconte la découverte d’un corps mort, suspendu à un arbre, triste résultat de l’une de ces scènes de lynchage dont les états du sud des Etats-Unis se sont rendus coutumiers depuis l’abrogation de l’esclavage. Mais, il faut dire que le ton a changé depuis l’assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968, et que les temps sont plutôt à la radicalisation des positions L’écrivain Toni Morrisson raconte à Francis Dordor pour Les Inrockuptibles  : “Elle nous disait de laisser tomber Martin Luther King et la non-violence, qu’il était temps de prendre les armes, de suivre les Black Panthers, de faire la révolution. J’ai dû lui avouer que je n’étais pas prête à prendre les armes. Je préférais prendre la plume. Elle se foutait en colère” (avril 2004). . Au début des années 1950, l’auteur américain,  Ralph Ellison, mettait en scène dans un roman Invisible Man Traduit en français par Homme invisible, pour qui chantes-tu ? (1952) .,marqué par l’existentialisme sartrien, un personnage sans identité, un “je” sans nom, sans visage. Richard Wright avait utilisé celle du souterrain dans The Man who lived Underground. Presque 20 ans plus tard, il est question de sortir, de se montrer et d’affirmer son existence avec éclat et panache.

Nina Simone est à un tournant de son existence. Sur le plan affectif, cette tournée correspond aux dernières heures que vit le couple qu’elle formait avec Andy Stroud, son mari, son manager aussi. Du point de vue de sa carrière, elle a signé un contrat avec RCA depuis 1967 qui correspond aussi à un recentrage plus pop de son répertoire. Nina Simone décide de s’intéresser à une nouvelle génération à laquelle elle s’identifie. Elle se reconnaît  dans son sentiment de révolte, son refus de courber l’échine, et son envie d’en découdre : le tube « Ain’t got no – I got life » Extrait de la comédie musicale Hair. ou les versions qu’elle enregistre de son « Blacklash Blues » Titre qui articule des préoccupations sociales liée à la politique de ségrégation à l’encontre des noirs américains (logement, éducation, chômage) et pacifisme (contre l’intervention au Vietnam). sont des titres les plus représentatifs de cet esprit, à une époque où elle reprend aussi bien Dylan («The Times They Are A-changing»), Cohen («Suzanne»), George Harrison («Isn’t it a Pity»), que Bacharach («The Look of Love») et… les Bee Gees («To Love Somebody»).

Ed Williams, l’entertainer qui annonce Nina ce soir-là au son d’une version très enlevée du “Milestone” de l’astre Davis, ce frère d’inspiration parti explorer à la même époque les territoires du funk, ne fait aucun doute sur le caractère célébrationnel de la chose. On ne va pas voir un simple concert lorsqu’on va voir Nina Simone en ce 26 octobre 1969, au Royal Philarmonic Hall, à New-York. On fait acte de militantisme. Et on y entre comme on intègre une communauté mystique : “You know truth, You respect truth, You are not afraid of it , You can sit the welcoming table. Blank is the muse. That justice is a blind goddess. Is a thing to which we black are wise. Her bandage hides two festering sores. That once perhaps were eyes. The high priestess of soul, miss Nina Simone.Poème de Langston Hugues que l’on peut traduire  par ” Vous savez la vérité, vous respectez la vérité, vous n’avez pas peur d’elle.  Alors vous pouvez vous asseoir à cette table qui vous accueille. Interdite reste la muse. La justice est une déesse aveugle et nous autres noirs,ne le savons que trop. Son bandeau dissimule les deux plaies purulentes qui furent, peut-être, ses yeux. “ Le noir y est décliné, psalmodié sous toutes ses couleurs : à travers ce « To Be Young Gifted and Black » titre de 10 minutes promis à devenir l’hymne national de la cause noire Repris très rapidement par d’autres figures musicales de la conscience politique noire comme Aretha Franklin et Donny Hathaway. , ou de « Black Is the Colour of My true Love’s Hair », qui,  chose incompréhensible à première vue, est joué sur ce disque deux fois de suite, dans son intégralité. C’est en fait une bien curieuse hydre à deux têtes que l’on s’apprête à entendre.

Cette chanson, Nina la joue d’abord seule, au piano, comme sur Wild is the Wind, la voix grave et agile, modulant à ravir, sans trop en faire, sans tremolos, tandis que les doigts, plutôt dans la retenue, travaillent par moment les harmonies à la manière des impressionnistes tels que Debussy ou Ravel, et confèrent à l’ensemble une nostalgie sans pesanteur, sereine et lumineuse. Elle dit la beauté du corps de l’être aimé, l’amour du pays que celui-ci habite et le désir du retour : « And still I hope/ that the time will come/ when he and I will be as one”. Elle s’achève sur ce voeu pieux, le temps d’une brève conclusion en forme d’accord majeur, prélude à des jours meilleurs. C’est alors que Emile Latimer, à la guitare espagnole, en reprend la mélodie. Et là, on part vers autre chose. Nina Simone s’efface alors derrière son piano et laisse Latimer poursuivre le morceau au chant. On croirait pourtant entendre la même voix, mais le grain est plus éraillé, le spectre moins ample, et moins profond. Le “he” se meut en “she” et l’éloge galant de cette mélodie anglaise transplantée dans les montagnes appalachiennes par les migrants européens du dix-neuvième siècle se transforme en une marche sombre, douloureuse et mystérieuse, une procession soulignée par le tintement de clochettes, ou de maracas C’est Jumma Santos, le percussioniste de Miles Davis sur Bitches’ Brew, qu’on entend faire des merveilles sur l’ensemble de l’album. .

Les paroles prennent aussi une tournure plus ouvertement politique. Les mots résonnaient déjà de cette manière à cause de la bouche qui les portait et du contexte. Cette fois, les mots explicitent le sujet. Le corps aussi est noir, il mêle beauté, force et insolence. Il n’y a plus de terre-promise, ni aucun espoir possible de retour. Tout est ancré dans un ici et un maintenant dont la musique porte la dimension tragique. Il en va tout autrement des paroles. Cette amante n’a pas d’existence concrète, c’est une image, une figure aperçue dans un rêve : “Her picture is painted in my memory/Without the colour of despair/ And no matter where I go/ She is always there“. Elle est à la fois un impératif catégorique qui oriente la marche, une absence et une consolation : “I remember how she said to me/Don’t ever look behind/ She said look ahead “. Cette chanson est un exorcisme et elle porte un flambeau.

 

 

“Black is the Colour of my True Love’s Hair” n’est pas seulement une belle chanson d’amour et d’exil, un hymne politique ou une ode à la résistance et aux utopies, elle est tout cela, ensemble. Si Nina Simone est l’une de ces artistes qui accepte d’assumer une dimension collective, ce n’est pas au détriment de la poésie, dans ce qu’elle suppose de jeu et d’écart et s’accommode mal d’un programme politique  – aussi noble soit-il – ou de la manipulation de concepts. Ici, on ne trouvera pas de ces “liberté”, “fraternité”,  et “justice” qui peuplent à juste titre les discours des leaders noirs de cette époque. Mieux, tout cela constitue le noyau informulé de cette chanson. Ce qui est dit, c’est le moyen de retrouver intimement quelque chose de plus essentiel, parce qu’il est la condition d’existence du reste : un élan qui fait ressentir l’incomplétude de l’un, une fidélité à l’autre, à la source d’émerveillement qu’il peut être, et des valeurs que cet émerveillement fait naître. Le lien politique est ici quelque chose à reconstruire à chaque instant, quelque soit le lieu, avec ceux qui sont là.

On ne s’étonnera pas d’ailleurs si, lorsque Nina parle de son travail d’artiste à Peter Rodis, dans ce portrait-documentaire que ce dernier réalise pendant la même tournée, on jurerait alors que c’est “Black Is the Colour” qu’elle commente : “I can’t tell you in words what I want. But I’m wise enough to know that life doesn’t give us the dreams as we dream them. And so I don’t know what’s going to happen, but all I know is that force that’s inside of me is pushing me toward something. Everybody is half dead. Everybody avoids everybody, all over the place in most situations most all of the time. I know i’m one of those ‘everybody’s’ and to me, it is terrible. And so all i’m trying to do all the time is just to open people up, so they feel themselves and open to somebody else. That is all, that’s it. (…) I will tell you what is freedom to me : no fear. I mean really no fear. There are couple of times when I felt it on stage. That is really something. If I could have that, half of my life. No fear, that’s the only way I can describe it, all of it, but it is something to really feel”  “Je ne peux pas vraiment traduire par des mots ce que je veux. J’ai aussi assez de sagesse pour savoir que la vie n’exhausse jamais nos rêves tels que nous les avons rêvés. Et du coup, je ne sais pas vraiment ce qui va arriver, mais tout ce que je sais c’est que cette force qui m’habite m’entraîne vers quelque chose. Tout le monde est à moitié mort. Chacun cherche toujours à éviter les autres, partout, dans la plupart des situations. Je sais que je suis aussi l’une de ces gens-là et cela me terrifie. Tout ce que j’essaie de faire c’est d’amener les gens à se connaître, à sortir d’eux même et s’ouvrir aux autres. Tout est là. (…) Je vais t’expliquer ce qu’est la liberté pour moi : c’est ne ressentir aucun sentiment de peur. Je veux dire : aucune peur. J’ai dû ressentir cela deux ou trois fois sur scène, c’est vraiment quelque chose. Si au moins je pouvais éprouver cela la moitié de ma vie… Aucune peur, c’est la seule manière dont je peux décrire ça, c’est vraiment quelque chose qu’il faut vivre”

 

Dans le compte rendu, qu’il dresse de ce concert au Philarmonic Hall pour le New York Times, John Wilson évoque une femme “souriante et radieuse comme jamais auparavantCité dans Nina Simone de David Brun-Lambert (Flammarion). . Ce soir-là, Nina Simone est en effet un astre, ce qu’elle porte est bien mieux qu’un discours, c’est une flamme, c’est de la musique, un sens du politique et de la  dignité, portés à leur plus haut degré. Et on sent que tout devient possible.

 

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Photos : Nina Simone à L’Olympia en avril 1969  : Guy Le Querrec pour l’agence Magnum.

Quelques liens :

“Black is the color of my true love’s hair” en duo avec Emile Latimer, sur la même tournée mais en images cette fois-ci .

Nina  un documentaire de Peter Rodis filmé pendant la tournée de 1969.