La Blogothèque

Trois leçons d’élégance

On peut l’avoir dans les gênes, la développer ou la provoquer : l’élégance est gage de respect en matière de rock. Trois actualités et autant de raisons de remettre une cravate…

Première leçon : l’élégance innée ou Tindersticks et The Something Rain

De l’ivresse troublante à la sobriété seyante. Jadis, Stuart Staples arrivait saoul sur scène et s’arrimait au pied de micro, seul point stable et rassurant, pour lui, comme pour nous. Il titubait, la musique des Tindersticks faisait tanguer, la nausée disparaissait peu à peu et l’enivrement se diffusait, devenait collectif. Et lui se redressait, redevenait l’homme amoché et beau, qui venait exorciser en public un je-ne-sais-quoi sûrement poignant.

Des berceuses pour grandes personnes, punks aux débuts, lyriques ensuite (avec le Curtains qui en abusait magnifiquement) à une sorte de routine qui conduit au split, la musique des Tindersticks avait l’élégance des grands fauves blessés. Le port britannique, haut, altier, naturel et la distinction qui sied en toutes circonstances : dans le feutre comme dans l’excès, dans les cordes minimalistes comme dans les envolées symphoniques. La résurrection, splendide (The Hungry Saw) mais la crainte toujours latente de l’habitude et du désintérêt léger, de vieux démons ordinaires aussi.

The Something Rain, énième album, est sûrement l’un des plus aboutis et des plus fascinants du groupe, égrainant classe et fausse désinvolture dans le dépouillement (“A Night So Still”) comme dans l’escalade free (“Frozen”), et excellant encore dans les arrangements plus High Llamas que Divine Comedy, en puisant à tous les styles déjà éprouvés (du spoken-word au groove…).

L’élégance de Tindersticks, historique et salvatrice, comme un phare, une bouée, un cap toujours tenu…

 

Deuxième leçon : l’élégance nonchalante ou Spain et The Soul of Spain

Au nom du père, ou de ce qu’il aura fallu faire comme compromis(ssions) pour s’affranchir de la figure jazz légendaire : œuvrer dans la perfection feutrée et l’expertise technique plutôt que dans le free jazz engagé (pour faire bref), après avoir contestépetite réminiscence, Spain se permet de rhabiller avec classe l’actrice X Ashley Blues sur la pochette… et tâté du punk dans la jeunesse. Spain, Josh Haden, ses sœurs (Petra, Rachel et Tanya, rockstars de l’ombre…), ses trois albums d’il y a longtemps (dont le brillant The Blue Moods of Spain de 1995) et les onze années qu’on aura patienté avant d’entendre The Soul of Spain dans son intégralité.

Le line-up entièrement renouvelé, mais l’âme intacte : du soul blues lancinant, expert et sûr de lui, qui semble parfois ne pas vouloir trop se fatiguer mais prend au coeur souvent par fulgurances. The Soul of Spain tend le flanc aux critiques mais possède les parades : paroles ordinaires/justes, solos aseptisés/divertissants, voix banale/touchante quand elle se lâche, des faiblesses rédhibitoires/des fragilités émouvantes…

Comme si cette nonchalance, érigée en étendard, devait être sacralisée, inamovible, inattaquable (l’initial et précieux “Only One”, le religieux “All I Can Give”, le quiet “Falling”). Et quand Spain veut mettre les amplis dans le rouge et ériger des murs de guitares, avec les rageurs “Because Your Love” et “Miracle Man”, on y voit plutôt du orange un chouïa vif et des murs bâtis au cordeau, sans trop d’aspérités…

On n’ôtera pas les cravates, on ne déchirera pas les costumes, on ne brisera surtout pas les instruments, chez Spain, on tapera juste du pied pour marquer le rythme.

L’élégance de Spain, non ostentatoire, juste avérée et révérée. Un retour plaisant, sur la pointe des pieds. Chaussés de cuir luxueux, évidemment…

 

Troisième leçon : l’élégance singulière ou Will Stratton et Post Empire

Une formation classique, de la virtuosité, une érudition incontestable et une précocité remarquable. La jeunesse revendique aussi sa part au palmarès des élégants. Si c’est plus de folk dont il s’agit en l’occurrence, c’est un folk qui doit beaucoup aux racines et glorieux aînés (des Appalaches notamment), à la musique classique/contemporaine américaine, au dépouillement d’un Nick Drake, aux variations de José Gonzalez comme aux grandiloquences de Sufjan Stevens (qui fut son invité sur son premier album composé à dix-sept ans).

“You Divers”, le premier morceau de Post Empire est une parfaite synthèse de ces ambitions distinguées : des cordes “divagatrices” pour introduire (comme s’il fallait s’accorder longuement pour être plus précis ensuite), le dépouillement ensuite d’une voix posée et d’une guitare aux arpèges singuliers, puis la conjonction de ces éléments avant l’éclat des riffs urbains plus expérimentaux, de chœurs et de sonorités bucoliques. Tout un monde en quelques notes, retranscrites ensuite avec une hauteur rare, une expression de supériorité évidente, lucide mais pas hautaine.

L’élégance de Will Stratton, discrète par défaut, prête à s’épanouir quand on lui donnera plus de moyens que ceux, déjà majestueux, qu’elle s’accorde déjà joliment.

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Tindersticks – The Something Rain (City Slang), déjà disponible. Tindersticks sera à Cluses et à Hérouville Saint-Clair cet été et de retour en octobre. Les dates sont ici.

Spain – The Soul of Spain (Glitterhouse), sortie le 28 mai. Spain sera en concert en Europe à partir du 12 mai. Les dates sont là.

Will Stratton – Post Empire (Talitres), déjà disponible. Will Stratton sera le 5 mai à Amiens, le 8 mai à Paris (Le Motel)… Les autres dates sont ici.