La Blogothèque

Antony, cœur et orchestre

Antony en concert à la salle Pleyel, c’était le 9 juillet 2009, c’est aussi le 3 juillet 2012, ce sera encore le 6 mars 2013.

Antony en concert à la salle Pleyel, c’était le 9 juillet 2009, c’est aussi le 3 juillet 2012, ce sera encore le 6 mars 2013.
Depuis la sortie de l’album Swanlights en octobre 2010, Antony est en gestation. On espère ses nouvelles chansons. Il les laisse venir, les porte en lui et s’en délivrera le moment venu. Si elles prennent leur temps, c’est qu’il n’y a pas de règle. Tout vient à son heure. En attendant, il monte sur scène de temps à autre et donne à ses concerts un format particulier : il chante de plus en plus avec ses Johnsons et un orchestre classique.

Pour ses concerts de l’été 2012, il sera ainsi accompagné par l’Orquesta Filarmonica de la Ciudad de Mexico, le Novaya Opera Orchestra, le Metropole Orkest, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, le Janacek Philharmonic Orchestra, le Joensuu City Orchestra, l’Incarnatus Orkestra ou encore le Swedish National Radio Orchestra. À Pleyel, le 3 juillet, c’est l’Orchestre National d’Ile-de-France qui jouera sur scène avec Antony and the Johnsons.

Antony est un chanteur qui vient des cabarets déglingués, des caves mal famées de New York. Un orchestre classique semble donc inutile, mal venu, incongru. C’est presque trop pour celui dont le chant n’est jamais si poignant que lorsqu’il s’élève dans un environnement instrumental minimal.

Les cordes, les cuivres, la rythmique des Johnsons, ça suffit pour mettre en cadence le chant du sans-pareil, pour asseoir son rythme. Et il est vrai qu’un orchestre classique a parfois tendance à enjoliver, dompter, affadir, anesthésier, masquer voire étouffer les voix rock les mieux intentionnées. Car il pose un manteau de respectabilité lourd à porter, et la surenchère
musicale peut virer au bavardage et à la boursouflure – dans le passé, cherchant à satisfaire mégalomanie ou légitimité artistique, plusieurs groupes de rock ont adopté ce genre de dispositif et s’y sont cassé les dents. En somme, une telle configuration musicale propose un semblant de « grand art » au risque du mauvais goût ou peut-être pire : du bon goût.
Alors cette présence orchestrale met-elle Antony en résidence musicalement surveillée, réduit-elle son chant à l’anecdote, cloue-t-elle le bec de l’oiseau ? Impose-t-elle un couvre-feu mortel à ce qu’il y a de sauvage dans la douceur spéciale de sa voix ?
Eh bien non : expérience faite, c’est même tout le contraire qui se passe. Capté en vidéo par la chaîne de télévision néerlandaise NPS, le concert du Carré d’Amsterdam de juin 2009 en fournit un témoignage sûr.

Ce soir-là, les Johnsons, buissons ardents, et les musiciens du Metropole Orkest dirigé par Rob Moose, violoniste et guitariste des Johnsons, forment une forêt d’amour où se cache Antony, le bûcheron qui rêve de devenir une fée. La transformation est plus facile dans l’obscurité des bois. I’m in the forest of love. Les arbres sont tranquilles puis s’agitent un peu. Prompt à la métamorphose, Antony sort de cette forêt d’instruments qui s’avancent, le protègent et le portent amoureusement. Le voilà qui surgit, tout en voix, pour commencer une nouvelle vie. Dans l’éclaircie, la fée advient. En pleine lumière, le temps d’une chanson, son rêve épuré triomphe. Il résonne dans la vérité de la voix. Domaine d’élection, le devenir est hissé dans le chant. Écoutez Antony, voyez comme il s’évade, comme il se transforme. Il advient et revient à lui, à la fée en lui. Il devient. Il s’éveille et plane en son ciel personnel.

L’orchestre, dans la Grèce antique, c’est là qu’évoluait le chœur. Aujourd’hui, c’est sur scène le meilleur moyen qu’Antony a trouvé de mettre son cœur à nu. L’orchestre, c’est pour sa voix un écrin spécial qui s’ouvre et met à découvert le cœur d’Antony. Le joyau sans nom est exhibé. Le cœur de l’oiseau palpite. Le chant se propage. L’orchestre est une cage ouverte : il rend grâce au chanteur, libre enfin de sortir de la cage pour essorer seul sa mélancolie, haut dans le ciel, et retrouver quelque chose de sa splendeur perdue, de son intimité la plus secrète – Some of my beauty, my lostest beauty.
Les instruments font corps avec Antony, l’habillent tout autant qu’ils le déshabillent. Ils se font oublier, lui cèdent la place, le mettent en disponibilité, cœur nu et ailes ouvertes. Ils le laissent tout simplement vibrer et voler, à vif, dans sa majesté brute. Soudain sans apprêt au cœur de la lumière. L’orchestre l’accompagne – comme font les Johnsons, mais plus massivement qu’eux –, il pose un voile sacré laissant transparaître le chanteur, freak crucifié désormais léger comme l’air, chair mélancolique déchaînée qui s’échappe et s’envole, enfin émancipée.

Alors que l’orchestre s’élance, voilà que s’anime, avec chaque instrument affrété, une pluralité de mondes et de monstres. Plus ils sont nombreux, plus ils habitent le chanteur et lui font traverser des vies insoupçonnées. Ainsi est-il vraiment lui-même, c’est-à-dire un autre. Il en va de même pour ceux qui l’écoutent. C’est une métamorphose de cette nature à laquelle ils pourront assister, et participer, le 3 juillet à Paris, salle Pleyel, pour le festival Days Off.
Un tel miracle, se répétant, reste un miracle. On ne s’y habitue pas.

Jérôme Solal.

Site officiel du groupe
Site du label Secretly Canadian
JustOneStar, forum consacré à Antony and the Johnsons

Jérôme Solal est l’auteur de l’ouvrage La voix
d’Antony
aux éditions Le Mot et le Reste
.
Lire à ce sujet Jérôme Solal et la voix d’Antony sur La Blogothèque.

Antony & The Johnsons et l’Orchestre National d’Ile de France le 3 juillet à la Salle Pleyel.
Retrouvez la programmation du festival Days Off .