La Blogothèque

200 ans

200 years a sorti l’année dernière, chez Drag City, un disque magnifique, passé relativement inaperçu. Apaisé, il place à égalité une voix féminine que l’on a connue hargneuse et une guitare acoustique qui fût bien plus expérimentale. Dix chansons complètement à part, intimes, comme une parenthèse dans le flot de musique qui ne s’arrête plus.

C’est un des disques importants de l’année dernière. Pas important parce qu’on nous l’a dit, pas important parce qu’il a été pensé pour l’être. Important par sa qualité, sa discrétion et par la relation dont il est le résultat. 200 Years réunit Ben Chasny de Six Organs of Admittance et Elisa Ambrogio de Magik Markers. Deux valeurs sûres, plutôt adeptes d’expérimentations sonores : de plus ou moins longues plages de guitares folk psychédéliques pour l’un, une bonne dose de bruit et de rage pour l’autre. Mais, on s’en doutait déjà au gré de quelques pistes de leurs albums respectifs et de leurs apparitions ailleurs, ces deux-là savent faire beaucoup de choses, y compris tâter du classicisme, fabriquer des chansons dans un format presque traditionnel.

Les dix titres de 200 Years sont de ce point de vue, une réussite totale. Impossibles à dater, sans aucun effet superflu, ils passent, tout simplement, donnant forme au seul temps de leur écoute. Les arpèges de Ben, les mélodies d’Elisa et l’espace autour qui les fait se frôler, parfois se superposer, ou s’éloigner brièvement, dessinent des chansons qui n’ont rien d’original au sens strict, mais qui touchent par l’intimité dont elles témoignent et qu’elles installent dans un même mouvement.

Pensez à tous ces disques qui débordent largement notre attention, et inversement à tous ceux, rachitiques, qui ne sont pas à la hauteur de l’instant qu’on voudrait leur donner. Celui-ci occupe pleinement le présent. Chaque chanson y est jouée, encore et encore, pour la première fois, adressée sans détour. On l’écoute comme on s’assoit avec eux, parmi quelques amis proches, à une heure avancée de la nuit. Dans une pièce à peine éclairée dont la taille semble varier au fil des chansons. Les coudes posés sur la grande table en bois, le menton dans une main ; un peu plus loin dans un fauteuil trop bas ; à deux presque l’un sur l’autre dans le canapé décati. Tous silencieux et immobiles.

Les textes sont parfois durs, désespérés. Pourtant, le disque reste de bout en bout d’une immense douceur. Une douceur qui doit beaucoup à la proximité des deux interprètes, traduite à la perfection par l’équilibre de la production très brute, qui fait jouer à égalité le son de la voix et celui de la guitare. Une douceur qui doit à l’amour, tout simplement. Mais pas tant l’amour des amants que celui des parents.

À réécouter le disque avec cette idée en tête, on se dit que oui, c’est sûr, Elisa ferait une chouette maman et que ces deux-là jouent comme on voudrait pouvoir chanter des chansons à nos enfants.