Au printemps 2009, Susanna Wallumrod accompagnait Will Oldham sur la tournée européenne de Bonnie ‘Prince’ Billy. Sur la scène de la Cigale, ils interprétaient “Without You”, un standard déjà enregistré ensemble sur l’album Flower Of Evil de la norvégienne, dans lequel elle reprenait des classiques (du Prince, du Lou Reed, le “Lay All Your Love On Me” d’Abba…) en des versions lentes, sombres et pesantes, emplies d’une sorte de noblesse triste et d’un lyrisme ténébreux. Un disque beau et pénible à la fois, attirant et frustrant : la réussite de Flower Of Evil tenait dans l’isolement de ses morceaux, le résultat de déconstructions individuelles. C’était magnifique sur l’instant mais lassant et écœurant de préciosité sur la longueur ; la faute à l’enchaînement d’une douzaine de morceaux bâtis sur la même idée, répétitive (ralentir, oppresser, s’imposer intouchable) mais surtout à la non habitude d’une voix si maniérée, de son univers rare, déconcertant et de la hauteur que Susanna Wallumrod semblait mettre entre son art aristocrate, et notre façon profane de le recevoir.
Sur la scène des Folies Bergères, elle semblait comme perdue dans un univers qui n’était pas le sien, et anachronique dans un concert de rock. Froideur, distanciation et décalage subi, il lui aurait fallu d’autres écrins et d’autres répertoires. S’afficher en diva rock, ce qui sied à certaines, la rendait insensible et nous aussi…

Manfred Eichner a dû avoir la même impression, comprendre les aspirations et les perspectives immenses, pour
accueillir Susanna Wallumrod sur son label ECM, à l’occasion de son nouvel album If Grief Could Wait, et lui adjoindre les services de Giovanna Pessi, une harpiste baroque suisse. Viole de gambe et l’étrange nyckelharpa pour compléter. Et un répertoire plus adapté, à première écoute : Henry Purcell sur huit des treize morceaux, des chansons du XVIIème siècle où le chant ondule, parcourt des gammes et enveloppe. Robe longue, couleur sang vif et sentiments exacerbés à dessein : le lyrisme de Susanna Wallumrod s’exprimant pleinement.
Mais les démons de la reprise guettent et, sans prévenance, entre deux compositions personnelles (de fort belle tenue), Susanna Wallumrod glisse une reprise de Nick Drake (“Which Will”) et deux de Leonard Cohen (“You Know Who I Am” et “Who By Fire”). Trois versions qui bouleversent les perceptions chronologiques et permettent l’amalgame entre les siècles. Purcell devient alors étonnamment contemporain, autant que Cohen classique d’un siècle passé. L’art du songwriting semble ancestral et Susanna Wallumrod traverse les époques comme si les distinctions du temps semblaient futiles et négligeables, le son de la harpe de la jolie Giovanna Pessi n’étant sûrement pas étranger à cette impression.
If Grief Could Wait est tout aussi précieux que ses prédécesseurs (et que le nouvel abum Wild Dog, le penchant pop de Susanna, sorti ces jours-ci), mais plus délicat et louable que trop affecté… On penchera donc pour ces penchants lyriques plus affirmés désormais.






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