La Blogothèque

Elysian Fields en concert

L’été dernier, Jennifer Charles et Oren Bloedow se produisaient au Poisson Rouge à New-York, entourés de vieux complices de la scène downtown. Notre amie, Elisa Da Prato, avait accepté de filmer le duo pour nous. Elle nous a ramené quelques images de ce concert dont ce “Johnny”, extrait de leur dernier album en date, Last Night On Earth, que nous vous offrons à l’occasion de la tournée française d’Elysian Fields qui commence ce soir.

Un phare. Une vieille femme dans la nuit. Un cœur qui palpite et qui ne s’appartient plus depuis longtemps. Un amant disparu, ou ce qu’il en reste. Un souvenir animé par la mémoire encore brûlante d’une passion jamais assouvie. Un colloque sentimental inattendu dans la discographie d’Elysian Fields qui se tient d’abord dans un cadre nocturne et caressant que l’on imagine ramené d’Andalousie ou de ces espaces et de ces mémoires qu’Oren et Jennifer avaient explorés dans leur projet La Mar Enfortuna Projet d’abord consacré aux chansons populaires des traditions juives séfarades nées en Espagne au  Moyen-Âge, pendant la période Al Andalus,  et écrites en ladino, mais qui a dès l’origine dépassé ce cadre par des reprises de titres comme “Lamma Badah”, véritable tube dans le monde arabe dont on ne dénombre plus les interprètes depuis Fairuz jusqu’à Natacha Atlas, le hawzi “Ya Kalbi Khalli Al Hal”, ou encore “Aman Minush” qui vient de Turquie, pour devenir un hommage aux différentes traditions musicales et culturelles qui ont irriguées la méditerranée et qui n’ont cessé de s’inspirer mutuellement et de se mélanger. La Mar Enfortuna a enregistré un album éponyme en 2001 qu’on recommande fortement à ceux qui ne se sont jamais remis de l’écoute de Queen Of the Meadow. Un deuxième volume, intitulé, Convivencia est paru en 2007, également sur le label de John Zorn, Tzadik. , puis qui poursuit les échos lointains – comme une réminiscence distordue par le temps et la distance – d’une rengaine écrite par Kurt Weil et Bertolt Brecht en 1927 pour leur opéra Happy End, “Surabaya Johnny”.

Mais c’est à sa manière qu’Elysian Fields s’approprie la chanson de marin. Les scènes d’amour vache sur fond de luttes sociales entre le mauvais garçon hyper-sexué, hâbleur et railleur, et la jeune femme courageuse mais qui accepte consciemment comme une fatalité ses appétences masochistes passent dans le creux de la lettre. Johnny ne cogne pas. Nulles traces d’amertume et de désespoir ne viennent abîmer la passion de cette nouvelle Lilian Lilian est l’héroïne de Happy End, elle chante “Surabaya Johnny” quand elle comprend que Bill, son amant, a retrouvé ses amis de la pègre et prépare un mauvais coup. , solitaire et pourtant flétrie par l’âge. Plus que le naufrage du temps, Jennifer Charles ne retient à travers ce portrait de femme – foyer et spectatrice de ses propres illusions -  que la mémoire de l’éblouissement, de l’incandescence du désir qui a éclot et cette fidélité à ces moments d’émerveillement, fugitifs, qui irradient d’une manière lointaine mais certaine un monde qui demeure encore promesse de plaisir, de savoir et de saveurs. Même lorsque tout est fini et qu’il faudrait penser à mourir.

On pense aussi à un autre Johnny, celui que chante Peggy Lee pour le film de Nicholas Ray, Johnny Guitar. On retrouve la même dévotion et la même fragilité dans la voix. L’interprétation est délicate. Tout est là. Le tragique de l’existence mais aussi son irréductible beauté.

Jennifer Charles et  Oren Bloedow sont à partir de ce soir en tournée dans toute la France, en Suisse et au Portugal, et bientôt en interview sur La Blogothèque.

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Elysian Fields est en concert à Paris, au Petit Bain, le 07/03 ; à la Maison de la musique de Meylan, le 08/03 ; au Brise Glace, à Annecy, le 09/03 ; au Fil, à St Etienne, le 10/03 ; au Clacson, à Lyon, le 12/03 et à Le Bourg, à Lausanne, le 13/03.