Dans notre monde idéal, Erased Tapes serait le nouveau Sub Pop, défricheur avant de devenir prescripteur, incontournable et historique. Ses artistes seraient révérés à la hauteur de leurs talents immenses. Nils Frahm jouerait à Pleyel, remplaçant avantageusement des pianistes solistes un peu vieillissants et vivant de leurs réputations passées. A Winged Victory For The Sullen rameuterait les foules au Sonar et ailleurs, reléguant sur les scènes annexes les électroniciens qui passent leurs sets à s’auto-congratuler et à (s’)applaudir. Et les créations d’Ólafur Arnalds remporteraient les Oscars…
Le nouvel album d’Ólafur Arnalds, la bande originale du film Another Happy Day de Sam Levinson, n’a pas encore été nommé aux Oscars, mais il a déjà permis à l’Islandais de mettre un pied remarqué dans la jungle hollywoodienne. En renvoyant à leurs études protocolaires (beaucoup de violons, des montées de tensions et des moments de relâchement, des schémas usés jusqu’aux cordes) les compositeurs attitrés, monuments fatigués et souvent fatigants. Et même s’il sacrifie aux rites et obligations (thème principal et déclinaisons, alternance de passages calmes et de moments plus vifs), c’est en y insufflant ses doses de singularité : les notes de piano ou de violon qu’on entend s’étirer jusqu’à ce qu’elles meurent, les distorsions étranges qui agrémentent ou concluent certains titres, et cet art si difficile de la répétition non répétitive.
Comme chez Nils Frahm, dans la musique d’Ólafur Arnalds, on entend les respirations, l’environnement, les bruits mécaniques et les incidents… Ces artefacts réels qui s’opposent aux sons “purs”, “cliniques”, “sains”, trop “hygiéniques” des compositions qui enveloppent habituellement et envahissent souvent les blockbusters. Bardi Johannsson, camarade islandais, avait bénéficié de faveurs et d’un orchestre symphonique pour enregistrer la touchante B.O. de Häxan ; Ólafur Arnalds a eu deux semaines entre la commande et la livraison (l’infâme industrialisation hollywoodienne) : il a composé à l’économie, adoptant son écriture à l’exigence matérielle et déclinant son minimalisme savant en des morceaux plutôt courts, simples de prime abord, plus complexes aux écoutes suivantes. S’effaçant devant les images qu’elles sont censées illustrer, se révélant lorsqu’on occulte ces dernières, comme toute excellente bande originale.
La bande-annonce, traditionnelle dans son format et qui dévoile comme toujours beaucoup trop l’intrigue, est presque phagocytée par la musique d’Ólafur Arnalds, un extrait de “Everything Must Change”, le morceau final de l’album, oppressant, aux sons étonnamment mais délicieusement stridents. Une version intelligente et rafraîchissante des enveloppements sonores des climax des drames filmés.
Une préfiguration de ce que pourrait être un monde idéal où les musiques classiques modernes de Erased Tapes seraient la norme. Un fantasme, aux perspectives séduisantes…
Grâce à Erased Tapes, vous pouvez télécharger le titre “Everything Must Change”.
Portrait par Liza Roze





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