La Blogothèque

La ritournelle de J. Mascis

Au tout début des années 1990, Terry Tolkin rassemblait les plus illustres de ses amis sur un disque à part dans l’histoire de la musique qu’on allait bientôt appeler indépendante. Entièrement consacré à la guitare, il donnait à voir l’ampleur des inventions dont était capable cette bande de punks plus ou moins recommandables.

Parmi les très grands disques qui sont sortis en 1991, il en est un qui tient une place particulière dans ma discothèque. Un de ceux que j’ai écouté pendant des heures sans quitter la pochette des yeux, lisant et relisant les quelques informations que l’on pouvait y glaner. Un objet qui, dans le musée de mes 18 ans, ne figure pas loin du 45 tours Gimme Indie Rock! et de la cassette VHS sur laquelle j’avais repiqué, empruntant son magnétoscope à mon voisin, The year punk broke.

Il faut dire que malgré son titre cliché un peu naze, Guitarrorists présente à son générique une liste qui aurait fait souiller son pantalon au moindre indie kid qui se respectait. Vingt-six titres par vingt-six artistes incontournables, de Sonic Boom à Lee Ranaldo, en passant par Neil Hagerty, J. Mascis, Wayne Coyne, Don Fleming ou Steve Albini. Et Thurston Moore. Et Paul Leary. Et j’en passe. Le tout sorti sur le label N°6 Records qui avait déjà publié de bien belles choses et dont le patron, Terry Tolkin, est un véritable mythe dans l’histoire de la bonne musique américaine (il a travaillé, entre autres, chez Touch & Go, Caroline et Rough Trade). Son ami Dean Wareham, lui aussi présent sur le disque, en parle merveilleusement dans son autobiographie

Impossible d’en trouver la trace aujourd’hui, mais je me souviens que ce disque nous était arrivé avec une histoire un peu étonnante. Il était présenté comme le résultat d’une discussion animée que Tolkin avait eue avec je ne sais plus quelle figure de la new wave à propos de l’avenir de la guitare, son interlocuteur étant persuadé que l’instrument était voué à une disparition imminente. Le disque avait été conçu comme une preuve irréfutable du contraire. Je me souviens aussi que le débat nous avait semblé bien rétrograde. Des synthés versus des guitares ? Vraiment ? Une vision évolutionniste de la musique ? Sérieusement ? Il y avait bien d’autres luttes à mener. Nous trouvions beaucoup plus drôle, par exemple, de nous brouiller à vie pour savoir si la lo-fi existait vraiment et si la qualité des chansons de Daniel Johnston aurait pu être altérée par une production léchée et des arrangements luxuriants (on en reparlera un de ces quatre, tiens). Peu nous importait donc l’engueulade. Tout ce qui comptait, c’était le disque. Une collection d’instrumentaux pour lesquels chacun des invités avait eu le champ libre, ne devant se plier qu’à une seule contrainte : jouer de la guitare, uniquement de la guitare.

Le tout est surprenant de cohérence, même s’il y en a pour presque tous les goûts en la matière. De la douceur folk jusqu’au proto-drone le plus expérimental. Et l’on y trouve de vraies pépites. L’une d’entre elles m’a marqué à jamais, et quelques autres avec moi. C’est une ritournelle (de celles dont Deleuze et Guattari ont montré la nature existentielle, justement). Elle est jouée par J. Mascis sur une guitare acoustique doublée dont la texture sonore nous faisait fantasmer. “A Little Ethnic Song”. Nous l’avons eu en tête des jours durant. Des semaines. Elle rythmait nos trajets en bus vers la fac. Elle brûlait la pulpe de nos doigts crispés sur les cordes de nos guitares au rabais.

Une boucle assez courte, nerveuse, sur laquelle s’ajoutent peu à peu des couches d’autres guitares, électriques, explosant l’espace par à-coups, créant à chaque fissure de nouveaux points de fuite. Et puis, à 2 minutes 14, le début d’un solo explosif dont nous aurions pu deviner l’auteur à l’aveugle dès la première mesure. Le seul, avec Neil Young, de qui nous voulions bien en accepter d’ailleurs, des solos. Mais très vite, moins de trente secondes après sa lancée, la guitare bruyante s’évapore, tuant dans l’œuf toute envie d’envolée et laissant la place à la boucle acoustique qui n’a jamais cessé et qui s’éteint seule, lentement. Nous signifiant que, même si le volume baisse, elle, continuera toujours. Même vingt ans plus tard.

Le disque n’est pas introuvable. Il est même disponible d’occasion à bon prix. Si vous êtes vieux et nostalgique, si vous êtes jeune et curieux, foncez. Ne serait-ce que pour jouer à compter sur vos doigts en essayant de repérer à quel titre, identifié par une lettre de l’alphabet, correspond le morceau numéro 18. Pour découvrir aussi les petits textes idiots qui présentent chaque guitar hero (il y a quelques héroïnes, tout de même) et nous apprennent par exemple que Thurston Moore a été clavier de Nena, ou que Steve Albini prévoyait déjà de tout arrêter pour se consacrer à ses livres de cuisine. Et, surtout, pour vous plonger dans les vingt-cinq autres titres et y dégoter vos propres joyaux.