La Blogothèque

Rien ne sera comme avant

Le mois dernier, les huit albums studio de Dominique A ont été réédités, reliftés, augmentés à chaque fois d’une passionnante plongée dans des démos et morceaux laissés de côté. A la fin du mois de mars, Vers les lueurs écrira une nouvelle page. Joyeux comme un débutant mais lucide comme celui qui a déjà pas mal vécu, Dominique A jette un dernier regard dans le rétroviseur.

Vingt ans. Oui, il fait entendre sa voix blanche, son lyrisme de possédé, sa tendre froideur depuis vingt ans. Et pourtant, il ne fait toujours pas partie des meubles – non, Dominique tu n’es pas une armoire normande ! Compositeur exigeant avec lui-même, il n’a besoin que les doigts d’une seule main pour compter les chansons dont il est totalement satisfait. Archiviste maniaque de son œuvre, il refuse de s’abandonner à une quelconque nostalgie, persuadé que le meilleur arrive.

 

Tu n’es pas carriériste et pourtant tu fêtes tes 20 ans de carrière. Impossible de passer à côté ?

Marquer le coup a été rendu possible par l’invitation du Théâtre de la Ville. Le Théâtre de la Ville, ce n’est pas rien ! Je me suis dit que ça tombait bien, qu’il fallait en profiter pour remettre en avant La Fossette. Je m’en fous des vingt ans, c’est simplement ce que ça permet. Ça aurait été couillon pour une fois de ne pas se la jouer un peu offensif, « hé ho », avec un petit fanion ! Tu peux facilement, sans être oublié, être relégué… autrefois j’aurais dit « thiéfainisé ». Mais ce n’est plus le cas puisque Thiéfaine est revenu en grâce avec un bon disque – en tout cas, je trouve. J’ai cette angoisse permanente d’être là comme une armoire normande. « On ne va pas l’enlever parce que c’est chiant à enlever, c’est lourd, mais bon, pff, c’est moche ». Sans fausse modestie, je ne pensais pas que les rééditions susciteraient autant de réponse des gens. Finalement, je me dis aussi que mon histoire est en devenir. Ça, tu ne le sais jamais.

On sent que tu as joué le jeu des bonus pour les rééditions…

Cette politique de bonus est accessoire mais assez marrante à développer. Je ressens une vraie jubilation, ce n’est pas vraiment mercantile. J’aime bien, pas le côté arrière cuisine, mais mettre en avant ce qui n’a pas été mené à son terme. Je suis un champion de l’ébauche, je n’ai aucun problème à divulguer ça. Justement parce que ce n’est pas fini, il y a aussi des vertus. Des choses ne méritent pas d’être développées ou gagnent à être laissées en suspens. Des fois, le premier jet se suffit à lui-même parce que la chanson n’est pas assez bonne pour aller au-delà. Ou alors tu n’y arrives pas. Comme “L’Irréparable” que j’ai finalement refilée à Jeanne Balibar et qui est en bonus de L’Horizon. La chanson a une évidence mais aucune version studio ne dépasse la démo. Il s’était passé quelque chose que l’on n’a pas réussi à reproduire.

 

Tu as une excellente mémoire ?

Surtout pour les chansons… j’en n’ai pas beaucoup pour autre chose. C’est vrai que ça n’a pas été un travail phénoménal pour moi de concevoir les disques bonus. En deux jours, c’était bon. Même si, après, j’ai ajusté. Il y a juste eu trois morceaux que j’ai retrouvés chez mes parents et dont j’avais complètement oublié l’existence. Elles avaient échappé à mon radar. J’ai fouillé dans les cassettes et remixé quasiment dans les conditions de l’époque avec le magnétophone 4 pistes – que ma mère appelle un piano…« j’ai rangé ton piano là ». J’ai exhumé “Baldabru et les lumières”, “Why I Bleed” et la première version de “Les habitudes se perdent”. A vrai dire, je préfère cette version-là, surtout sa mélodie, à celle de La Fossette. Maintenant, j’ai un peu tout déballé, plus rien à dévoiler, la messe est dite, c’est pour solde de tout compte. J’ai juste écarté quelques titres des Sons Cardinaux parce que j’ai eu un soupçon de mauvaise conscience vis-à-vis des gens qui avaient acheté le coffret. Déjà que les fans râlent à fond sur les forums. Certains ont la dent dure ! Après, je peux comprendre et, de toute façon, il n’y a aucune incitation. Certains râlent qu’il manque telle ou telle photo… des trucs d’Ayatollahs total. Ah, j’en ai des bons, moi hein…

Le Disque Sourd, tiré à 150 ex, a droit à sa première sortie officielle.

Pour moi, c’est le doublon de La Fossette, son brouillon, c’est pour ça que je n’avais jamais voulu le sortir indépendamment de La Fossette. Ici, c’est vraiment à titre d’archive. Comme quand Daho ressort ses maquettes de répétition sur Mythomane. Je pense que lui aussi est un peu comme ça, archiviste de sa propre histoire. En bonus de La Fossette il y a un morceau assez long “L’histoire chuchotée de l’art”. On avait voulu le sortir à l’époque avec Vincent de Lithium mais, pour une histoire de droits, comme c’est un poème de l’artiste américain des années 60 Robert Filliou, on n’avait pas pu. Finalement, il a fallu 22 ans pour que ce morceau ait un support discographique. La trace qui me restait c’était une cassette audio… je trouve que le morceau sonne pas mal, en plus ! Des points finaux sont mis à certaines histoires.

Tes 4 premiers ont été remastérisés…

Ça fait des années que j’en avais envie. C’est un débat qui n’intéresse que les musiciens mais, moi, grâce à Géraldine Capart qui s’en est chargée, je suis en paix avec moi-même. Remué sonne mieux, La Mémoire neuve aussi, La Fossette est un peu arrondie et ça ne lui fait pas de mal. Et Si je connais Harry REUSSIT à sonner, ce qui est quand même une forme de miracle.

Celui-là, c’est comme Bashung avec Roman-Photos, un album que tu renies ?

Il est attachant, sympa mais ce n’est pas un vrai disque que tu sors dans le commerce. Il a été trop fait par-dessus la jambe, en fait. Mais c’était hors de question de l’écarter. J’ai du mal avec cette démarche de révisionnisme par rapport à sa propre histoire. Il faut tout accepter. Je ne dis pas que je serais allé jusqu’à ressortir mon 45 tours Les Ephémérides qui datent de 1990. Il y a un type qui est venu hier avec, je lui ai dit : « mais faut brûler ça !». Parce que ça sort de l’histoire, ce n’est pas moi. Enfin, c’est moi mais à un moment où je me cherchais complètement, où il n’y a aucune cohérence. Je chantais comme Michel Jonasz avec un vibrato abominable, la musique est atroce, c’est immonde. Mon révisionnisme s’arrête à faire en sorte que ce 45 tours demeure dans les limbes… C’est vraiment très très vilain ! Ce qui est marrant c’est que c’est 2 ans avant La Fossette et, stylistiquement parlant, ça n’a rien à voir. Après, toutes les choses qui ressortent, même les plus ratées, je les assume.

Remué ?

Il est enfin mis en valeur. Le type au mastering n’avait rien foutu, on s’était fait entuber, Dom Buisson (l’ingé-son) et moi. On a souffert d’une espèce d’hallucination auditive ! On était super contents, on le comparait au disque de PJ Harvey que l’on écoutait à l’époque, Is This Desire ? « Putain, on a la même dynamique et tout ». C’est ce que l’on appelle la psycho-acoustique. Un musicien dit qu’il y a un problème de son, le technicien fait semblant de corriger. « Ça va mieux, là ? – Ouais, c’est beaucoup mieux ». Alors qu’il n’a rien touché ! Ton esprit anticipe sur tes désirs, fait croire à une réalité qui n’est pas vraie. Tu couillonnes tous les musiciens du monde comme ça. Quand Géraldine Capart a pris les DAT, elle m’a confirmé : « sincèrement, le mec, il n’a touché à rien ». Du coup, on gagne en rondeur et en puissance, tout simplement. C’est quand même dommage qu’un disque qui fonctionne sur les saturations, n’ait pas – sans être un disque des Guns N’Roses – de l’attaque, de l’agressivité. Pourquoi j’ai dit Guns N Roses, pourquoi pas Motley Crüe ?

Dans les bonus de Remué, on trouve des vestiges des premières sessions, à New York.

Ce disque-là, c’est vraiment l’œuvre au noir jusque dans ses bonus. Je ne renie pas parce que c’est réussi. Mais je n’ai pas de plaisir d’auditeur. C’est ce qui se dégage vocalement qui me gêne. S’il y avait plus de cœur au ventre… Quand je tombe sur des vieux fans de ce disque-là, j’ai un mouvement de recul. Je juge les gens dans ce cas-là. « Mais pourquoi ? ». Je ne suis pas du tout reconnaissant. Tout de suite, je me dis : « cette personne est chiante, elle a des problèmes ». Je ne suis pas serein vis-à-vis de ce disque, j’ai vraiment un rejet. Quand on m’en dit du bien, je ne pourrais pas être agressif, loin de là, mais en tout cas je ne respecte pas le point de vue de la personne. C’est gênant, quand même.

L’œuvre est censée ne plus t’appartenir….

Exactement, j’ai un vrai problème avec ce disque. C’est ton préféré ?

Heu, non, je l’aime bien.

Moi aussi mais je n’aime pas ce qu’il dégage.

Tu as déjà eu l’impression qu’en réécoutant certaines maquettes, tu aurais pu être tranquille pour sortir des singles ?

Ouais, il y a des fois où je me suis coupé l’herbe sous le pied, pour ne pas me faire emmerder. Parce que je sentais que j’allais sur des terrains que je ne pourrais pas forcément justifier. Je ne pense pas à une chanson en particulier mais c’est vrai que, des fois, j’ai des tendances à ne pas m’aider. Mais il n’y a pas mort d’homme, c’est mon fonctionnement et ça m’amène sur d’autres choses. Et puis, comme je produis beaucoup, le dernier morceau est toujours plus important que celui d’avant. C’est toujours celui que j’ai envie de défendre en premier lieu, au détriment des choses qui sont meilleures mais plus anciennes… de trois jours. C’est un peu idiot, certains morceaux peuvent pâtir de cette attitude-là mais ça me prémunit contre toute forme de nostalgie. De toute façon, je n’ai pas de nostalgie. Il n’y a aucune période que je regrette dans ce que je vis musicalement. Là, j’ai l’impression de ne jamais avoir été aussi heureux de ce qui se passe autour de moi. Sincèrement ! Et je disais la même chose du temps de La Musique. Pourquoi je serais nostalgique du “Twenty-Two Bar” qui était une chanson que je défendais pfff… Pourquoi je serais nostalgique de mes premières tournées alors qu’il n’y avait pas grand monde dans les salles ? Tu es nostalgique quand c’était mieux avant. C’est mieux maintenant !

Pourtant, tu dis que replonger dans tes archives a été jubilatoire.

J’étais d’autant plus à l’aise que j’étais par ailleurs sur un travail de création. Si je n’avais pas été impliqué dans l’écriture à ce moment-là, peut-être que je l’aurais pris de manière moins légère. Je me sentais en paix avec moi-même sur le fait d’être dans l’exhumation mais aussi dans la projection d’un nouveau répertoire. Du coup, c’est un luxe, ça donne du sens à tout. Le travail rétrospectif est expurgé de toute pesanteur passéiste parce que tu sais que tu travailles sur du neuf.

 

Pour le prochain album, comment as-tu procédé ?

En terme d’écriture, je pense que je me suis bonifié mais je ne considère pas, non plus, avoir fait des pas de géant d’un album à l’autre. C’est évolutif mais pas de rupture, la rupture est plutôt venue des modes de production. Là, la méthode est inédite pour moi puisque je travaille avec un quintet à vent et un groupe électrique, quelque chose de très collectif. Surtout, il y a David Euverte qui arrange. C’est un musicien avec qui je joue depuis 7 ans. Je lui ai confié les chansons guitare-voix comme du temps de Tout sera comme avant mais avec un retour, un ajustement permanent entre ses propositions et mes désirs. La méthode n’est vraiment pas la même. En terme d’écriture, je ne sais pas si je me renouvelle mais je n’ai pas d’angoisse de répétition puisque en terme de sonore c’est neuf. En concert, les gens sont surpris ce qui est bien.

 

Dominique A : La Fossette, Si je connais Harry, La Mémoire neuve, Remué, Auguri, Tout sera comme avant (EMI), L’Horizon, La Musique (Cinq7)