La Blogothèque

Si tu aimes l’accent écossais…

Il y a trois ans, dans ma rétrospective de l’année qui venait de s’achever, j’écrivais que The Twilight Sad était “le groupe que j’avais le plus écouté cette année, […] un de ceux que j’écouterai le plus ces dix prochaines années”. J’ai été fidèle à cette prévision : j’ai depuis beaucoup usé Forget The Night Ahead et j’ai déjà écouté le tout nouveau et fascinant No One Can Ever Know jusqu’à l’ivresse. Plutôt que d’encenser encore ce groupe attachant, et d’alimenter une obsession presque maladive, place aux mots de James Graham, chanteur du groupe.

JAMES GRAHAM : En ce moment, je suis nerveux et très excité. J’ai ressenti la même chose avec les deux premiers albums, mais cette fois-ci, c’est encore différent et exacerbé. J’étais heureux de voir le groupe atteindre ce niveau pendant l’enregistrement et je pense qu’on a réalisé le meilleur disque que l’on pouvait avec No One Can Ever Know. Quand on l’a préparé, j’ai voulu me couper de toutes influences extérieures et ne pas penser à ce à quoi devait forcément ressembler cet album. On a travaillé de façon très détendue, sans pression, j’écrivais uniquement si j’avais quelque chose à écrire et l’envie de le faire. On a d’abord fait un album qui nous plaisait et c’est le principal pour nous. Dès que l’album sort, son succès ou son échec, ce n’est plus de notre ressort. Avec cet album, on ne pourra pas plaire à tout le monde, mais je pense sincèrement que c’est un grand disque et que je pourrais le réécouter dans dix ans et en être encore très fier.

En quoi est-ce que la réalisation de cet album a été différente ?

Par rapport aux deux albums précédents, on a donné plus d’espace aux instruments, il n’y a pas de murs de guitares, on entend des silences, des respirations. On a aussi mis davantage de synthés, de sons électroniques (notamment des percussions). On voulait essayer de nouvelles choses et apprendre sans que ce soit une obligation. On ne voulait pas faire de remake des deux premiers albums, on voulait progresser, ne pas rester dans les mêmes schémas d’enregistrements que précédemment. No One Can Ever Know, c’est toujours du Twilight Sad, je pense qu’on reconnaitra notre style dès les premières seconds. Mais il y a eu un peu de changement dans notre son, pour le meilleur, je crois…

 

 Je n’aurais jamais imaginé que les mots “Twilight Sad” et “dance” puissent être un jour utilisés dans la même phrase

 

Les premiers échos sur l’album ont parlé d’influences new wave, de sons qui rappelaient Cabaret Voltaire, Can ou Siouxsie and the Banshees. J’y décèle aussi quelques ressemblances avec Depeche Mode voire des groupes plus “dance” comme Pet Shop Boys…

Je n’aurais jamais imaginé que les mots “Twilight Sad” et “dance” puissent être un jour utilisés dans la même phrase. Je suppose que certains des rythmes que l’on a utilisés sur cet album (notamment sur “Another Bed”,  “Nil” Ou “Kill it in the morning”) ont des composantes assez dansantes par rapport à nos chansons plus anciennes. Ce n’est pas quelque chose que l’on a fait consciemment, on voulait simplement donner aux chansons les arrangements qui leurs convenaient le mieux.

Je suis un grand fan de Depeche Mode et des autres groupes que tu as cités. On a toujours écouté ces groupes, leurs influences ressortent peut-être plus visiblement maintenant. Ces dernières années, de nombreux groupes de rock ont introduit des éléments plus électroniques dans leur musique, avec succès souvent. On a essayé de faire la même chose en restant sincère avec nous-même et notre façon d’écrire, et en restant honnête et respecteux de l’éthique de ces groupes new wave.

Penses-tu qu’avec cet album, la musique de Twilight Sad puisse devenir plus accessible, toucher un public plus large ? Est-ce que c’est un but ?

Je ne pense pas que la musique que nous faisons soit facilement accessible et appréciable par le plus grand nombre. Nos albums sont très sombres. Peut-être que les nouveaux éléments que nous avons apportés à notre son parleront à un public différent. Tous nos albums demandent plusieurs écoutes pour être pleinement appréciés et à notre époque c’est difficile de capter l’attention des gens parce qu’il y a toujours un nouveau style, un nouveau groupe à la mode à écouter… On a de la chance que les gens qui aiment notre musique soient généralement des vrais fans de musique, et qu’ils laissent le temps à notre musique d’être écoutée et appréciée.

J’essaie de ne pas avoir d’attentes précises lorsque nos disques sortent. Je préfère qu’ils sortent et si ça se passe bien, c’est très agréable. Nous n’avons pas commencé ce groupe pour faire la couverture des magazines, passer à la télé ou sur les radios nationales. Nous voulions juste faire des albums dont nous pouvons être fiers et les jouer en public. Et c’est toujours le cas. Je souhaite simplement que cet album puisse nous permettre de continuer à faire vivre le groupe et à faire d’autres albums.

 

Je réalise souvent beaucoup plus tard que mes textes ont des liens avec mon passé, sans que j’en sois vraiment conscient au moment de l’écriture

 

Ma chanson préférée sur votre album est “Nil”. Dans sa structure, dans sa progression, elle me rappelle “The Rip”, une chanson de Portishead sur l’album Third. As-tu une chanson préférée sur ton album ?

No One Can Ever Know se conçoit comme un tout et chaque chanson est comme un chapitre différent dans un grand livre. Ma chanson préférée dépend donc de mon humeur du jour. Mais c’est souvent “Nil” également. C’est un morceau assez spécial pour moi. Je l’ai écrit en à peine deux heures, un après-midi, après qu’Andy m’ait envoyé la musique. Mon père m’a dit que certaines paroles de cette chanson étaient celles que prononçait une personne très proche de moi, mais maintenant décédée, quand j’allais chez elle. Je ne m’en souvenais plus et je pense que c’était mon subconscient qui m’a dicté ces phrases. Je réalise souvent beaucoup plus tard que mes textes ont des liens avec mon passé, sans que j’en sois vraiment conscient au moment de l’écriture. J’ai une écriture assez automatique, assez peu réfléchie. Je crois que si je prenais le temps d’écrire et de réécrire, d’analyser, ce ne serait pas aussi bien.

 

Tes thèmes de prédilections tournent souvent autour de la famille, mais sont généralement assez sombres…

Ma famille est une famille normale, je pense. Mais j’ai tendance à me focaliser sur les mauvais aspects de chaque histoire que je raconte. C’est plus intéressant je pense, on n’a pas besoin de raconter les bonnes expériences, il faut les vivre. Et puis un album qui parlerait entièrement des belles choses de la vie serait totalement hypocrite. J’écris des chansons sur la mort, sur les mensonges, sur des expériences sombres. J’écris sur des choses qui se passent ou se sont passées réellement, pas sur des choses imaginaires. Je pense que j’en tire plus d’émotions que si je devais écrire sur des choses heureuses. Je ne suis pas un mec triste, sombre ou introverti, mais quand il s’agit d’écrire des chansons, c’est cet aspect qui m’attire le plus.

Tes paroles sont très littéraires. As-tu déjà pensé à écrire des poésies, un roman ou quelque chose qui soit déconnecté de la musique ?

J’ai déjà pensé à écrire un roman, mais je ne suis pas sûr d’avoir la patience de le terminer. Je préfèrerai plutôt écrire un roman graphique, mais je ne suis pas sur de pouvoir le faire non plus. J’aime écrire des paroles de chansons car je peux rester vague et flou. Si j’écrivais un roman ou n’importe quelle autre histoire, je devrais adopter un style plus clair et je ne suis pas sur que mon style puisse s’adapter à cela.

 

J’aime bien prouver ainsi que je ne suis pas qu’un chanteur qui hurle

 

Vous réenregistrez souvent vos chansons après leurs sorties, soit dans des versions électriques différentes, soit en acoustique…

On veut montrer que l’on n’est pas un groupe qui fait des chansons et s’en débarrasse aussitôt. Ça permet aussi de montrer nos différentes facettes. Au départ, toutes nos chansons sont composées à la guitare acoustique et avec ma voix. Et après, on rajoute les autres instruments les uns après les autres… On peut toujours les habiller différemment, selon nos envies.

Par contre, sur scène, vous ne jouez presque jamais en acoustique.

Non, sur scène, on reste en version électrique. Il n’y a pas de moments acoustiques, je crois que le reste du groupe n’apprécierait pas. Andy aime bien jouer en acoustique, mais sur scène, son domaine c’est l’électrique… On nous demande souvent pourquoi on ne met pas de morceaux acoustiques dans nos albums aussi, mais ces deux facettes n’iraient pas bien ensemble je crois. C’est l’un ou l’autre, mais pas les deux ensembles… Les concerts doivent être intenses, on n’y arriverait pas en mélangeant de l’électrique et de l’acoustique. On a déjà fait des concerts tout acoustiques, mais c’était pour des occasions spéciales.

Vous avez une façon assez fascinante de passer de l’électrique à l’acoustique et inversement. Ce n’est pourtant pas si naturel…

On a de la chance d’avoir cette technique de composition qui nous permet de passer de l’un à l’autre plutôt facilement. J’aime bien aussi ce côté acoustique, ça me permet de montrer un peu aussi que je sais chanter, car sur scène je chante différemment, d’une façon plus agressive et souvent ma voix est couverte par les sons de guitares. J’aime bien prouver ainsi que je ne suis pas qu’un chanteur qui hurle.

 

J’admire quelqu’un comme Owen Pallet et ses travaux d’arrangements sur ses propres albums et sur ceux des autres. Ce serait très motivant de travailler avec lui

 

Penses-tu que ta musique puisse aussi s’accommoder d’un quatuor de cordes voire d’un orchestre symphonique ?

C’est quelque chose que nous avons déjà évoqué au sein du groupe. Nous avons toujours essayé de nouvelles choses. Si on nous le proposait sérieusement, nous y réfléchirions sérieusement. Ca pourrait être une chose intéressante, je pense que certaines de nos chansons ont un côté épique et cinématographique qui pourrait convenir. J’admire quelqu’un comme Owen Pallet et ses travaux d’arrangements sur ses propres albums et sur ceux des autres. Ce serait très motivant de travailler avec lui.

En version acoustique, on entend mieux ton chant et les paroles de tes chansons. On peut mieux les comprendre, même si elles restent pourtant obscures…

Même pour des Ecossais, elles sont souvent obscures aussi. Il y a aussi une question d’accent, je roule beaucoup les « r » et mon accent est assez prononcé… Il y a même des écossais qui ne me comprennent pas, comme moi je ne comprends pas certains écossais du nord, par exemple. J’aime bien cette idée d’avoir différents accents et de pouvoir deviner d’où est originaire quelqu’un grâce à son accent ou sa façon de chanter…

C’est de plus en plus de revendiqué par des groupes écossais qui préfèrent maintenant chanter avec leur accent plutôt que de le déguiser comme cela pouvait être fait avant. Je pense à Meursault, à Frightened Rabbit…

Belle and Sebastian, Arab Strap ou the Proclaimers aussi ! Entendre Arab Strap m’a donné confiance. Je trouve mon chant et mes chansons plus honnêtes de cette façon…. Mes chansons sont personnelles, intimes et je n’ai pas envie de les déguiser en atténuant mon accent. Je ne le revendique pas, mais c’est moi, c’est qui je suis, je ne peux pas le cacher. Si j’essayais de chanter différemment, les chansons ne tiendraient pas, elles ne seraient pas honnêtes, pas passionnées.

Il y a de plus en plus de groupes qui revendiquent cette façon de chanter maintenant. Il y a en Ecosse, de façon générale, une scène qui me semble plus authentique qu’ailleurs.

Est-ce que ce n’est pas encore un handicap parfois et dans certains endroits ? Ca peut même être considéré comme une attitude un peu “nationaliste”…

Si tu n’aimes pas l’accent écossais, tu n’aimeras pas The Twilight Sad ! Je pense que mon accent et la façon dont je chante nous donnent un petit quelque chose en plus et nous font sortir du lot.

En fait, je n’aime pas trop penser à ce que les gens pensent de ma façon de chanter. C’est naturel et je ne changerai pas quoi qu’on puisse en penser. C’est ma façon de composer et de chanter mes chansons. Je pense que, malgré mon accent, notre musique peut aussi parler à des gens qui ne parlent pas anglais : nos chansons sont honnêtes, personnelles mais parlent d’émotions vraies comme l’amour, la haine, la honte, l’envie, les peines, les pertes… et les questions de race, de religion ou de nationalité n’ont aucune importance puisque tout le monde ressent ces émotions.