La Blogothèque

L’année des dragons

L’Estonie n’était jusqu’à présent pas vraiment réputée pour sa pop fine et souriante. Avec Ewert and the Two Dragons, sensation du moment, on devrait pouvoir plus aisément situer Tallinn sur la carte du rock érudit. C’est facile, c’est juste en-dessous d’Helsinki…

De la scène rock estonienne, je ne connaissais que des bribes, ce que j’avais pu ramener de Tallinn, Viljandi ou d’Haapsalu il y presque douze ans à l’occasion d’un séjour sur les traces de Depeche Mode : un disque vite oublié des punks folkloriques de Vennaskond, un album plus fascinant des punks plus radicaux de Guruhark (mon premier article pour la Blogothèque) et une étrange compilation de reprises de Depeche Mode par le gratin de la scène locale, adepte de style en –core (grind, death, hard…). La musique estonienne me semblait vouée aux extrêmes : entre les populaires chorales et les impopulaires radicalismes, point de salut ni d’espoirs auxquels se raccrocher.

De la scène rock estonienne, Sean Bouchard, Mr Talitres, ne connaissait pas forcément plus de choses avant qu’il ne soit invité par le Bureau Export Finlandais au festival Lost In Music / Music & Media Conference en octobre 2011, à Tampere. Trois jours de conférences, de rencontres professionnelles, de show-cases et, à l’occasion d’un partenariat avec les Pays Baltes, quelques concerts de groupes lettons, lituaniens et estoniens. Dont ces Ewert and the Two Dragons, coup de cœur instantané : “Je pense que, avant tout, c’est la fraîcheur et la candeur du groupe qui m’ont touché. C’est aussi, à un moment donné, l’envie de défendre une musique, en quelque sorte, plus spontanée. Cette fraîcheur, ces mélodies pop directes m’inspirent et m’ont plu et c’est assez rare en ce qui me concerne. Mais je trouve qu’Ewert réussit là une alchimie que j’ai peu rencontrée ces dernières années: des mélodies directes mais qui ne sont pas mièvres, une pop spontanée mais qui n’est pas collante de sucre“. Quatre mois, à peine, plus tard, l’album sort chez Talitres et les critiques positives s’accumulent.

C’est effectivement la fraîcheur et la spontanéité qui marquent d’emblée chez Ewert and the Two Dragons, ce sentiment qu’il existe encore des morceaux pop, écrits sans autre ambition que celle d’être de belles chansons, réfléchies, vives et entraînantes. Qu’on peut encore parler d’amours (souvent contrariées) sans être empesé ni caricatural et qu’on peut prendre des voies cent fois empruntées sans devoir se fondre pour autant dans les traces de ses prédécesseurs. Et être léger et aérien en tout. Dès les deux premières chansons de l’album (“(In The End) There’s Only Love” et “Good Man Down“), je savais que j’allais écrire dessus, vanter la finesse de cette pop éminemment subtile à défaut d’être inventive (en témoigne ce nom de groupe, légèrement suranné).

Effectivement, à en disséquer les ressorts, écoutes après écoutes, rien de nouveau ni de révolutionnaire. Pas de manifeste affirmé ni de direction clairement définie et novatrice, les Estoniens – à défaut de creuser dans une culture locale qui a parfois vu l’anglo-saxon comme un ennemi avant de s’en faire un eldorado prometteur – multiplient les références : on évoquera The Posies, Prefab Sprout, The Beatles quand il s’agit d’arrangements ou de mélodies orfèvres ; on décèlera çà et là quelques inspirations folk venues du nord-ouest américain les faisant passer l’espace d’une ou deux chansons pour des Fleet Foxes Baltes ; on y trouvera aussi des échos de l’ami Alban Dereyer, sur “Road to the Hill”, une chanson parfaite pour les fins de concerts, pour terminer sur des perspectives ouvertes et des fantasmes de foules de stades. Du perfectionnisme, de l’élégance, beaucoup de savoir-faire et sûrement un brin de naïveté : Ewert and the Two Dragons interprète la pop d’ici à travers un prisme de là-bas. Elle est ressort déformée forcément, mais unique. Et revigorante en ces temps bien frais…

L’album Good Man Down d’Ewert and the Two Dragons est disponible chez Talitres.

Merci à Sean Bouchard