La Blogothèque

La chanson du fossoyeur

Ces soirées passées, gamine, planquée derrière le canapé à regarder les films vénérés par mon paternel : des westerns peuplés de types taciturnes et plein de morgue, amoureux de poussière, de solitude et de grands espaces ; des polars emplis de branleurs tordus et vénals amateurs de whisky, d’endroits louches et de femmes qui le sont encore plus. Sans doute n’en fallait-il pas plus pour féconder une passion jamais démentie pour les héros magnifiques et désabusés, amoureux des jeux de l’ombre et les filiations étranges et ténébreuses. Voix grave et chaude, dégaine dangereuse, costard sombre et élimé, gueule d’ange déchu et les chansons à pleurer qui vont avec, Mark Lanegan aurait pu être l’un d’eux…

In a real dark night of the soul, it is always three o’clock in the morning, day after dayF. Scott Fitzgerald « The Crack-Up »

Des  histoires d’amour torturées, d’éphémères nirvanas, le rêve américain perverti, une vie de bohème décadente durant des lustres à Seattle pour oublier les fantômes et les intimes, les compagnons d’armes, de biture, de poudre et d’aiguille disparus trop tôt : Andy Wood des Mother Love Bone (1990), Kurt Cobain (1994), Jeffrey Lee Pierce – âme sublime et damnée du Gun Club avec lequel il a co-écrit Kimiko’s Dream House - (1996), Layne Staley (2002) et tant d’autres… Rares sont les songwriters qui ont autant caressé la mort d’aussi près, et qui l’ont aussi bien décrite. « Goodbye my friends, thank you for the dream » chantait Mark Lanegan sur « Last one in the world » (Scraps At Midnight, disque somptueux écrit et enregistré en trois jours seulement entre deux cures de désintoxication).

If tears were liquor, I’d have drunk myself sick

Echapper à une funeste destinée, à cette poisse qui lui colle à la peau depuis l’enfance… Survivre, ériger des garde-fous, s’abreuver de poésie (et de littérature, de William Blake à Raymond Carver ou Bukowski), écrire, composer sans relâche comme une nécessité, pour sauver sa peau et s’extirper de cette spirale infernale : défonce, alcool à haute dose et delirium tremens… Bâtir au fil des ans une oeuvre magnifique, aimantée par les cercles de l’Enfer et tournoyant inlassablement autour de quelques obsessions : les ténèbres, la mort, la rédemption, l’amour, le sexe et les plaisirs interlopes, parce que la nuit, comme le plaisir, le fascine depuis toujours.

Ne plus vouloir entrer en studio et multiplier les projets avec plus ou moins de bonheur (Mad Season, Queen Of The Stone Age (Song For The Deaf et cet Elysée Montmartre incandescent en juin 2003) pour le meilleur, roucoulades en demi-teinte avec Isobel Campbell et Soulsavers, retrouvailles avec Greg Dulli (Gutter Twins/Twilight Singers) et autres obscures ou plus anecdotiques collaborations (Unkle etc), simplement pour payer les factures, les verres et les doses. Ne plus vouloir se brûler les ailes, prendre du plaisir, aimer avec plus de sérénité et embrasser enfin cette saloperie de célébrité qu’il fuit et qui semble le fuir depuis toujours…

Huit ans après ce chef d’oeuvre fou qu’était Bubblegum (« Whiskey For The Holy Ghost », « Scraps At Midnight » et « Field Songs » figurent aussi en bonne place dans les discothèques des fondus, juste à côté des kleenex et du carafon de Jack Daniels), l’ex frontman des Screaming Trees semble enfin appelé au grand retour à la lumière… Pour la première fois, il ne s’est pas effacé derrière un groupe, il n’a pas attendu d’être aux abois ou qu’on le supplie ardemment, il s’est pointé en studio avec ses propres morceaux (une valise remplie jusqu’à la gueule de cassettes), a enrôlé le groupe dont il a rêvé en édictant ses règles. Auteur-compositeur-interprète et seul maître à bord ou presque… d’un Blues Funeral (à paraître le 6 février prochain).

Ce septième album c’est aussi une armée de têtes brûlées, de revenants ou de revanchards parmi lesquels le producteur du disque Alain Johannes (fantastique guitariste et leader des Eleven avec sa défunte épouse Natasha Scheider), le sorcier stoner du Rancho de la Luna, Josh ‘Redhead Elvis’ Homme désormais voisin de Lanegan depuis son exil à Los Angeles, Jack Irons revenu du diable vauvert et des démons opiacés et le frère siamois ou presque, Greg Dulli l’ami des bons et des mauvais jours… Equipée sauvage, artillerie lourde et première cartouche apocalyptique et troublante.

Love is a medicine, girl, like a crow flying eight miles high over wire and wood

Ce pourrait être la suite du grandiose « Methamphetamine Blues » (sur Bubblegum) ou une rescapée d’un titre des Queens Of The Stone Age (période Lullabies To Paralyse) : mêmes grattes incisives titanesques complètement déglinguées, même rythmique hargneuse et tendue, une frappe tribale sublime, une basse poisseuse et terrifiante possédée par le Malin, mais « The Gravedigger’s Song » est une comptine plus ténébreuse, plus glauque et plus féroce encore que son aînée parce que ces orgues sinistres se disloquent dans un tourbillon électro new-wave et avancent comme un implacable rouleau compresseur qui broie l’âme et flingue tout sur son passage… Lovesong désespérée d’une étrange et fascinante beauté, ce titre est un bel exutoire où se mêlent mots d’amour, coup de sang, larmes, reproches et saloperies déversées sur une femme qui l’obsède encore mais qui s’est fait la malle depuis un bail.

With piranha teeth, I’ve been dreaming of you

Du Lanegan pur scotch, celui d’un homme tantôt usé qui ne croit plus en l’amour, ce chien de l’enfer comme le qualifiait Bukowski mais aussi celui d’un homme qui rejouerait ad nauseam ce dialogue extraordinaire d’ »Hiroshima Mon Amour » de Duras :

Tu me tues / Tu me fais du bien / La nuit ne va pas finir / Le jour ne se levera plus sur personne / Dévore-moi

Et le tracklisting de l’album baigne dans ces mêmes eaux troubles « Deep Black Vanishing Train »,  »Bleeding Muddy Water » voire « Phantasmagoria Blues »  d’autant que Lanegan se serait entiché de Neu, Kraftwerk et autres délices krautrock, soient autant d’éclairs dans des cieux plombés et autant de signes annonciateurs de l’une des  plus belles apocalypses de  l’année.

« Send down the firewalker… neon priest… junky doctor… shadow king… out through the heart of the city at night » (sur « Tiny Grain of Truth ») ou comment susciter le désir fou en quelque mots intenses et magnifiques qui embrassent toute la complexité du bonhomme.

Des paroles bouleversantes et toujours cette voix unique et grave sur le fil du rasoir, trempée dans la nicotine, le whisky et le spleen, quelque part entre Tom Waits, Johnny Cash et le Roi Lézard et qui articule comme peu, les déchirantes questions de l’amour et surtout fournit les réponses qui font mal au palpitant.

Connaître l’extase et plonger brutalement dans une violente et glaçante mélancolie.

Tout est noir, mon amour / Tout est blanc / Je t’aime, mon amour / Comme j’aime la nuit…

 

 

Bandeau : « Nighthawks » de Edward Hopper

Photo du film « Hiroshima Mon Amour »