C’est allé très vite en fait. Trois, quatre ans, grand max. Le temps de sortir de l’enfance et de s’empêtrer dans cette adolescence qui n’en finira pas. Très peu de temps, balisé par quelques bornes éternelles : la cassette de Nevermind offerte par mon grand frère ; cet improbable CD promo de City Slang ; cette cassette de Sonic Youth « empruntée » par mon frère (toujours lui) à un quidam que l’histoire préférera oublier ; et puis cette fête. Cette Fille. Ce magnétoscope. Ce canapé. Cette VHS.
Cette fête, c’est l’anniversaire de Julien. Parce qu’on est en 1997, et qu’en 1997, tous les garçons s’appellent Julien. Il fête ses 16 ans, c’est un pote de potes. Parce que ce sont toujours les potes de potes qui ont des grosses maisons où on peut faire la teuf. Pas les potes qui, comme nous, vivent dans une baraque minable et/ou sont élevés par des parents sensés qui ne laisseraient jamais 40 débiles passer 20 heures à se nourrir de chips et de bières dans la demeure qu’ils ont mis deux tiers de vie à acquérir (le troisième tiers pour finir de payer les traites).
Il est 23h30 et on est en novembre. J’ai bu quelques kros en jouant au caps et je suis un peu ivre. J’ambule dans cette vaste demeure. On me propose une tequila paf que je refuse poliment, je vois de loin le dos d’un canapé, face à une télé éteinte par l’entrebâillement de la porte d’une pièce qui semble inoccupée. Je décide d’aller m’y reposer quelques instants en fumant une cigarette. Tranquille.
Je m’assieds donc dans ledit sofa et commence à rouler mon Ajja 17, quand j’entends une voix, à la fois douce et décidée. « Salut ». HAN PUTAIN.
Alice.
On prend le même bus avec Alice. Ça fait des mois que j’ai remarqué son t-shirt Pixies, des mois que j’essaie d’attirer son attention avec mon t-shirt Sebadoh. C’est une copine de ma pote Béa. Je sais qui est Alice, mais est-ce qu’elle, elle sait qui je suis ?
- Nico ? Je m’appelle Alice, j’suis une copine de Béa.
On ne peut jamais réellement s’attendre à ce que vont dire les filles.
- Euh ouais, ça va… mais j’sais qui tu es, on prend le même bus, tu descends à la Loubière.
On peut en revanche toujours s’attendre à ce que les garçons sortent de grosses lourdeurs qui les font passer pour de dangereux pervers.
Ayant toujours préféré transsubstanter ma timidité en une logorrhée continue et incohérente plutôt qu’en un silence qui pourrait me faire passer pour un individu mystérieux, je viens de parler en 7 minutes de Good Wil Hunting ; du dernier épisode des Simpsons ; de la différence d’emploi de l’imparfait du subjonctif en français et en espagnol ; de cette phrase de Nietzsche impliquant la grammaire et l’existence de Dieu ; de mon refus catégorique de lire Paulo Coelho et Jostein Gaarder ; de l’indubitable supériorité de la pâte feuilletée sur la pâte à pain en matière de fougasse ; de l’avènement prochain des loups comme prédateurs dominant sur l’élément terrestre, de pourquoi les Airwalk c’est mieux que les Vans et de pourquoi l’inaltérable créativité de Sonic Youth repose sur le modèle nucléique de ce groupe, construit autour d’un couple qui s’aime pour toujours, et t’as vu, ça, c’est trop beau.
Alors que mes mots se tarissent, que chaque syllabe prononcée martèle un “mais ta gueule gros con” sur l’intérieur de mes os crâniens, alors que ma vie est en train de se transformer en mauvais remake nunuche du supplice de Sisyphe, qu’Alice est là, m’écoute, qu’on est dans une pièce, seuls tous les 2, et que je raconte n’importe quoi, m’apparait, telle Excalibur donnée à Arthur par la rombière de l’étang, cette VHS qui traine sur un fatras de magazines dans un rayonnage de bibliothèque.
- … Euh, tu connais ça ? C’est mortel.
Je me rends compte que je parle seul et qu’elle écoute benoitement mes divagations épileptiques en souriant depuis le début. Que c’est la première fois que je sollicite une intervention de sa part.
— … Non. J’ai vu les noms groupes sur la pochette, ça a l’ai cool, mais c’est quoi ?
— C’est un film sur la tournée européenne de l’été 1991 de Sonic Youth, avec Nirvana, Dinosaur Jr…
— Oh, au moment de la sortie de Nevermind alors ? On voit Kurt ?
(tsss, les filles)
— Ouais, bien sûr, mais pas que : il y a des extraits live, des passages où on les voit faire la teuf, on les voit dans leur quotidien, et de très étranges monologues de Thurston Moore. Un où il dit qu’il va manger le vomi de Bob Mould pour bénéficier de son énergie skinhead, un où il dit qu’il va déféquer sur scène pour la dernière date de la tournée…
Une partie du mode d’emploi général de l’univers m’a été révélé ce jour, quand j’ai réalisé qu’on pouvait faire briller les yeux d’une fille en parlant du caca de Thurston Moore.
— Mais comment tu sais ça, tu l’as vu déjà ?
— Oui, un pote de mon grand-frère l’a ramené d’Angleterre il y a 2 ou 3 ans, on le trouve difficilement en France. Le mieux c’est peut-être que tu le voies aussi, nan ?
Je vais glisser la cassette dans le magnétoscope, et retourne m’assoir dans le canapé. Je m’aperçois à mon retour qu’elle s’est un peu déplacée, histoire d’être un peu plus au centre. De sorte que quand je retourne m’installer, nous sommes tout près. Tu veux pas qu’on éteigne la lumière ? Dit-elle…
Dans 1991 The Year Punk Broke, on voit des tas de choses, des extraits de concerts de Nirvana, Sonic Youth, Dinosaur Jr, Gumball, Babes In Toyland… pour la plupart connus de tous les mondes. On y subit aussi, donc, les monologues égotiques de Thurston Moore, on y remarque l’élégance de Lee Ranaldo, la complicité entre les 3 Nirvana, le côté maman de Kim Gordon, on a envie de gifler Courtney Love, Jay Mascis y apparaît comme quelqu’un de sympa (et c’est sans doute la chose la plus curieuse). On y voit ce que le rock’n’roll est, et devrait ne jamais cesser d’être : une fête infinie d’adolescent débile à qui on a filé beaucoup trop d’argent de poche.
Jamais éditée en DVD avant cet automne, la chose a été faite, ironie du sort, quelques semaines avant l’annonce du divorce de Thurston Moore et de Kim Gordon. Séparation entrainant de façon mécanique la fin de Sonic Youth. 2011 : l’année où les punks se sont séparés. Et où la confortable vision d’un univers où on pouvait grandir, se reproduire et faire du rock’n’roll ensemble toute sa vie s’écrase comme une merde sur le tarmac des illusions perdues. L’amour est mort, les enfants.
Kim Gordon, Thurston Moore et leur fille Coco, dans la série Gilmore Girls
Photo © Pixxiestails





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