Nous étions, si j’ai bon souvenir, quelques semaines avant le réveillon de l’an 2000. À une époque révolue où l’actualité musicale ne se mesurait pas en heures comme aujourd’hui, ni même en semaines. Mais plutôt en mois, parfois même en années quand on vivait en province.
Nous étions avec Piou et il m’est impossible de me rappeler pourquoi nous nous trouvions au Joseph, ce bar de merde de la place Jean-Jaurès, à Montpellier. Difficile aussi de savoir précisément qui nous accompagnait. Ce dont je me rappelle, en revanche, c’est que nous distribuions de manière clandestine des « baskets ». Ce mode de binge-drinking consistant à se ventouser un shooter de Cointreau enflammé à la paume de la main, le secouer, décoller, respirer le gaz s’en échappant et boire le contenu d’une traite. Piou planquait l’attirail, bouteille et godets, dans la sacoche de son appareil photo. Cette pratique nous semblait alors le summum du snobisme alcoolique. Cons de gosses. Nous n’étions conscients de rien, et n’avions peur de rien : “No Brain No Pain” comme on disait dans le milieu du skateboard auquel nous appartenions par procuration par le biais de nos camarades du fanzine Coin-Coin et des divers groupes de planchàroulette-core que nous fréquentions de près ou de loin.
Alors que nous abreuvions gaiement la moitié de la salle, au rythme de ce mirifique trait d’esprit répété prés d’un demi-million de fois au cours de la soirée « Cointreau n’en faut », nous nous mimes à servir un pote de pote de pote de pote de pote d’un individu que nous ne connaissions pas une heure avant. Celui-ci (le pote de pote, etc.) disait être vendeur chez O’Cd, enseigne sise rue St-Guilhem, spécialisé dans l’occasion, mais disposant d’un petit stock de neuf plutôt orienté rock bruyant. Une discussion en amenant une autre, le bonhomme me prescrivit, dans la mesure où j’aimais le punk-rock et Fugazi, d’écouter At The Drive-In. La boutique venait justement de recevoir le dernier maxi, intitulé Vaya. J’avais déjà lu, en effet, depuis deux ou trois ans, quelques chroniques élogieuses du groupe.
Mais je vous parle d’un temps où la musique n’était pas encore gratuite et directement disponible en ligne (de ligne, je n’en avais pas, d’ailleurs, dans mon studio). Découvrir un disque étant la résolution d’une périlleuse équation à deux inconnues : le fait de le trouver en boutique multiplié par un investissement financier loin d’être anodin pour un étudiant. J’avais plusieurs fois stabyloté le nom du groupe dans des magazines, et puis je l’avais oublié, pour me concentrer sur la masse de disques que j’avais à découvrir de façon plus urgente. Un travail coûteux, acharné et méticuleux.
Piou et moi étions alors tous les deux engagés dans une relation libre avec un Deug “Arts Plastiques” qui nous laissait, à discrétion, pas mal de temps libre pour cuver nos libations et errer en ville des journées durant. Le lendemain de ladite soirée, peu motivé à l’idée de me rendre en cours, je remontais la rue du Faubourg-du-Coureau, traversais le boulevard du Jeu-de-Paume, et avançais, tout droit dans la rue St-Guilhem, décidé à faire l’acquisition de ce fameux disque d’At The Drive-In. L’individu de la veille, que l’histoire n’a pas voulu affubler d’un prénom, travaillait bien dans ce magasin et ne se souvenait pas de moi, évidemment. Évidemment, le disque dont il m’avait parlé ne se trouvait plus en boutique. Mais en occasion, venait d’être déposé un précédent maxi du groupe, intitulé El Gran Orgo. Parce que je n’avais pas l’intention d’avoir marché 9 minutes pour rien, et que le titre de cet objet parlait à mon sang hispanique, je l’achetais.
Grand bien me prit. Tous les réflexes du punk ricain sont encore présents dans El Gran Orgo : les lignes mélodiques simples et tournoyantes, les gimmicks de guitares aigrelets plaqués en contrepoint des riffs, le chant braillard d’adolescents surcaféinés… mais apparaît en filigrane ce qui va permettre, dés In Casino Out, et plus loin avec le monumental Relationship of Command de faire passer le hardcore dans l’âge adulte : le détricotage rythmique, les lignes emberlificotées dans des constructions progressives… cette source intarissable d’énergie.

En 2001, At The Drive-In cesse son activité. Je n’ai rien à dire des divers groupes et projets qui suivirent. Hier, le 9 janvier 2012, le groupe a annoncé son retour à Coachella. J’espère qu’ils passeront par la France ensuite. J’espère que ce ne sera pas à Rock en Seine. Je n’ai pas de nouvelles de Piou depuis septembre 2010. Si ce numéro qui traine au fond de mon répertoire est encore le sien, je vais lui souhaiter la bonne année dans la semaine.





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