La Blogothèque

2011, Out From The Dark

Du froid, des boucles labyrinthiques, du psychédélisme brumeux et une pincée de violence. Une sélection restreinte de sept disques chéris parmi tant d’autres, vaguement à l’image de cette année passée à Berlin. Un top, un de plus.

Religious Knives – Smokescreen (Sacred Bones)

En 2011, on aura vu bien trop de groupes peu inspirés penser réinventer le kraut et la coldwave avec une coupe bien dégagée autour des oreilles et de visuels trop-darks-qui-font-bien-t’as-vu. Et puis il y a aussi eu ceux, qui à l’instar de Religious Knives, ont eu le courage de ne pas céder à la facilité et de s’enfoncer pleinement dans les ténèbres. Smokescreen est le point culminant d’un parcours initiatique engagé par Maya Miller et Michael Berstein depuis la dissolution de Double Leopards, leur précédent projet. Imprégnés de l’exaltation froide des musiciens face à l’inconnu, chaque morceau consigne leurs tâtonnements dans l’obscurité. Aussi vertigineuse soit-elle. De l’impressionnante ouverture, érigée en lugubre mise en garde, jusqu’à sa conclusion confuse et bruyante, Smokescreen fait le pont permanent entre rythmiques tribales ancestrales et kraut glacial. Une Pierre de Rosette monolithique, indispensable.

 

The Haxan Cloak – S/T (Aurora Borealis)

The Haxan Cloak est le projet weirdo d’un seul garçon, Bobby Krlic. Sorti en juin sur Aurora Borealis (label à qui l’on doit, entre autres,  Burial Hex, Menace Ruine et Sylvester Anfang II), je n’ai découvert ce disque qu’à l’automne tombant, autant dire à point nommé. Car à l’instar des journées brumeuses d’hiver, étirables à l’infini, la musique hautement suggestive de The Haxan Cloak force au repli sur soi. Peuplée d’échos grinçants et lointains, posés comme une résonance de ce qui n’est plus, le disque laisse d’abord penser qu’il n’est qu’une carcasse inanimée. L’équipage semble avoir déserté il y a bien longtemps ce navire qui nous emmène dans sa dérive douteuse. Et puis, il a ce point de rupture, “Disorder” ou les percussions réinjectent le précieux fluide vital. Jusqu’à réanimation complète d’une créature fantastique terrifiante, le Léviathan infernal qui nous plongera avec lui dans les abysses, à nos corps consentants.

Originalement sorti en CD, le disque sera réédité en vinyle en février 2012, d’ors et déjà disponible en pré-commande par ici.

 

Up-Tight – The Night Is Yours (Sloow Tapes)

En 2009, le trio de psych-roch japonais Up-Tight se posait en devin, The Beginning of The End était leur prophétie. Depuis, le Japon a bouffé sa part d’apocalypse et il m’est difficile de ne pas associer leur nouveau brûlot aux images d’un pays consumé par le nucléaire. Heavier Than A Death In A Family.  Up-tight a bien retenu la leçon de ses ainés les Rallizes Dénudées quand il s’agit de rythmer un voyage halluciné dans le toxique. Les riffs sont à l’image des cieux, des chapes de plomb impénétrables et les chants se font les échos des âmes sacrifiées sur l’autel de la modernité. After My Dream, vient ramener de l’espoir et de la lumière dans ce tableau, révélant la puissance mélodique dissimulée dans le chaos. Trêve de courte durée, le nouvel âge est sombre, et nous, So Alone. Avec comme seule bande son, ce grand disque malheureusement déjà épuisé.

 

Psychic Ills- Hazed Dream (Sacred Bones)

J’aurais aimé me lasser rapidement de Hazed Dream mais tenir mes résolutions n’a jamais été mon fort. D’ailleurs arrêter de fumer en 2012 se soldera probablement par un échec critique. Parce qu’en en opposition à Early Violence ou Catoptric, montagnes russes lysergiques, ce disque m’a tout d’abord paru fade. Dégueulant de clichés, même. La même rengaine usée, the same old song : de la réverbe, une voix de slacker et un vieil orgue chiné dans un pawn-shop douteux de Brooklyn. Mais entre chien et loup, tout se ressemble, il faut savoir plisser les yeux pour entrevoir le sublime. On aurait tort de ne pas aller plus loin. Tort de ne pas céder aux promesses de de ce disque, vaines et vénéneuses. À l’ivresse en demi-teinte. Hazed Dream s’apprivoise dans la langueur et la résignation. Le temps de laisser le poison se distiller. Goutte à goutte. Écoute après écoute.

 

Chelsea Wolfe  -  Ἀποκάλυψις  (Pendu Sound Recordings)

On avait laissé Chelsea Wolfe sur Widow, complainte mortuaire qui clôturait The Grime And The Glow. La tentation de sombrer dans le romantisme gothique bas de gamme guettait la New-Yorkaise, mais Chelsea n’est pas dupe. Elle sait que l’amour et la vie éternels sont un ramassis de mensonges. Exit l’hédonisme, seule la chair qui fane compte. Face à un océan vide (Mer) ou à la grisaille industrielle berlinoise (Friedrichshain), elle chante, fragile mais déterminée. Résolue à accepter l’inexorable, la fin de de tout et d’elle-même. Quand on se sait condamnée, on n’a rien à perdre. Chelsea avance religieusement vers le néant, pave son chemin de sommets d’angoisse (Pale on Pale). C’est peut-être pour ça qu’elle s’affiche voilée sur scène, en deuil précoce d’un monde voué à sa perte. Apokalypsis la bien nommée.

 

Aluk Todolo w/ Der Blutharsch And The Infinite Church Of The Leading Hand – A Collaboration (WKN)

D’un côté, Der Blutharsch And The Infinite Church Of The Leading Hand, fer de lance de la scène indus autrichienne. Fraîchement rebaptisés pour mieux correspondre aux ambitions psychédéliques d’Albin Julius, on les avait croisés en 2010 le temps d’un split avec White Hills. De l’autre, Aluk Todolo À écouter également, les autres projets parrallèles des membres d’Aluk Todolo : le Raw Black Metal de Diamatregon, et le garage furieux des Gunslingers.,trio français, forgerons d’un kraut occulte et métallique, à qui l’on doit l’excellent Finsternis. De la collaboration de ces deux artisans des souterrains naît une alliance nouvelle, en quatre volets. Tout en claustrophobie d’abord, la  joyeuse bande joue dans les bas-fonds, terrain qu’il connaissent le mieux. On entendrait presque le ruissellement des larmes et les soupirs des déchus. Peu à peu, l’audace s’installe, celle de briser les carcans obscurs. De s’affranchir des diktats du genre, pour s’élever vers des territoires plus lumineux jusqu’à frôler le sacré.

 

Death Grips – Exmilitary (Third Worlds)

Hydre à 5 têtes, le mystérieux collectif de Sacramento cite Charles Manson dans le texte, sample Link Wray et se paie les services de Zach “Epilepsie” Hill (Hella, Marnie Stern, Wavves, etc.) à la batterie. Et grave le tout à la pointe rouillée sur un album gratos déguisé en mixtape. Exmilitary ou le crochet à l’estomac salvateur, histoire de recracher les couleuvres de Tyler et consorts. Là ou les petites baltringues d’Odd future s’encanaillent en fricotant timidement avec l’horrorcore sur un clip à 10 000 boules, Death Grips te chope et te plonge dans le ventre de la Bête. Celle-la même qui fait s’oublier dans leur frocs les grenouilles de bénitier. T’en remets une autre dans la gueule et te roule des les pelles, la bouche en sang et le sourire édenté. Les tripes à l’air, pas vraiment remis, moi j’en redemande.

 

Sinon en 2011 j’ai aimé tout ça aussi  :

Moon Duo – Mazes (Sacred Bones) / Ensorcelor – Crucifuge (Media Tree Recordings ) / Tombs – Path Of Totality (Relapse Records) / Ryan Garbes – Sweet Hassle (Hello Sunshine) / S/V\R – Perdue / Abattue (Self-released) / Wooden Shjips – West (Thrill Jockey) / The Psychic Paramount – II (No Quarter) / Liturgy – Aesthetica (Thrill Jockey) / Preterite – Pillar Of Winds (Handmade birds records) / Wolves In The Throne Room – Celestial Lineage (Southern Lord) / Barn Owl – Lost In The Glare (Thrill Jockey) / B L A C K I E – True Spirit And Not Giving A Fuck (Digital EP) / Yussuf Jerusalem – Blast From The Past (XVIII Records) / Viol – Retour De Flamme (Self- released) / Krallice – Orphans Of Sickness (Digital EP) / The Cosmic Dead – The Cosmic Dead (Who Can You Trust?) / Sale-Freux – Subterraneus (Selbstmord Kommando) / Purling Hiss – Loung Lizards (Mexican Summer) / Cheveu – 1000 (Born Bad) / White Horse – The Revenants Gospel 1-3 (digital LPs). / Digital Leather – Sponge (Crash Symbols) / Burial Hex – In Psychic Defense (Sound Of Cobra) .

 

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Photo bandeau : Chelsea Wolfe par  WDRKMR - WWW.WDRKMR.US