Je n’ai pas le fétichisme des noms. Mais force est de constater que depuis l’inusable A River Ain’t Too Much Love (2005) et la tombée du masque Smog, les disques de Bill Callahan m’ont moins touché. Ce n’est pas que je sois insensible au développement de cette élégance qui habite un disque comme I Wish We Were An Eagle (2009) dont j’adore par exemple le « All Thoughts are Pray to some Beasts », ou que je sois incapable de me réjouir de cette forme de classicisme faite de grâce et de lumière qui irradie “Jim Cain” en surface et qui est, plus souterrainement, traversée par des tensions et des questions irrésolues. Mais, d’une certaine manière, il me semble que, chez nous, quelqu’un comme Bertrand Belin fait ça mieux. Le jugement qui va suivre portera donc certainement à discussions – mais il a aussi ses supporters – : Callahan n’était pas totalement à son affaire sur I Wish We Were An Eagle ou sur Woke On Whaleheart (2007).
Il s’est passé quelque chose avec Apocalypse auquel je ne m’attendais pas. Autant le dire tout de suite, ce disque est assez mal foutu. Il semble court, quoique d’une durée comparable aux disques précédents : une quarantaine de minutes, ce qui est peu ou prou la durée moyenne d’un vinyle, soit l’unité de temps sur laquelle Callahan travaille depuis presque toujours. Mais il n’a que sept titres, sept titres plus longs qu’à l’ordinaire, étirés parfois jusqu’à l’épuisement, ce qui pourrait finir par trahir un manque d’inspiration. Il faut dire que Callahan n’est pas vraiment un musicien au sens traditionnel du terme. Il faut le voir chanter, droit comme un monolithe, les yeux fixés sur l’audience, impassible, le jeu presque mécanique à la guitare, toujours répétitif, pour comprendre que c’est un homme du verbe et que presque tout chez lui se joue dans la voix et dans les mots qu’elle donne à entendre. L‘instrumentation n’est jamais là que pour servir, pour accueillir et recueillir des histoires, les scander, leur donner une unité rythmique, une inflexion et une couleur, une forme qui donne aux phrases leur puissance évocatrice et qui définit leur terrain de jeu. Mais elle s’efface, elle est seconde, une sorte d’écrin si l’on veut, même si l’image trahit quelque peu le caractère rustre qu’elle peut revêtir parfois. Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si ses chansons se résument à une suite de quelques accords, souvent quatre, voire moins, comme ici avec ce “One Fine Morning” qui clôt le disque et qui n’en répète que deux pendant près de neuf minutes.
L’identité sonore de chaque disque de Bill Callahan ou de Smog tient d’ailleurs essentiellement aux musiciens qui l’accompagnent, des musiciens qui disposent au mieux de deux ou trois jours pour prendre leurs marques et apprendre leur rôle. Sur Apocalypse, il s’est entouré de Neal Morgan, batteur prodige chez Joanna Newsom, qui tient plus du sculpteur de matière sonore que du simple marqueur de tempo, et de Matt Kinsey, un guitariste qui a les qualités d’un peintre, travaillant par touche. L’analogie avec les arts plastiques vient de Callahan lui-même qui expliquait à Uncut que si I Wish We Were An Eagle tenait du pointillisme impressionniste, Apocalypse serait plutôt le versant expressionniste de cette affaire : “Les coups de pinceaux sont d’un rouge sanguin, et le bébé est vert“ “Apocalypse is an Expressionnist record. The brushstrokes are bloodier and the baby is green“ . Propos recueillis par Graeme Thomson. La formule n’est juste qu’en partie mais elle a le mérite de ramener l’attention sur quelques-uns des mérites de ce disque : des lignes plus marquées que sur Eagle, un art du contraste plus approfondi, quelque chose de moins dilué et de moins joli, de plus resserré expressivement. Mais elle néglige un aspect, c’est que la lumière et la joie jouent aussi une grande part dans Apocalypse, notamment à partir de ce quatrième morceau, qui fonctionne comme un morceau pivot, et dans lequel apparait de manière inattendue une flûte enjouée et primesautière qui semble tout droit sortie d’un beau vieux disque de Gil Scott-Heron Le titre du dernier album de Gil Scott-Heron provenait d’une chanson de Bill Callahan que l’on retouve sur A River Ain’t Too Much Love : “I’m New Here”. Elle est également sortie en single . On peut entendre et voir Scott-Heron ici. . Un élément incongru dont Callahan dit s’être servi comme d’une mauvaise carte, intentionnellement glissée dans son jeu pour créer de l’inconfort, et laisser les choses arriver. On verra qu’il sert également bien le propos et l’esprit d’Apocalypse.
Même s’il n’a franchement rien de sépulcral, Apocalypse n’est pas un disque fait pour plaire. Il a quelque chose de revêche. Il a aussi un curieux défaut, il commence par un des meilleurs titres qu’il a été donné d’entendre cette année, quitte à éclipser injustement les quelques autres merveilles qu’il recèle en contrebas : « Drover ». Celui-ci tient autant du coup d’éclat que du coup de semonce. Il met en scène l’un de ces personnages mutiques dont Callahan a le secret : l’un de ces personnages qui ne parlent pas mais dont on entend le ruminement, le fil des pensées, qui, au choix, s’enchaînent le temps d’une brève scène ou rapidement tournent en rond. Que l’on pense à cet homme qui dans « All Your Women’s Things » (The Doctor Came at Dawn, 1996) se repait, dans sa chambre, du spectacle des vêtements, sous-vêtements et colifichets divers qui ont appartenu à la femme qu’il a aimée et qui évoquent inlassablement la forme du corps disparu, ou encore ce gardien de frontière, qu’on imagine facilement surveiller le Rio Grande, quelque part entre le Mexique et les Etats-Unis, et qui, dans « River Guard » (Knock Knock, 1999), après avoir arrêté des clandestins prononce ces paroles qui semblent sorties d’un roman de Kafka : « We are constantly on trial, it’s a way to be free ». Dans « Drover », la voix que l’on entend est celle d’un bouvier, un homme qui conduit les vaches, et qui les vend. Un cow-boy. Un homme qui voit les autres disparaître et qui se retrouve seul avec les animaux. D’ailleurs, l’album s’ouvre sur cette incroyable phrase : « The real people went away ». Que reste-t-il quand les autres s’en vont ?
On ne sait pas très bien dans quel degré de réalité on va se trouver ensuite : si le bétail renvoie bien aux animaux qu’il s’agit de dominer et d’acheminer ou s’il s’agit d’une métaphore des pensées dont il faut protéger le courant, le flux incontrôlé (« Leaving only me and my dreams/ My cattle/ (…) Don’t touch them !/ Don’t try to hurt them ») et contrarier la marche (« But the pain and the frustration is not mine/ It belongs to the cattle/ Through the Valley ») pour leur faire prendre la forme que l’on a désirée. On a pu lire ci et là qu’Apocalypse réinvestissait certains aspects des mythes fondateurs de l’Amérique. Avec « Drover », Callahan se réfère très clairement à la mythologie du Far West, ces prairies ouvertes aux horizons mouvants, et “Drover” se situe quelque part entre les scènes de convoyage que l’on peut voir dans les films d’Howard Hawks (Red River), de Richard Thorpe (Vengeance Valley), de Mark Rydell (The Cowboys) ou de la violence des romans de Cormac Mc Carthy. D’ailleurs, le jeu de Neal Morgan, avec ses coups de fouets ou ses éboulements de masses soudaines qui gonflent, lâchent ou retiennent le flot continu et obstiné de la guitare de Callahan, joue la carte du mimétisme tout en conférant au titre sa tension épique et son intensité dramatique : ça claque, ça bouscule. Il y a dans « Drover » quelque chose de l’ordre du duel, de la lutte et de la mise à mort. Un meurtre primitif de l’ordre de ceux que l’on retrouve toujours dans tous les récits de fondation. Mais contrairement aux films mentionnés plus haut, dont la question est toujours plus ou moins celle de la fondation d’une société, et de la société américaine en particulier – par le prisme du conflit œdipien chez Hawks, le fratricide caïnique chez Thorpe – ce qui intéresse Callahan, c’est l’avènement du sujet, c’est-à-dire lorsque l’esprit est aux prises avec la matière – ici un réel labile et sauvage qu’il faut conquérir et soumettre – et que celui-ci lui imprime sa marque. Il se joue quelque chose d’une dignité à conquérir, et d’une contingence dont il faut s’affranchir. Se mesurer à l’animal, c’est devenir soi-même cet animal et ce troupeau qui littéralement fond et engloutit (“And when my cattle turns on me/I was knocked back flat”), pour s’en rendre maître, comme il faut s’immerger, s’annihiler dans ses pensées pour leur donner une forme, au risque semble-t-il de perdre la raison (« It takes a strong strong/ It breaks a strong strong mind »).
La question proprement américaine est évoquée plus loin, dans « America ! », titre dans lequel Bill Callahan évoque dans un premier temps le mal du pays, les héros qui le rendent si désirable dans l’éloignement : Kris Kristofferson, Johnny Cash ou Mickey Newbury Chanteur de Nashville dont Elvis Presley a popularisé l’un des titres et auquel Drag City – le label de Bill Callahan – a consacré, cette année, un coffret tout ce qu’il y a de plus recommandable intitulé An American Trilogy. Celui-ci rassemble les albums originaux : Looks Like Rain, de 1969, Frisco Mabel Joy de 1971, Heaven Help the Child de 1973, ainsi qu’une collection de démos et de raretés. enrôlés dans une armée imaginaire qui est aussi un panthéon personnel, pour ensuite énumérer les catastrophes politiques et humaines qui jonchent une histoire de 250 ans (« Afghanistan/ Vietnam/Iran/ Native Americans »). Celui-ci de conclure “Everyone is allowed a past they don’t care to mention” “Tout le monde devrait bénéficier du droit à l’oubli” (un merci à Antoine pour cette élégante traduction). tandis que la guitare de Matt Kinsey évoque de manière consciente les scènes de bombardement d’Apocalypse Now!. Un titre qui dit tout à la fois la conscience historique, le sentiment de responsabilité, mais aussi la liberté de l’individu par rapport à une histoire collective, sa capacité à l’endosser et à la poursuivre en l’investissant d’autres sentiments que ceux de la détestation. Il ne faut donc pas prendre de manière antiphrastique ce : “America ! You are grand and golden”. Il y a ironie bien-sûr mais l’ironie n’est pas l’antiphrase. Bien que l’album s’intitule Apocalypse, Bill Callahan ne joue jamais les prophètes de malheur, il ne s’engage jamais dans la tentation de ce messianisme qui fut aussi l’un des aspects majeurs de la fondation des Etats-Unis. L’Amérique et l’idée d’apocalypse lui offrent surtout un catalogue de figures qui permettent d’aborder des questions d’un autre ordre, individuel et existentiel : celles de la conquête, de la fabrication et de l’occupation d’un territoire – ce qu’on y construit, ce qu’on y fait pousser, les histoires que l’on tisse avec les autres -, et les départs et les adieux qu’il faut toujours faire comme sur « Riding for the Feeling ».
Le personnage de « Baby’s Breath » est peut-être le dernier du disque à vraiment souffrir. La chanson met en scène une double perte : une femme qu’on n’a pas su saisir au bon moment, et une branche de gypsophile prélevée sur la coiffure d’une mariée qui ne prend pas racine. Deux échecs. Toutefois le titre s’achève sur une sorte de morale qui irrigue tout le disque de son optimisme : « And now I know you must reap what you saw/ Or sing ». Il faut savoir jouir de ce qu’on a semé, ou apprendre à chanter le fait de ne pas avoir su en jouir au moment opportun et peut-être en jouir d’une autre manière. Tandis que “Free”, avec son ambiance soul-jazz très années 70, nous rappelle que toutes les possibilités de réinvention naissent de l’adversité et qu’il faut la désirer, “Universal Applicant”, dans une tonalité qui rappelle – de loin – la poésie de Walt Whitman ou d’Emily Dickinson, jette un regard émerveillé sur la nature et le travail. Sur “I Was A Stranger” (Red Apple Falls, 1997), il y a maintenant 15 ans, Callahan présentait avec humour l’exil et le déracinement comme la seule situation tenable face aux autres “And why do you woman in this town/ Let me look at you so bold/ When you should have seen what I was /In the last town ?/In the last town/ You should have seen what I was/If I was a stranger/I was worse than a stranger/ I was/ I was well known”. (I Was A Stranger) . Aujourd’hui, l’itinérance est toujours de mise mais elle a la démarche sereine de ce “Riding for the Feeling”, merveilleux titre sur les adieux qu’il faut faire aux personnes, aux lieux, sur la souffrance qu’il y a bien sûr à défaire ces liens, cette quantité de chair que le vécu a posé sur et entre, et sur l’impossibilité d’expliquer à ceux qu’on délaisse pourquoi on part. Mais il ne s’agit plus d’un exil. Le mouvement a sa propre raison d’être, sa propre beauté, il n’est plus mu par la honte, par la fuite ou par le rejet : « What if I had just stood there at the end and said again and again/ Riding for the feeling/Riding for the riding/ Would that have been a suitable goodbye ? ». Les solitudes peuvent être heureuses parce qu’il y a un art de la marche, un art du voyage, qui fait que se mouvoir n’est jamais simplement un déplacement dans l’espace, mais un geste porteur de significations multiples, et qu’il est probablement l’image la plus juste de ce dont nos existences sont faites. Il n’est d’ailleurs pas interdit de voir dans l’écriture l’un de ces voyages possibles. Au milieu du morceau, Bill Callahan se met en scène dans une chambre d’hôtel en train d’écouter des bandes et se livrer à une critique du disque que nous sommes en train d’écouter, auto-critique qui n’est pas seulement un commentaire sur l’écart qui existe entre les intentions et le résultat, qui n’est pas non plus une biffure, mais la proposition d’une fin alternative à cette histoire de départ, et dont on ne dit pas si elle est meilleure que la première. Elle existe à côté. “Riding for the riding” . Une proposition spéculaire, qui se démultiplie à l’infini. La seule chose véritablement angoissante au fond, c’est que tout cela s’arrête et le voyage est idéalement ouverture, dé-paysement, c’est-à-dire redéfinition du pays, ce que l’on habite, des repères qui fondent un temps notre rapport à l’espace et qui ancrent nos histoires dans un lieu précis. “Riding for the Feeling”, c’est un peu un titre qui chante l’infini des possibles, l’ouverture infini du temps et des espaces. Du coup, la mort dans “One Fine Morning” ne peut être autre chose qu’un autre voyage parmi tant d’autres. La répétition chez Callahan ne dit rien d’autre : non plus l’enfermement, mais la possibilité infinie de recommencer.
D’une manière générale, les cieux s’entrouvrent sur Apocalypse et les espaces se libèrent. Même la conscience de la mort, n’est pas plus effrayante que cela. C’est un disque sur l’acceptation, et le plaisir à jouir du monde et des mots. Apocalypse n’est probablement ni le disque le plus impressionnant, ni le plus novateur, ni le plus régulier qu’il vous aura été donné d’écouter cette année mais c’est un grand disque, dont la sensibilité et l’intelligence a peuplé ces dix derniers mois d’une présence réconfortante. On s’est dit qu’il y avait vraiment de quoi en faire un “album de l’année”.
Bien sûr, 2011 n’aura pas été l’année d’un seul album. On aura écouté beaucoup de choses sans rapport avec l’actualité, et notamment beaucoup de musique brésilienne. Mais pour ne pas se dérober totalement à l’exercice du Top de fin d’année, on affirmera que les Wolfroy Goes to Town de Bonnie ‘Prince’ Billy, Barlande de Pedro Soler & de Gaspar Claus (on en reparle bientôt), Suara Naga d’Arrington de Dionyso’s Malaikat Dan Singa, et New History Warfare Vol.II : Judges de Colin Stetson ont été également des compagnons de premier ordre. On a également beaucoup aimé le Creep On Creepin’ On de Timber Timbre, le Coin coin chapter One: Gens de couleur libres de Matana Roberts, le Demolished Thoughts débranché de Thurston Moore, Last Night On Earth d’Elysian Fields (on en reparle aussi bientôt), Impossible Spaces de Sandro Perri, le Happy Soup de Baxter Dury, le Driftwood d’And Also the Trees sans oublier les rééditions de Dogon A.D. de Julius Hemphill, d’Electro Rapide de Jean-Claude Vannier chez B-Music, et la compilation To What Strange Place : Music of the Ottoman-Diaspora 1916-1929 chez Tompkins Square. À noter enfin que Arlt a sorti un formidable 45 tours qui s’appelle “Le Pistolet” et qu’ils partent ces jours-ci enregistrer la suite pour un album à paraître au printemps 2012 qui, si tout va bien, devrait aussi marquer son monde.
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Crédits photos : Bandeau : détail Cowboys in long cattle drive from South Dakota to Nebraska (1960) par Grey Villet pour LIFE.






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