La Blogothèque

2011, les notes immenses de Nils

Deux disques au-dessus des autres cette année. Deux disques supposés minimalistes et plutôt lents, mais aux mille richesses et aux dynamismes saisissants. Felt de Nils Frahm et Notre Silence de Michel Cloup. Le pianiste allemand d’abord…

Il y a les notes qui filent, qui s’évaporent à peine créées et disparaissent, englouties comme tant d’autres, jouées pour exister une seconde ou deux avant de n’être qu’un souvenir. Et il y a les notes de Nils Frahm, ces notes qui s’imposent durablement, dotées dès l’origine d’un poids (ou d’une légèreté), d’une présence et d’une histoire…

Chez Nils Frahm, la note est le son de la corde du piano mise en résonance par le mécanisme interne, le marteau couvert de feutre qui vient heurter la corde. C’est le bruit du doigt qui appuie sur la touche, celui des mouvements de la main, du poignet et du bras dans l’espace. Ce sont les sons de la respiration du pianiste, ceux des ondulations de son corps sur le tabouret. C’est aussi le parquet qui craque, la porte qui grince quelque part dans la grande maison, les échos plus lointains de bruissements au dehors et les bruits de petits incidents domestiques. Ce sont des froissements de tissu, des râles et des murmures étouffés. Ce sont les bruits de la nuit, le moment où Nils Frahm enregistre.

It must be 3 am, the only time everything in my house is silent and peaceful, allowing me to continue working on my almost imperceptible piano recordings

C’est la somme de toutes ces choses qui fait de Felt un disque organique et pas un recueil clinique, aspetisé, sans âme. Felt est un album entièrement instrumental et minimaliste, mais qui se gorge de mille sons et d’autant de raisons de s’émouvoir : des dépouillements qui bouleversent comme les notes économes d’Anouar Brahem (“Familiar”), l’élégance romantique de Schumann retrouvée dans les passages plus conventionnels (“Unter”), des boucles hypnotiques héritées d’une jeunesse baignée dans l’électro, mais surtout des détournements assumés des codes et contingences de ces styles.

Nils Frahm dévie et surprend, mais sait retrouver ses bases quand il s’aventure trop loin dans l’abstrait. Il sait aussi oser et oeuvrer dans des directions plus expérimentales dès que la facilité semble le rattraper. Il séduit autant par bribes et essais que par passages plus aboutis. Tout cela, concentré en Felt.

Felt est un disque de trame, d’ébauches déjà éprouvée. C’est un disque d’essence aussi,  de thèmes pré-fixés, dans lequel Nils Frahm pioche des éléments qu’il développe sur scène dans de longues prolongations et dans des réinterprétations parfois stupéfiantes (“More” et ses emballements déjà formidables sur disque, pourtant  décuplés en live). Sur Felt, il y a de l’exception et l’essence de très grandes performances.

Et à son écoute égoïste (tard le soir, au casque, dans la pénombre) ou partagée (deux concerts cette année, en appartement et aux Instants Chavirés), une révélation tardive mais saisissante. Si j’avais parfois eu des frissons lors de concerts, je n’avais jusqu’alors jamais eu les larmes aux yeux devant une scène. Cette année, avec Nils Frahm et les morceaux de Felt revisités, c’est chose faite…

***

J’ai découvert Nils Frahm l’an dernier, en première partie de Balmorhea. J’ai écouté très souvent les deux disques qu’il avait déjà publiés, The Bells et Wintermusik. J’attendais avec impatience ces nouveaux disques et j’ai été comblé. L’année 2011 fut prolifique en beaux disques de Nils Frahm : outre Felt, il a également publié un album avec la violoncelliste Anne Müller (7Fingers), un autre, splendide, avec Peter Broderick (Wonders, sous le nom de Oliveray), ainsi qu’un single remarquable (“Juno”, piano solo). Il a aussi collaboré avec Heather Broderick pour un très beau “Westeynde” sur l’album collectif Seeljocht. Tous, sauf le dernier cité, sont publiés sur l’excellentissime label Erased Tapes.

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Photo de Nils Frahm par Antje Jandrig