La Blogothèque

2011, année animale

J’ai eu beaucoup de mal à trouver le point commun des albums qui m’ont hanté en 2011. Je les ai tous réécoutés, disséqués, digérés mais rien ne venait. Et puis le fil conducteur s’est dessiné. Il est devenu de plus en plus clair. De plus en plus évident : ces disques ont parlé à mon instinct plus qu’à ma raison. Ils ont sortis les griffes, m’ont attaqué violemment, m’ont caressé dans le sens du poil aussi. Ils m’ont envahi les artères et ont provoqué chez moi des sursauts physiques auxquels je ne m’attendais pas. J’en suis revenue vivante, des cicatrices aux bras, plus tout à fait la même, plus tout à fait moi-même.

Le Top de Clumsy

WU LYF – Go Tell Fire To The Mountain

Le coup de poignard dans le cœur, littéralement. Celui qui perce, qui déchire, qui ne laisse pas grand-chose d’intact à l’intérieur. Je ne sais pas comment le dire autrement : j’ai pris WU LYF en pleine gueule. Ces sales gosses sortis de nulle part m’ont fait plus de mal et de bien cette année que n’importe lequel de leurs aînés. Leur jeunesse, leur urgence, leur ferveur, leur besoin impérieux de tout sortir, vite, dans le désordre, m’a happée sans que je ne puisse me défendre. La voix de loup enroué d’Ellery Roberts s’est frayée un chemin jusqu’au moindre recoin de mon corps. Elle a résonné dans mes oreilles cette nuit d’été où j’ai traversé Paris à pieds, sans but, hagarde, épuisée par les attaques constantes de Go Tell Fire To The Mountain.

On appelle ça la culture de la terre brûlée : tout cramer pour mieux reconstruire. Faire tenir l’intensité du post-rock dans un format pop qui fait bouillir les veines. Montrer que créer de la musique pour la musique quand on a vingt ans et qu’on vient de Manchester était la seule chose censée à faire. “LYF” m’a écorchée vive par sa brutalité et son dépouillement. “Dirt” m’a tatoué ses percussions tribales à même la peau (Joseph Manning gagnant, au passage, le titre de meilleur batteur de l’année). “14 Crowns For Me & Your Friends” et “Heavy Pop” m’ont criblées de balles par leurs assauts répétés. “We Bros” et “Spitting Blood” m’ont fait frôler la crise de tachycardie – il n’y avait qu’à nous voir, Dali et moi, perdre ensemble, main dans la main, le peu d’eau qui nous restait encore dans le corps cette brûlante nuit de juin où les chatons ont faire trembler les murs de La Mécanique Ondulatoire. WU LYF m’a donné la fièvre comme jamais, leur album m’a contaminée, et sincèrement, si je devais mourir à vingt-sept ans, autant le faire dans les bras de ces quatre gamins là.

 

Beirut – The Rip Tide

Il faut que je sois honnête : je ne me suis jamais vraiment remise de Gulag Orkestar et je fais partie de ces rares personnes qui ont adoré Holland, la moitié électro de l’EP que Zach a sorti après The Flying Club Cup. The Rip Tide ne pouvait donc que me plaire puisqu’il soigne à mes yeux toute la schizophrénie de Beirut. Ce disque officie enfin le mariage improbable entre les beats et la grandeur orchestrale. Il réconcilie les années de jeunesses de Zach et les fanfares ivres qui ont grandi dans sa tête plus tard. Sans que je ne puisse vraiment expliquer pourquoi, tout me paraît enfin à sa place dans “Santa Fe” et “Vagabond”, comme si Zach et son double maléfique s’étaient finalement mis d’accord pour bosser ensemble plutôt que de se tirer dans les pattes.

The Rip Tide est un album d’été à la fois radieux et perturbé : le soleil chauffe la peau, le vent fait frissonner, les vagues roulent gentiment sur les pieds puis plaquent au sol sans qu’on ne s’y attendent et on a vite fait d’échapper de justesse à la noyade – n’oublions pas que Beirut aime bien gratter les plaies et provoquer l’introspection dans des moments de pure grâce comme “Goshen”. Il apaise plus qu’il ne blesse heureusement : je ne sais pas si Zach va mieux mais moi oui.

 

Slow ClubParadise

Je crois que j’ai déjà dit tout le bien que je pense de Paradise en septembre : c’est mon disque-obsession de 2011, celui qui me colle à la peau et dont je n’ai toujours pas pu me défaire. Après quatre mois d’écoute intensive, j’ai toujours autant de haut-le-cœur aux premières notes de “Two Cousins”, toujours autant envie de piquer un sprint de joie à la fin de “Where I’m Waking” et je suis encore émerveillée de voir que deux petits êtres aient pu créer un album aussi immense. Merci Rebecca, merci Charles : je ne vous connais pas mais je vous aime déjà profondément.

 

The Black LipsArabia Mountain

Soyons sérieux : j’aime les jolies robes pop en tissus soyeux, mais j’adore aussi me rouler dans le vomi en vieux t-shirt sale. C’est d’ailleurs à peu près dans cet état là qu’on me trouve aisément, en sueur, au premier rang des concerts des Black Lips, lesquels auront d’ailleurs été cette année les premières personnes au monde à m’avoir fait bouffer de la poudre d’extincteur (c’est pas bon). Arabia Mountain, leur sixième album, m’a un peu fait le même effet que celui de The Soft Pack en 2009 : j’ai eu cette envie bizarre de cogner sans raison mon voisin de palier puis de lui rouler une pelle juste après, cette impression étrange d’être bourrée sans alcool, droguée jusqu’à la moelle sans drogue : “Mr Driver” est probablement le meilleur psychotrope légal de 2011.

J’ai entendu tout et son contraire sur le travail de production de Mark Ronson sur ce disque : il aurait, selon certains, passé une bonne couche de vernis sur le garage des Black Lips. Il aurait lissé la taule. Plutôt que de les dompter, je crois qu’il les a poussé à se dépasser, à ne pas se contenter de répéter leur rengaine lo-fi à l’infini – c’est lui qui a sauvé de la poubelle le psychédélisme nocif de “Mr Driver” justement et “Bone Marrow” qui, on dira ce qu’on voudra, donne furieusement envie de tout casser et de partir en roadtrip à poil à Las Vegas. Ce que j’ai d’ailleurs fait une bonne centaine de fois dans ma tête cette année grâce à Arabia Mountain.

 

MalachaiReturn To The Ugly Side

Tout comme Apes & Androids avait été mon album OVNI de 2009, Malachai a été celui de 2011 : pas de frontière, pas de cohérence apparente, pas de limite. Return To The Ugly Side est un disque impossible à ranger dans une boîte, impossible à décrire tant chaque chanson remet en cause la description du titre précédent. Il m’a perturbée, m’a obnubilée, m’a embrouillé les connections nerveuses, m’a réveillée la nuit. Il aurait pu être la BO d’un film, il a été celle de la plus grande énigme de l’année. J’ai passé des mois à tenter de le définir, j’y avais même consacré un article en mars dernier sans succès : j’ai lamentablement échoué et c’est tant mieux.

 

Tom WaitsBad As Me

Que dire et surtout, comment le dire ? Tom Waits fait partie de ces gens dont je ne peux pas, ne sais pas parler, par peur profonde de ne pas être juste, de ne pas être à la hauteur. Je vais donc dire quelque chose de stupide : Bad As Me est un putain de bon disque. J’aime son côté inquiétant – je ne peux pas m’empêcher de voir Tom Waits dans son rôle du diable dans L’Imaginarium du Docteur Parnassus quand j’écoute “Raised Rise Man” ou “Bad As Me”. J’aime le swing de “Get Lost” parce qu’il me fait agiter les jambes comme Elvis. J’aime Tom Waits parce qu’il sait transformer le feu qui l’habite en flambée d’hiver rassurante (je pense à “Pay Me” et sa reprise de “New Year’s Eve”). Parce qu’il sait aussi bien se déguiser en chamane possédé dans “Hell Broke Luce” (suis-je la seule personne à penser à “Colonel Hathi’s March” du Livre de la Jungle quand j’entends ce morceau ?) qu’en séducteur à l’ancienne dans “Kiss Me”. “Chicago” est ma sonnerie de réveil depuis deux mois et je ne la déteste toujours pas alors que c’est elle qui me fait sortir du lit à l’aube (9h15) dans le froid (9°C), c’est un signe. Dis, Tom, tu veux bien être mon papy ?

 

Jeffrey LewisA Turn In The Dream Songs

Je suis un peu grillée pour parler de Jeffrey Lewis parce que depuis 2009, tout le monde sait que j’ai pour but de l’épouser, et ce malgré sa petite taille et sa calvitie précoce. A Turn In The Dreams Songs ne m’a pas autant touchée que ‘Em Are I, je le concède, mais il m’a quand même fait rigoler (beaucoup) et émue (raisonnablement). Le don de Lewis pour construire de grandes épopées farfelues sur de tout petits riens de la vie banale, son autodérision et son sens de la tournure de phrase improbable, me fascine. J’ai toujours adoré qu’on me raconte des histoires et lui sait le faire avec un talent précieux. Je l’ai suivi dans ses aléas de vie de célibataire new-yorkais dans “When You’re By Yourself”, dans ses considérations post-rupture sur “How Can It Be”. “Cult Boyfriend” m’a fait aussi bien rire que danser avec ses guitares mal accordées et ses choeurs kitsch. Et sérieusement, je ne peux qu’avoir envie de me marier avec un mec autant capable de me faire monter les larmes aux yeux avec le destin tragique d’une substance verte cheloue (“Krongu Green Slime”) que de me faire rire de son suicide raté dans “What If I Couldn’t Take It”.

Blood OrangeCoastal Grooves

Les années 80, ça n’a jamais été mon truc, mais là, je me suis faite avoir par Blood Orange, ses guitares qui sonnent comme l’eau qui coule et le chant étouffé de Devontes Hynes. Coastal Groove est d’ailleurs vite devenu mon disque de l’été, du verre de menthe à l’eau glacé au bord de la mer, de l’odeur de sel, des crissements du sable sous les pieds. Celui de la chaleur douce de fin de journée, quand tu t’assoies dehors pour regarder le soleil décliner, les gens rentrer de la plage en groupes désorganisés et que tu oublies le temps qui passe. Celui des nuits d’août moites et incertaines : Coastal Groove est sensuel sans être sexuel. Il aurait pu être putassier mais il a été brillamment construit sur le fil : du beau travail d’équilibriste.

 

Friendly FiresPala

J’ai succombé à Pala à peu près pour les mêmes raisons que Coastal Groove : parce qu’il titille sans pincer, qu’il mordille sans blesser. L’électro-pop de Pala a quelque chose de profondément érotique (coucou les déhanchements de malade d’Ed MacFarlane), un son très viscéral qui parle plus aux muscles qu’à la tête je crois. Il a occupé les miens pendant tout le mois de février.

 

Wugazi13 Chambers

Le Wu Tang qui baise avec Fugazi, je n’y aurais jamais pensé. Deux personnes fortement siphonnées ont pourtant eu la brillante idée de créer un couple totalement improbable en mixant des titres du Clan et de la bande de Ian MacKaye, et ce disque reste pour moi l’un des meilleurs album de rap de l’année. Je me demande combien d’heure ces types ont passé à découper au scalpel les titres des deux groupes pour les ré-assembler ensuite . J’imagine qu’il y a eu de longues nuits sans sommeil derrière 13 Chambers. De grosses prises de tête aussi, beaucoup de tests, d’échecs, de fausses pistes. Le résultat pourtant est parfait : on ne voit ni les coutures, ni les raccordements. Le mariage le plus réussi de 2011.

(En téléchargement gratuit sur wugazi.com)

 

GiversIn Light

Comme pour Slow Club, je me suis déjà longuement épanchée sur le cas Givers par ici il y a quelques mois. Je ne vais donc pas recommencer par peur de me répéter puisque tout ce que je pense de In Light est toujours valable aujourd’hui, voire même encore plus depuis que je les ai vu sur scène en novembre. J’ai simplement hâte qu’il fasse un temps bien pourri pour remettre cet album à fond dans mon salon et me faire croire qu’en vrai, dehors, il fait 30 °C, que le soleil brille et qu’une licorne va venir me chercher pour m’emmener au bureau avec son pote Bisounours arc-en-ciel. Givers reste mon groupe Prozac de 2011, et, bonne nouvelle, je ne risque pas l’overdose.

 

Et aussi, dans le désordre…

King KruleKing Krule EP

Parce qu’Archy Marshall a une tête de petite frappe qui passe ses après-midi à péter des bouteilles de bières sur le parking du Tesco du coin mais que sa voix sonne comme celle d’un vieux grand-père de la campagne britannique. Parce qu’on sent qu’à tout moment, il peut envoyer balader sa guitare mais reste au contraire impassible, tout en colère contenue. Parce qu’il me rappelle Mike Skinner il y a dix ans, Jamie T. et ses mauvaises manières mais que plutôt que de copier ses aînés, il a inventé sa propre musique, cette blue wave aussi amère que le post-punk et douce comme le blues.

 

FreddyLa Voz del sentimiento

On va me dire que ça ne compte pas, que ce n’est pas nouveau mais ça l’est pour moi. Avant, quand je pensais à Freddy, je voyais la tête affreuse et les griffes acérées de Freddy Krueger – le type qui m’a fait faire un milliard de cauchemars petite. Maintenant, je vois cette grosse bonne femme cubaine. J’entends sa voix rauque, dure, illimitée. Je m’enfouis dans ses cuivres et ses bras moelleux. Je ne veux plus en sortir.

 

SBTRKTSBTRKT

Parce que s’il fallait mettre en musique le mot “grisant”, ce serait probablement avec cet album-là. Parce qu’il m’a entêtée une bonne partie de l’année. Parce qu’il pourrait être sombre mais s’avère bien plus brillant qu’il n’y paraît. Parce que ce disque m’a fait aimer le dubstep.

Wise BloodThese Wings EP

Je ne sais pas bien si Christopher Laufman est un génie ou un imposteur. Je pense qu’en 2012, il va soit faire l’album de l’année, soit le pire raté de l’histoire du disque. En attendant, il a sorti cet EP cette année et la chose est restée légèrement bloquée en mode repeat jusqu’à l’overdose sur mon iPod. Je trouve cet EP hanté, possédé, inquiétant, comme la voix de chat castré de Chris Laufman sur “Loud Mouths”. On dirait une messe noire de fond de cave où on égorge des pigeons pour prédire l’avenir, une soirée d’Halloween qui tourne mal où le mec déguisé en tueur en série prendrait un peu trop son rôle à coeur, ou bien un jeu sexuel un peu glauque qui finit en bain de sang. J’aime ce genre de films d’horreur quand on sait qu’on peut rallumer la lumière à tout moment.

 

Alabama ShakesAlabama Shakes EP

Ça m’a fait le même effet que quand j’ai écouté Otis Redding pour la première fois à treize ans à la Maison des jeunes de La Bourboule“. Ma mère parle bien mieux que moi des Alabama Shakes. Chryde aussi.

 

 

 

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