La Blogothèque

For the love of Harry Nilsson

Ou: Comment un des talents les plus éclatants de la pop music des années 60 a réussi à se faire aimer autant pour ce qu’il n’a pas fait que pour ce qu’il a fait.

« Nearly everyone had some outlandish, wild and crazy adventure with Harry to share… Through it all what became abundantly clear was how much Harry was loved – for everything he was… and everything he wasn’t. »

John Scheinfeld à propos de son documentaire : Who is Harry Nilsson (and why is Everybody Talkin’ about him) 

1. L’art de la reprise

Il n’est pas rare qu’un musicien accède à la célébrité grâce à une version géniale d’une chanson qu’il n’a pas écrite. Soft Cell avec « Tainted Love », Blondie avec « Hanging on the Telephone », Cindy Lauper avec « Girls Just Wanna Have Fun » ou encore Joan Jett avec « I Love Rock n’ Roll » grimpèrent en haut des charts en révélant le potentiel caché de chansons qui n’étaient pas d’eux, transformant en un tournemain une « bonne compo » en un tube. De nombreux artistes ont réussi cette prouesse une fois dans leur vie. Mais un seul y est parvenu deux fois.

Harry Nilsson est connu du grand public grâce à deux chansons qu’il n’a pas écrites. « Everybody’s Talkin’ » et « Without You », ses deux plus grands succès, ont été composés respectivement par Fred Neil et Badfinger. Injustice ! crieront certains, au regard de la qualité exceptionnelle de ses propres compositions. Coup de génie ! diront d’autres, tant la capacité de Nilsson a révéler à elles-mêmes ces chansons si discrètes de prime abord force l’admiration. Harry Nilsson fut effectivement un génie de la reprise : il eut cette capacité rarissime de comprendre dans quelle direction aurait dû aller une chanson.

Le cas de « Without You » est sans doute le plus célèbre, et aussi le plus exemplaire : il en enregistra d’une traite une version piano-voix, quelques jours seulement après l’avoir entendue lors d’une soirée entre amis. La version originale de Badfinger était déjà une bonne chanson, mais elle passait un peu à côté de son effet en s’encombrant de tics power pop et en essayant de singer Lennon sur les refrains (On raconte d’ailleurs que Nilsson et ses acolytes, lorsqu’il voulurent retrouver la chanson pour la travailler, commencèrent par éplucher le catalogue des Beatles, convaincus qu’il s’agissait d’une chanson de Lennon). Nilsson, lui, se libère de cette sorte d’obsession esthétique de la compression, si caractéristique des suiveurs des Beatles : au lieu de chercher à égaliser en intensité les parties de la chanson il la reconstruit en un immense crescendo ; calmant le couplet mais exagérant à outrance le lyrisme du refrain. Et si la performance frise à certains moments le grotesque, l’effet demeure prodigieux: en jouant de cette différence de dynamique, et en s’affranchissant ainsi de l’influence trop pesante exercée par les Beatles sur la chanson, Nilsson parvint à en faire, selon les mots mêmes de McCartney – ironie de l’histoire – « the killer song of all time ».

Et pourtant, après avoir enregistré cette démo, Nilsson se mit à dénigrer ce titre. A mesure que le temps passait, ses défauts lui semblaient de plus en plus gênants: il le trouvait niais, certains passages des paroles l’insupportaient. Il refusait désormais de l’enregistrer en groupe, disait à son producteur que s’il y tenait, il n’avait qu’à mettre la démo sur le disque, mais que lui n’y toucherait plus. Cependant l’idée était trouvée, et après avoir capitulé devant l’insistance de son producteur, il n’eut besoin que d’une seule prise pour enregistrer la performance vocale exceptionnelle que nous connaissons aujourd’hui, et propulser la chanson au sommet des charts pendant plus d’un mois.

Sa discographie regorge de reprises de ce niveau, et on pourrait multiplier les exemples à l’envi : parler par exemple des extraordinaires albums Nilsson sings Newman ou A Little Touch of Schmilsson in the Night, consacrés respectivement au répertoire de Randy Newman et à celui des grands classiques américains du XXe siècle ; évoquer ces versions décadentes et grandioses de « Many Rivers to Cross » ou « Save the Last Dance For Me » sur l’éthylique Pussy Cats, qui fascinèrent tant les Walkmen ; mais arrêtons-nous sur un exemple moins connu, la reprise de « Campo de Encino » de Jimmy Webb, que l’on trouve en bonus de la réédition de Son of Schmilsson.

Cette chanson décrit, en la caricaturant, la vie de nanti que menait Jimmy Webb au début des années 70 dans son hacienda de Los Angeles, partagée entre séances de thérapie new age, barbecue au bord de la piscine, voitures de sport, régimes vegan, sexe facile et cynisme artistique. La version qu’en propose Jimmy Webb est pince-sans-rire, ironique, distanciée; celle de Harry Nilsson en revanche a quelque chose d’hallucinatoire. Ses variations vocales donnent une couleur italienne à la mélodie, comme s’il s’agissait d’un air d’opéra remémoré, et l’alternance lancinante des deux accords de do majeur et do majeur neuvième tout au long du couplet plonge la description dans les teintes grisâtres d’un demi-rêve. La chanson n’apparaît alors plus comme une chronique sociologique d’un artiste à succès, détaillant par le menu les éléments de son quotidien, elle évoque le délire nimbé d’irréalité de quelqu’un imaginant cette vie de pop star. Il est rare qu’une interprétation change à ce point le sens d’une chanson.

Le public se souviendra de Nilsson pour cet art de la reprise hors du commun, et souvent au détriment de son œuvre personnelle qui, elle, reste encore relativement méconnue. La Fortune lui aurait-elle joué ce sale tour de le vouer à l’éternité pour des chansons qui ne sont pas les siennes ? En réalité la Fortune n’y est pas pour grand-chose ici : bon nombre de ses collaborateurs ou des personnes qui l’ont côtoyé ont parlé avec amertume de sa tendance à la dispersion, à sauter sans cesse d’un projet à un autre, d’un disque de reprise à l’autre, sans prendre suffisamment au sérieux sa propre carrière.

« Je n’ai pas l’impression que vous ayez jamais conduit votre carrière de manière conventionnelle, lui fit remarquer un journaliste à la fin de sa vie, vous n’avez jamais fait de concert, par exemple, ni de plan promotionnel. Quelle était l’intention derrière tout ça ? ». Et Nilsson de répondre : « eh bien, il n’y en avait pas vraiment (…). Finalement j’ai plus joué avec ma carrière que je ne l’ai réellement prise au sérieux. Je crois que c’était une erreur».

2. “A point in every direction is the same as no point at all” (The Pointed Man, dans The Point)

La vie des grands artistes – ceux qui justement ont « pris leur carrière au sérieux » – donne parfois une impression d’inhumanité. On referme leur biographie avec un sentiment mêlé d’admiration et d’effroi devant ces hommes ayant été capables de s’identifier totalement à leur œuvre. Comme s’ils n’avaient fait qu’épouser une direction, une sorte de destinée déjà écrite, capable de bousculer dans son mouvement propre les obstacles et les hésitations sur lesquels butent les hommes moyens. Les noms d’Elvis Presley, Bob Dylan jusqu’à l’accident de moto, Marvin Gaye ou Tim Buckley viennent à l’esprit. C’est avec un réel sentiment de pitié qu’on lit dans la biographie de ce dernier le témoignage pathétique de son ex-femme délaissée, ou de son fils, Jeff, abandonné dès sa naissance. Comme si l’amour qu’ils ont porté à ce mari, à ce père, avait été incapable de dévier d’un pas la trajectoire tragique et fascinante de l’artiste visionnaire. Tim Buckley a chanté mieux que beaucoup l’amour, mais il n’a jamais pu accepter la forme dans laquelle cet amour se formule et se risque dans la vie de la plupart des hommes (le couple, la vie de famille).

Harry Nilsson, Radio Interview, 14 Juin 1992 :

« It’s just an idea I had one night, I think I was in some kind of weirdness. I realized that everything seemed to have a point, a physical point : the trees, the leaves, the bushes, and so forth – and also a philosophical point if you see what I mean. I thought, what if there was a place where everyone had a point and, born in that place, a boy who didn’t have one. »

Cette citation, difficilement traduisible en français, expose sous forme d’anecdote la genèse de The Point, le dessin animé pour enfant que Nilsson imagina en 1971. Et il est tentant de lire dans ce portrait d’un enfant « pointless » né dans un univers de choses ordonnées par des « points » – des directions, un avatar de sa propre situation dans le monde de l’Art. Chaque fois que les grands chemins du destin semblèrent dessiner devant lui une direction, il a volontairement préféré les embardées foireuses : refusant de donner le moindre concert dès son premier album ; congédiant abruptement Richard Perry, producteur du disque d’or Nilsson Schmilsson, qui rêvait de transformer l’essai ; enregistrant coup sur coup un album bâclé plein de chansons « blagues » (Son of Schmilsson), puis un album de reprises de standards américains – au grand dam de sa maison de disque qui y voyait d’emblée, et à raison, un projet voué à l’échec commercial. A la toute fin de ce superbe disque, qui contient parmi les plus belles performances vocales de Nilsson, et auquel il était attaché plus qu’à aucun autre, on l’entend lancer à son assistant : « Chris ? Can I have some scotch, some water, some matches and some heroin please ? ». C’est le genre de trait d’humour qui, venant conclure un moment d’émotion intense, pourrait résumer à lui seul le style du bonhomme.

Cette inconstance le conduisit à vivre des épisodes tragiques, comme ces séances d’enregistrement de Pussy Cats avec Lennon, où, à force de beuveries et de jeux « à qui criera le plus fort le plus longtemps » il parvint à détruire pour de bon ses cordes vocales (on raconte que le jour où Nilsson dut partir d’urgence à l’hôpital il y avait du sang sur le micro). Mais, dans son ensemble, la vie d’Harry Nilsson n’était pas tragique, elle a gardé du début à la fin quelque chose de fondamentalement normal. Keith Moon et Mama Cass moururent tragiquement dans son lit, mais lui-même y mourut paisiblement, entouré de sa femme, ses enfants et son synthétiseur. Sur ce synthétiseur il jouait des chansons pour l’anniversaire de son fils ou des reprises de Yoko Ono, sa vielle amie.

Par ses concessions faites à la normalité de l’existence, avec ce que cela implique de dispersion et de trivialité, Harry Nilsson perdit sans doute un peu de vue cette carrière sublime de pop star à laquelle son extraordinaire don de chanteur le prédestinait ; mais il gagna en retour un amour indéfectible de ses proches, et une tendance surprenante de son public à y voir un ami autant qu’un musicien. Comme si nous aimions d’autant plus les artistes que, chez eux, l’Art n’est pas absolument triomphant.