La Blogothèque

Rêverie de la jeune fille dissoute

Qu’il apparaisse sous la forme d’une puissance diluvienne, provoquant sur son passage stupeur et dissolution, comme sur l’apocalyptique « A Dream of Water »  de Colin Stetson et Laurie Anderson (New History Warfare Vol.2 : Judges) ou d’une eau dormante dans laquelle gisent quelques cadavres enfouis dans l’oubli et que l’on visite le temps d’un accès de folie, à l’instar du « Black Water » de Timber Timbre (Creep On Creepin’On), l’élément aquatique aura marqué de son empreinte – humide – quelques-uns des plus beaux albums de cette année 2011. Mais, c’est de manière plus inattendue que Caveman, la dernière sensation venue de Brooklyn, vient allonger la liste des bains salutaires avec l’un des titres de son CoCo Beware, sorti le mois dernier.

Drôlement décrite comme du « Local Native sous Xanax » par certains bloggers américains, la musique de Caveman avait en effet tout pour laisser de marbre l’auditeur en quête d’aventures sonores. Sous des oripeaux qui promettaient une musique primitive et sans âge, ce quintette emmené par le chanteur-guitariste Matthew Iwanusa laissait surtout transparaître une érudition bien de son temps et ressemblait un peu trop à ce que l’on peut attendre de cinq new-yorkais qui font de la musique aujourd’hui : art du faux-plat à la Midlake (“Old Friend”), transparence et (fausse) naïveté des mélodies reprises en choeurs comme chez les Fleet Foxes (“Country’s King of Dreams”), rythmiques discontinues à la Grizzly Bear (“December 28th”),  son-garage de guitares rétro et décharnées, quelque part entre les Walkmen (“My Room”) et Women, et cette tendance au gommage des contours et aux chambres d’écho qu’on avait pu entendre également sur le premier Deerhunter. Bref, tout cela se laissait écouter bien-sûr, mais le frisson n’était clairement pas au rendez-vous.

On n’est pas sûr d’avoir vraiment changé d’avis sur le fond, mais il faut dire que leur “Easy Water” a tout de même fière allure, et que la vidéo que Bianca Butti vient de réaliser pour l’accompagner donne à cette plongée en apnée une quiétude utérine et une sensualité caressante presque bouleversante. C’est sur ce lit mouvant fait de tambours, de maracas et de claves, que se déplient les mouvements fluides d’un ballet d’étoffes rouges et blanches qui, en spirale, se lacent, se délacent, et viennent caresser les corps bien vivants de deux nageuses échevelées, à leur tour parcourues par des irisations et autres jeux de lumière qui relèvent autant de l’ignition que  de la transfiguration. Tout un « imaginaire de la matière » se trouve alors convoqué par le halo nébuleux des guitares d’Iwanusa et de sa bande : des chairs, des matières, des tissus, mais aussi des sensations de douceur, d’abandon et d’émerveillement. On vous laisse juger par vous-même.

On ne nage pas à des brasses des rêveries de la jeune fille dissoute que Bachelard évoque à propos d’un rêve qui ouvre un roman de Novalis Il lui prit une envie irrésistible de se baigner (…), des images neuves , non encore contemplées, se levaient tout à coup pour se fondre à leur tour les unes dans les autres et se métamorphoser autour de lui en créatures visibles ;  et chaque ondulation du suave élément se pressait doucement contre lui, comme un sein délicat. Le flot semblait avoir dissout les formes charmantes de jeunes filles qui reprenaient corps instantanément, au contact du jeune homme.” Novalis, Henri D’Ofterdingen, I (traduction de Marcel Camus pour les éditions Aubier)., de ces rêveries nocturnes et réconfortantes qui dérivent de notre rapport à la matière même, tactile, visuel, et qui révèlent un être au monde d’une densité et d’une plénitude incomparable. Les femmes lianes au sein gonflé de Bianca Butti ne sont précisément pas des sirènes. Il n’est pas question de se noyer dans ces eaux lustrales mais d’abandonner là les vieilles dépouilles, de faire peau neuve au contact de ce qui n’abandonne jamais, ce noyau d’expériences premières qui laisse au désir la possibilité de renaître, vous pousse à remonter à la surface, et à affronter la clarté du soleil de face. C’est aussi dans ces sortes de bouillons oniriques que se dessinent les cristallisations futures.

Dans L’Eau et les Rêves, Gaston Bachelard rappelle qu’il y a toujours de ces lacs réconfortants au fond des grottes. Pas sûr au final que les Caveman aient usurpé leur nom de scène.

Une autre version de la vidéo de Bianca Butti est aussi disponible sur le site de Redinkonfilm, on vous la conseille d’autant plus qu’il s’agit d’un “director’s cut”.