Le corps et le cœur battants, pousser la porte lourde, et descendre l’escalier lentement, à la manière de Tony Leung dans In The Mood For Love, entre retenue, timidité, et affirmation d’un style. Le tango est cinématographique, il impose l’ambiance.
S’être préparé longuement, avoir soigné sa tenue, ici c’est nécessaire : souliers vernis, pantalon et chemise parfaitement repassés, de couleurs noires, forcément. La touche de couleur, rouge de préférence, sera laissée aux femmes. On imagine les dessous de soie, pour elles aussi. Le tango est sexuel, il aime les codes.
Visage rasé de près et cheveux gominés, parfumé et poudré, le foulard noué sur le col. La distinction recherchée, décrétée, en hommage : il faut témoigner du respect pour soi, ceux qui vous ont précédé et ceux qui vous suivront. Le tango est élégant et respectueux.
Se prendre pour Michel Jonasz dans sa boîte de jazz et vouloir défier les habitués sur leur territoire et leur érudition. Notes saccadées et danses syncopées, il faut plus que de la technique pourtant, il faut le cérémonial et l’acquisition presque viscérale du rythme. Le tango est intimidant et exigeant.
Il y aurait tant d’autres choses encore à relever et des adjectifs de prestige à égrener : séducteur, envoûtant, fier, noble, organique…
Mais il y a Melingo ! L’entendre, le voir et faire aussitôt voler en éclat toutes ces certitudes et nier immédiatement et farouchement tout ce qui a été écrit précédemment.
Le tango selon Melingo ce sont d’autres adjectifs auxquels on n’aurait pas pensé de prime ou de second abord : “canaille” (puisque l’on aime le décrire ainsi), pop, punk, expérimental, emprunteur, voleur, volé, enfantin, gamin, contestataire, subversif, lutiné, dévergondé, philosophe, érudit, vivant, ressuscité…
Le tango de Melingo, ce sont des histoires, des peines, des mises en abîme. C’est une rédemption, une douleur et une renaissance. C’est une musique “sociale” et théâtrale : on y entend un chanteur qui prend un malin plaisir à exagérer ses exagérations, des spectateurs et leurs commentaires bruyants, les respirations des danseurs et les halètements des danseuses. On entendrait presque les craquements des vinyles précieux que sa musique mériterait d’avoir pour supports et écrin uniques. C’est une musique qu’on croit datée et qui donne un coup de vieux à bien d’autres modernités. C’est une musique d’emprunts subtils et de références faussement anachroniques : sur le morceau éponyme, on croirait entendre Portishead reprendre Nino Rota pour une bande originale d’un film que Fellini aurait pu tourner à Buenos Aires dans les années soixante-dix. Tom Waits en aurait été l’acteur principal, et peut-être le scénariste…
Le tango de Melingo se prend dans la gueule, comme une évidence cachée qui prend aux tripes dès qu’elle est révélée. L’aborder avec prudence, respect, sérieux et timidité ; le quitter dépenaillé, hagard, éreinté et bouleversé…
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Le nouvel album de Melingo, Corazon & Hueso, est sorti le 10 novembre chez World Village / Harmonia Mundi.
Melingo sera en concert au Café de la Danse à Paris les 2 et 3 décembre prochains.
La pochette de l’album et le portrait de Melingo ont été réalisés par le photographe espagnol Alberto Garcia-Alix.







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